Musique camerounaise

Lapiro de Mbanga de retour
Interview

© P. Gauthier
12/07/2011 -

Libéré le 8 avril dernier après trois ans dans les geôles du Cameroun, Lapiro de Mbanga le chantre des classes populaires camerounaises a choisi la ville de Lille pour marquer son retour sur le devant de la scène. Le concert, organisé par la diaspora camerounaise dans cette ville française, est prévu pour le 13 juillet.

En 2008, Lapiro de Mbanga avait été condamné par la justice camerounaise pour incitation à la violence et incendie volontaire. La condamnation faisait suite aux incidents meurtriers qui avaient eu lieu dans le pays après un changement de la Constitution permettant au président Paul Biya de se représenter une troisième fois.

Na you
Lapiro de Mbanga
Ndinga man again
(JPS Production)
2001
Kop nie
Lapiro de Mbanga
Makossa Connection
(TJR Music)
2000
Depuis son retour d’exil au Nigéria et au Gabon en 1985, Lapiro avait joué le trouble-fête face au régime mené depuis 1982 par Paul Biya. Puisant ses inspirations dans les bidonvilles où vivent les laissés-pour-compte du Cameroun, le chanteur de 53 ans est devenu le porte-parole de la jeunesse de son pays, en particulier des ndos, ces personnes désœuvrées qui jonchent les stations de trains et de bus des métropoles camerounaises. Ses chansons sont portées par son jeu de guitare inspiré qui lui donna le surnom de Ndinga man, "l’homme guitare".
 
Ses compositions sont écrites dans un pidgin qui brasse le français, l’anglais et le douala. Elles rendent compte des injustices sociales et politiques que le chanteur considère comme des bombes à retardement. Ses tubes des années 80 et 90 – No Make Erreur, Pas argent no love, Kop Nie, Mimba We, Na You – furent régulièrement censurés. Mais c’est le morceau Constitution Constipée qui provoqua les foudres du pouvoir et de son système judiciaire. Cette chanson dénonçait l’amendement à la clause constitutionnelle qui limitait les mandats présidentiels à deux. Lapiro fut condamné en avril 2008 à trois ans dans la prison New Bell, près de Douala. On lui infligea aussi une amende de 280 millions de Francs CFA pour les dégâts occasionnés par les émeutes qui ont secoué Mbanga, ville qui se situe à une heure de Douala.

Depuis sa condamnation, une ONG internationale basée à Copenhague, Freemuse (Freedom of Musical Expression), et une association américaine d’avocats, Freedom Now, se battent pour annuler la sentence. L’amende pèse toujours sur la tête de l’artiste. Si elle reste impayée, Lapiro risque encore cinq ans de prison.

Malgré ces années de face-à-face avec le régime Biya, ce père de cinq enfants ne semble pas renoncer à son combat. A la veille de son départ pour l’Europe – cet été il jouera aussi à Lausanne, Bruxelles, Paris, Barcelone, et dans des villes des Etats-Unis, du Canada et de la Grande Bretagne -, Lapiro nous accueille dans sa modeste maison du 12e district de la ville de Mbanga.

La saison pluvieuse a laissé des flaques autour de la hutte traditionnelle dans la cour où Lapiro, ancien chef traditionnel avait pour habitude d’accueillir et de régler les griefs de la population locale. Habillé en pantalon militaire et t-shirt blanc, il ne semble pas porter les séquelles de 36 mois de privations et de maladies dont il a souffert dans les prisons du Cameroun. Dès le micro ouvert, ce petit homme au regard perçant, voilé derrière des lunettes de lecture, se lance dans son récit.

Lapiro de Mbanga :
Je suis artiste, musicien, tout juste sorti des prisons pourries du Cameroun, à Mbanga, Kosamba et Douala, où j’ai été condamné pour un prétexte fallacieux, c'est-à-dire, d’avoir permis à des jeunes de casser et de piller des propriétés en février 2008.
Je n’ai jamais rien fait de la sorte. Au contraire, j’ai tout fait pour empêcher que cela arrive. Mais le pouvoir en place qui avait une dent – non, qui a toujours plusieurs dents contre Lapiro de Mbanga – s’est saisi de ce moment pour me jeter en prison suite à un procès kafkaïen, où tout était décidé d’avance. Sans aucune preuve, sans aucun auteur de casse qui puisse témoigner que, "oui, si j’ai été faire de la casse c’est parce que Lapiro de Mbanga m’a envoyé le faire".Comme Kafka (sic), j’ai été condamné et j’ai séjourné en prison.

