Chanson française

Têtes Raides, la voix des poètes
Nouvel album, Corps de Mots

© Richard Dumas
Christian Olivier, chanteur de Têtes Raides
19/04/2013 -

Pour Têtes Raides la poésie a toujours été un fer de lance, et depuis leur début sa présence plane régulièrement à travers quelques auteurs choisis. Mais cette fois elle est le palpitant même de ce Corps de Mots, imposant son rythme à chaque titre. Une réussite où la culture a su se défaire du pompeux et de l'ostentatoire pour s'habiller de l'émotion.

Corps De Mots n'est pas un simple disque, il est un objet complet et dense, un album qui s'accompagne d'un DVD, d'un livret des textes dans leur intégralité, de photographies et de dessins. De quoi en mettre plein les oreilles, les yeux, le cerveau. Cet enregistrement impromptu est arrivé tout de suite après la série de concerts filmés aux Bouffes du Nord en fin d'année dernière, un débotté qui se paie même le luxe d'intégrer d'autres titres, de ne surtout pas être la copie de la captation filmée. Un nouvel album donc, inattendu et bienheureux.

Mais Corps de Mots c'est surtout un défilé de poètes aux noms qui résonnent au plus profond, aussi différents dans le style ou le ton. Il y a là Lautréamont, Rimbaud, Queneau, Artaud, Apollinaire, Desnos... Entre autres évidemment, mais toujours datant du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe, cent années où les mots semblent avoir explosé en poésie. "J'ai plus ciblé des auteurs que des périodes dans le temps, explique Christian Olivier, chanteur et homme vitrine du groupe. Ce sont tous les poètes qui m'ont marqué quand j'ai commencé à lire, à écrire. C'est un genre d'hommage et une façon de sortir ce que j'aime de ma bibliothèque. Mais il fallait aussi que cela soit des textes qui se laissent mettre en musique parce que l'exercice est périlleux et cela peut vite ne pas être réussi." Un écueil évité avec savoir-faire, Têtes Raides a l'oreille et le rythme.
 

On ne quitte pas son ami
Têtes Raides,
Corps de Mots
(Tôt ou Tard)
2013

Il y a les longues plages qui s'étendent sur une vingtaine de minutes comme l'uppercut signé Stig Dagerman Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, un essai sur la vie, la mort, la confiance et le pessimisme, que Christian Olivier introduisait déjà dans leur discographie et sur scène il y a six ans. Ou encore Le Condamné à mort de Jean Genet, long poème dédié à Maurice Pilorge, assassin homosexuel qui déclenche la plus incroyable fascination et les fantasmes les plus charnels chez son auteur. Du cru, sombre, dur, qui précède parfois des titres de quelques secondes, légers et surréalistes, comme ces extraits d'essence de Soupault. "C'est aussi question de casser le rythme et sortir autre chose de l'énergie. Puis ce sont des fenêtres, ça fait comme un courant d'air parmi les choses denses."
 
Florilège sonore et poétique
 
Et dans ce festival des mots des autres, il y a deux inédits de Têtes Raides qui n'ont pas à rougir de la plume tant ils s'intègrent dans ce monde au nom de poésie. Il y a aussi une énième version de Ginette, l'hymne constamment revisité du groupe, le morceau signature qui se taille la place d'invité en compagnie d'un autre bien plus surprenant. Parce qu'au cœur de tout cela le King prête son Love Me Tender et Christian Olivier emprunte à Presley cette incursion pour le moins étrange : "Pour moi c'est une manière de dire que la chanson a longtemps été le refuge de la poésie, parce que pour en publier et en entendre c'est toujours la croix et la bannière. J'extrapole sûrement, mais le coup d'Elvis c'est une manière d'un peu se reculer de tout ça, puis d'y entrer à nouveau mais un peu plus loin."
 

Corps de Mots est donc un florilège multisonore, aux couleurs et aux saveurs qui explosent du noir au sourire. Ce sont des milliers de mots écrits aujourd'hui et hier qui se bousculent dans la tête de Christian Olivier. À se demander d'ailleurs comment il ne succombe pas sous le poids de toutes ces phrases qui l'habitent. "Je n'ai jamais appris par cœur, je les connais c'est tout. Les mots je les mange, je les intègre. Sur scène j'ai le livre en main pour certains textes, mais c'est surtout parce que j'aime vraiment l'objet, j'aime voir l'écrit. Et pouvoir revenir à la lecture me préserve de partir trop dans une interprétation, de jouer comme un comédien. Donc dès que je sens que je peux partir, je me remets à lire pour revenir à quelque chose de plus essentiel, plus neutre. L'emphase du surjeu c'est ce qu'il y a de pire".
 
Mais qu'il se rassure, de tous ses talents le chanteur de Têtes Raides en a un immense, celui du savoir-dire, d'une façon de rendre le mot puissant dans une diction qui lui est propre. Voilà des dons rares qui savent transmettre sans être didactique ou sentencieux. Une réussite disions-nous.
 
Têtes Raides, Corps de Mots (Tôt ou Tard) 2013
En concert jusqu'au 27 avril au Lavoir Moderne à Paris
 
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