Musique malgache

Mikea inquiet pour Madagascar
Nouvel album, Hazovala

© Rijasolo/kisary
Mikea
29/01/2013 -

Alors que la musique malgache peine à trouver un second souffle sur la scène internationale, le groupe Mikea incarné par Theo Rakotovao cherche à consolider son ancrage hors de la Grande Île avec Hazolava. Un album dans lequel le lauréat du prix RFI Découvertes en 2008 fait résonner son blues local avec l’actualité.

Il n’emporte plus avec lui l’album photo de son village, mais il a appris à raconter aux spectateurs à quoi ressemble le quotidien des siens, là-bas, dans le sud sec et isolé de Madagascar. Découvrir la vie des Mikea, en 2012, au détour d’une phrase, entre deux chansons, donne l’impression de voyager dans le temps autant que dans l’espace. Et quand le public non malgache prend soudain conscience de cette distance, Théo Rakotovao n’est plus seulement un chanteur venu d’une île lointaine située sous les tropiques, mais un de ces personnages qui aurait franchi tous les obstacles que compte le monde pour se retrouver là, devant un micro, sa guitare en bandoulière…

 

Fitadiava
Mikea
HAZOLAVA
(MUSIC & WORDS)
2013

Le chanteur a compris qu’avec quelques mots, il avait la possibilité de capter une autre attention qu’avec ses mélodies. Et qu’il doit encore progresser dans ce domaine, pour partager toujours plus, faire connaître davantage le peuple Mikea et sa culture, à travers Madagascar.
 
Ce rôle d’ambassadeur, au-delà de la musique, est indissociable de son projet artistique. Mais l’amène parfois à essuyer quelques déceptions : le tournage du Peuple de la forêt, un documentaire de Morad Ait-Habbouche diffusé à plusieurs reprises sur les chaînes de France Télévisions, lui reste en travers de la gorge. Contacté par la production, il n’a pas ménagé ses efforts, heureux de servir de "fixeur" sur le terrain. "Je regrette beaucoup d’avoir amené ces journalistes chez moi. Ils ont manqué de respect à ma famille", lâche-t-il.
 
Avec la reconnaissance que lui a apportée le prix RFI Découvertes en 2008, Théo a pris du galon socialement dans son village : on le consulte lorsqu’il y a des litiges, il joue les médiateurs. Et à l’image d’un élu local au contact de la population qui fait remonter les préoccupations du quotidien, il se fait l’écho, dans ses textes, de ce qu’il entend, ce qu’il perçoit.
 

Hazolava, chanson qui donne son nom au nouvel album enregistré dans son studio d’Antananarivo, exprime de la gravité. "Au secours", dit le titre. En toile de fond, ces sempiternels vols de centaines de zébus. Au fil des ans et avec la crise économique sans fin que traverse Madagascar, ils ont perdu leur caractère traditionnel presque folklorique pour devenir un business plus structuré, assuré par des bandes de malfaiteurs organisées qui font preuve d’une grande violence, sèment la peur, brûlant, pillant, tuant même sur leur passage.
 
L’illustration de son propos a été fournie par l’actualité, entre juin et septembre 2012, avec l’histoire rocambolesque autant que sanglante de l’insaisissable Remenabila et de ses 300 voleurs, dont une partie a été abattue au terme d’un siège de plusieurs jours par l’armée. Elle avait été dépêchée sur place en nombre après avoir perdu une vingtaine de ses éléments. "Il y a des choses que l’on voit et que l’on raconte qui ne devraient pas être belles lorsqu’on les chante, mais la chanson est un art. Donc il faut beaucoup tourner sa langue pour voir si on peut faire sonner un tel événement", explique Théo.
 
Pour mettre en forme son nouveau répertoire, il a travaillé avec ses trois complices qui l’accompagnent en live en privilégiant une méthode empirique. La plupart des morceaux se sont ainsi construits "petit à petit", au gré des idées des uns et des autres. Contrairement à Taholy, paru en 2009, "très acoustique" selon son auteur, ce nouvel album se distingue aussi par l’apport de la batterie en lieu et place des simples percussions, afin de traduire sa volonté d’accentuer "le groove rythmique" dans un esprit qui rappelle celui du jazz rock.
 

Le beko, ce style vocal spécifique du sud de la Grande Île, n’en demeure pas moins la principale caractéristique de Mikea et la plus profonde de ses racines malgaches : un blues de l’océan Indien, taillé sur mesure pour les thèmes de la nostalgie (Longo), de la solitude subie (Mba Nagnino, Many). Que Théo ait pensé à un de ses oncles du village lorsqu’il a entendu pour la première fois Hey Joe, par Jimi Hendrix, n’est au final pas si surprenant, tant la version qu’il livre ici de ce titre culte parait presque évidente. Reprendre un tel succès dans son dialecte, voilà une pierre de plus dans le jardin de Theo, soucieux de donner un sentiment de fierté aux Mikea souvent déconsidérés par leurs propres compatriotes.
 
Le projet M’kalo, auquel il a participé dans le cadre du festival Angaredona en septembre 2012 à Antatanarivo, va aussi dans ce sens : avec Rajery, Dama de Mahaleo et deux autres artistes, ils ont échangé leurs chansons pour les adapter à leurs langues régionales. Une autre façon de se penser malgache, loin des turpitudes politiciennes.
 
Mikea Hazovala (Music & Words/Codaex) 2013
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