RFI : Pourquoi avoir choisi Lille pour annoncer votre retour sur scène après trois ans de prison ?
Lapiro : C’est un coup du sort ; ce n’est pas moi qui ai choisi le lieu. Mais la communauté camerounaise à l’étranger, surtout celle de France, qui a beaucoup souffert de ce faux procès. Personne ne croyait que j’allais me sortir vivant de cette prison. Mais, par la grâce de Dieu, je l’ai fait. Il faut dire que des structures ont pris mon affaire à bras-le-corps. C’est d’ailleurs le moment pour remercier le groupe Vigier Guitare, qui fabrique les guitares sur lesquelles Lapiro de Mbanga joue depuis 30 ans, ainsi que Freemuse. Grâce à eux, le monde a été informé de mon cas. Et la diaspora camerounaise m’a beaucoup soutenu. Ils sont donc contents de savoir que je suis enfin libéré.
Même si le calvaire n’est pas fini, il faut le dire : j’ai encore les 280 millions de FCFA à payer, sinon je retourne en prison pour cinq ans. Les gens ont pris fait et cause pour moi, je vais profiter de cette tournée pour dire : "Me voici, et je vous jure que votre soutien a été juste, parce que je n’ai rien fait de tout ce que l’on me reproche".
J’ai reçu à peu près 5.000 cartes de soutien pour m’encourager, pour me dire de tenir bon… Maintenant, je me sens mieux armé pour prouver au monde que le système camerounais est un système pourri qui utilise la justice pour anéantir tous ceux qui se battent pour la liberté du peuple.

Que retenez-vous de votre expérience en prison ?

Beaucoup de choses. Je dis toujours que si je n’avais pas été en prison je ne serais pas un homme complet. Le fait d’aller en prison m’a permis de voir la misère de mon prochain. Certes, il y a plusieurs individus en prison pour des actes blâmables, mais ceci n’enlève en rien au fait qu’ils ont des droits. Et ces droits sont ignorés. Figurez-vous que dans une prison comme Douala, vous n’avez pas de quoi manger. Vous n’avez pas où dormir si vous ne payez pas les gardiens pour dormir dans les cellules. Et vous dormez donc à-même le sol, dans la cour, sous la pluie. Si vous n’avez pas d'argent, vous ne pouvez pas aller vous faire soigner à l’hôpital. Dans ce cas, que se passe-t-il ? Vous êtes morts par manque de soins. Je suis allé, j’ai vu, j’ai touché du doigt. [NDLR : Lapiro a failli mourir de typhoïde et de problèmes respiratoires en décembre dernier. On refusa de l’acheminer à l’hôpital. Ce sont les soins et les médicaments apportés par sa femme, Louisette Noukeu, qui l’ont aidé à survivre].
Aujourd’hui, je peux me permettre de dire que l’argent que l'Union Européenne envoie au Cameroun pour aider les détenus, cet argent ne leur arrive pas. L’UE devrait mener une enquête pour comprendre que les gens se sucrent sur le dos des détenus.

Vous préparez  votre prochain album, qui sera probablement enregistré à Paris en septembre. Quels thèmes allez-vous aborder par rapport à vos dernières années ?
Je ne sais pas si je dois dire que j’ai le malheur ou la bonne fortune d’écrire des chansons depuis 20 ans qui sont prémonitoires. Je vais peut-être continuer dans cette veine. Déjà le single que je sors sera un clin d’œil à mes codétenus, pour parler du quotidien que nous avons vécu ensemble. Et pour leur donner un peu le sourire en musique, pour les faire danser. Car, même en prison, on a le droit de danser. Ce serait pour leur dire aussi que l’un des leurs, qui a été là, est sorti et continue à penser à eux.
Par contre, je vais dire des choses beaucoup plus directes dans mon livre, qui sort avant la fin de l’année. Il s’appelle Cabale politico-judiciaire, ou la mort programmé d’un combattant de la liberté.

Lapiro Mbanga with his wife Louisette and their son in front of their home in Mbanga
Comment vous sentez-vous sur un plan personnel après ces trois ans en prison ?

Je suis heureux de retrouver ma femme, mes enfants, ceux qui m’ont soutenu. Mais, pour autant, j’ai peur. Peur pour ma vie. Et quand on ne peut pas vous abattre, on peut quand même abattre votre chien. J’ai donc peur pour ma famille, à la veille des élections (ndlr : prévues à al fin de l'année 2011) parce que, pour le pouvoir, je suis quelqu’un qui, à tout moment, peut faire basculer les choses comme on a vu en Tunisie, en Egypte, en Côte d’Ivoire. Pour le pouvoir, je suis cet homme-là. Il vaut mieux me mettre hors d’état de nuire très vite, avant que ceci ne se passe. Ne soyez donc pas surpris si cette interview est la dernière que je fais. Parce que le pouvoir en place n’a jamais voulu que je sorte de prison. (…) Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Peut-être que Lapiro de Mbanga va rester sur le carreau afin que les autres puissent bien jouir de leurs élections. Mais ce serait dommage. C’est un vendeur d’oranges en Tunisie qui s’est immolé et le monde entier s’est mis à bouger. Lapiro de Mbanga au Cameroun est loin d’être un vendeur d’oranges… mais tant pis !


Vous insistez sur le danger qui pèse sur vous. Malgré cela, vous êtes prêt à continuer à dénoncer ?
Je parle pour mes enfants, je parle pour tous les opprimés, je parle parce que ça ne sert à rien d’avoir vécu pour rien. Lapiro de Mbanga aurait vécu, mené un combat juste, noble. Et pour cela, même mes arrières-petits enfants seront honorés. Et pour moi, c’est très, très, très important. Voyez-vous, on meurt tous les jours de quelque chose : en faisant l’amour, d’un accident cardio-vasculaire inattendu. J’ai mené un combat juste, il faut bien que je meure de quelque chose, je préfère mourir de cette mort-là. Je vais continuer à prêcher, à dénoncer les inégalités sociales au Cameroun. Ça fait 20 ans que je le fais, je vais continuer à le faire. Hier, Lapiro de Mbanga était connu à une certaine échelle. Mais, depuis mon emprisonnement, j’ai changé, j’ai augmenté en grade. Et je tiens maintenant à être un avocat qui va vers des instances internationales pour que mon pays change. Parce que c’est ça dont il est question.

Vous allez en France pour ce premier concert. La France a des relations étroites avec le pouvoir camerounais. Quel rôle peut-elle jouer pour changer ce que vous décrivez dans votre pays ?
Les relations avec la France, on les connait bien. La France avait des relations très étroites avec Ben Ali, avec Moubarak. Mais la France est un pays de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est cette France-là qu’on connait. Maintenant, il peut y avoir quelques politiciens français qui ne partagent pas cette politique, que le monde entier attend de sa part. Les intérêts peuvent converger dans un sens ou dans un autre. Mais la grande France qu’on connait est celle de la liberté et j’ai besoin de passer par la France pour que le pouvoir dans mon pays soit un pouvoir du peuple où il y a des égalités, où on reconnait les mérites des gens. La France est un pays avec son histoire, douloureuse, et qui sait ressentir à la place des autres quand ce peuple a des douleurs. Elle est passée par là.

Après l’Europe, vous allez aux Etats-Unis. Qu’est-ce que vous espérez ramener de ce périple estival ?
Déjà un peu d’argent ! Car, il faut bien que je travaille pour vivre. Il faut dire que personne au Cameroun aujourd’hui n’est prêt à prendre des risques pour organiser un concert pour Lapiro de Mbanga. Déjà, les autorités ne donnent pas les autorisations pour le faire, parce que toute déclaration de Lapiro de Mbanga peut changer le pays. Moi, c’est mon métier ! Je continue dans ma démarche, dans ma logique.
Le combat continue. Je suis sorti de prison il y a seulement trois mois. Et je dois continuer le combat au niveau des grandes instances. Car, pour moi, c’est de ça qu’il s’agit. Vous avez vu mon environnement. Ici à Mbanga il est 19h30 et partout il fait noir. Sans électricité vous pouvez être agressé ici. Pourtant, il y a des gens qui se battent au travail toute la journée. Et, à la fin, il n’y a pas de lumière, ni de santé, les enfants ne peuvent pas aller à l’école. Il n’y a pas d’issue. C’est ça mon combat. C’est pour ce Cameroun-là que je me bats. Et je veux que les Américains et les Européens comprennent. Je viens leur dire par ma voix : merci d’avoir combattu pour Lapiro de Mbanga, mais il y a 20 millions de Lapiro de Mbanga au Cameroun qui subissent le martyr au quotidien. Réveillez-vous et faites quelque chose.

Phoenix Gauthier

Commentaires (3)

bien parlez Dinga man.Du

bien parlez Dinga man.Du courage pour la suite et que Dieu tentende.Lavenir nous dira.

COURAGE

ON NE LE DEVIENT PAS MAIS C'EST UN DON DE LA NATURE D'ETRE LA VOIX DES SANS VOIX , DU COURAGE DINGA MAN .

Le Prix à Payer

Tout ce qui arrive aujourd'hui à Lapiro de Mbanga, c'est lui même qui l'a cherché. Lorsqu'il a commençait la musique, il était un artiste engagé, un artiste du peuple comme on l'appelait, mais après il a été corrompu et a accepté de travailler avec le régime en place, celui de Biya, tout ce qu'il chantait en ce moment était pour vanter les mérite de Biya et de son régime. Mais il avait oublié que ce système est vieux de plus de 50 ans, car le système Biya n'est que la continuité de celui d'Ahidjo(méthodes, philosophie, hommes). Ceux qui ont pactisé avec lui, même pour un jour, et l'ont quitté après, ont toujours subi ces acharnements qu'ils décrient dans cette interview. J'espère pour lui que ça n'ira plus loin que ça.

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