Musiques du monde

Manu Théron, à la lumière des troubadours
Les Sirventés, chants fougueux des pays d'Oc

Manu Théron, Youssef Hbeisch, Grégory Dargent
© M. Pelletier
Manu Théron, Youssef Hbeisch, Grégory Dargent
23/01/2015 -

Héraut du renouveau occitan, chanteur de Lo Còr de la Plana, le musicien Manu Théron plonge aujourd’hui, avec bonheur et érudition, dans le répertoire des troubadours, et plus particulièrement dans leurs poèmes satiriques et contestataires : les Sirventés. Avec Grégory Dargent au oud, et Youssef Hbeisch aux percussions, il relie, en musique, selon leurs propres interprétations et sensibilités, ce patrimoine. Comme les poèmes des troubadours, sa démarche et son disque, loin d’être passéistes, illuminent surtout notre présent. Rencontre.

RFI Musique : D’où vient votre intérêt pour l’art poétique des troubadours (XIe -XIVe siècle) ?
Manu Théron :
Il se connecte à ma passion pour les cultures occitanes. Des troubadours, il nous reste un patrimoine écrit, riche et complexe : des textes précieux, que je fréquente assidûment. Les troubadours émergèrent lors d’une période charnière du Moyen Âge, à la lisière entre mondes chrétien et musulman. L’une des hypothèses de l’avènement du "Trobar" ? De possibles rencontres entre artistes/poètes des princes occitans et ceux des seigneurs d’Al-Andalus. Cette histoire me fascine !

Selon votre livret, le "Trobar" dépasse le seul cadre de "l’art poétique", pour s’assimiler à une philosophie, une mentalité…
Bien sûr ! Le "trobar", cet art de cour très élaboré sur le plan littéraire, développe un niveau exigent de codification pour permettre une amélioration de l’esprit humain et du cœur. Ses multiples formes – la Canso et sa courtoisie ; l’Alba, dialogue amoureux chanté à l’Aube ; le Joc Partit, joute poétique, etc. – concourent, suivant un cheminement précis, à l’élévation de l’âme. Ainsi, le fin’amor ("l’amour courtois") crée une philosophie inédite de l’amour : par ce sentiment et ses épreuves, le chevalier parfait ses qualités. Pour la première fois dans l’histoire européenne, la femme ne se conçoit pas comme simple "procréatrice" : elle permet à l’homme d’atteindre l’excellence, et la beauté. L’amour charnel, voire dans certains cas l’amour adultère, participe de cet accomplissement spirituel.
 
Parmi les formes de "Trobar", vous axez votre disque principalement sur son expression la plus contestataire : le satirique Sirventés. Pourquoi ?

S’Anc Fui Bèla Ni Prezada
Manu Théron, Youssef Hbeisch, Grégory Dargent
Sirventés-Chants fougueux des Pays d'Oc
(Accords Croisés/Harmonia Mundi)
2015
Farai un vers de dreitnein
Manu Théron, Youssef Hbeisch, Grégory Dargent
Sirventés-Chants fougueux des Pays d'Oc
(Accords Croisés/Harmonia Mundi)
2015

La langue devient parfois l’instrument ou le refuge de "résistants", d’hommes debout… Je citerais ainsi, au sujet de l’Occitan, trois moments historiques : lors de la Grève des viticulteurs (1906-1907), les ouvriers résiniers écrivent leurs pancartes en occitan ; dès 1945, le regain de cette langue (création de l’Institut d’Etudes Occitanes, etc.) tient à la ferveur d’excellents écrivains, héros de la résistance : Tristan Tzara, Ismaël Girard, Jean Cassou, René Nelli, Max Rouquette, etc. Enfin, dans les années 1970, dans le Larzac, l’occitan devient la langue de la première prise de conscience écologique, contre l’absurdité de l’hégémonie économique sur l’environnement. Ce retour vers l’occitan ne manifeste nul conformisme ni repli identitaire : il signe au contraire le moment d’une contestation, d’une évolution. Je voulais retrouver la source de ces écrits politiques, nichés dans les Sirventés. Dès l’origine, ces textes s’opposent ainsi à toute forme de hiérarchies étatiques, religieuses… Des troubadours, tels Peire Cardenal, apostrophent le créateur, argumentent avec Dieu, court-circuitant les autorités religieuses. J’ai choisi pour ce disque des textes admirablement écrits, nobles, raffinés : des bijoux de poésie.

Sur ces poèmes, restait-il des musiques, des partitions ?
Sur les 3000 poèmes conservés, plus de 150 possèdent encore leur musique : un des premiers vestiges non religieux, de partitions "neumatiques" (l’écriture  ancienne). Elles se composent de lignes mélodiques, bâties sur des échelles grégoriennes. J’ai conservé quatre mélodies originales, et en ai créé quatre sur les mêmes modes.
 
Comment avez-vous composé et arrangé la musique, avec Grégory Dargent (oud) et Youssef Hbeisch (percussions) ?
Il existe un petit corpus iconographique sur les instruments joués à l’époque, les circonstances de jeu, etc. Pour autant, je ne souhaitais pas m’atteler à une reconstitution historique "fidèle". Je voulais au contraire m’approprier cette poétique de façon personnelle. Depuis trente ans, les musiques occidentales, le jazz etc. cherchent des connexions, se mixent avec des esthétiques orientales, arabes, etc. À leur époque, déjà, les troubadours établissaient cette passerelle entre mondes chrétien et musulman. Je désirais éclairer ces liens. Avec l’Hijâz’Car, son groupe, Grégory Dargent travaille sur ces points de jonction. Tout comme le Palestinien Youssef Hbeisch, rencontré en Israël. Les percussions ancrent la métrique poétique ; l’oud ramène à la modalité, et à ce que la musique européenne, écrite, a évacué depuis la fin de l’âge baroque : l’improvisation.

Comment avez-vous travaillé l’oralité des textes, rendu leur violence, leur colère ?
Il fallait accepter leur fougue intrinsèque. Pour les saisir, j’ai "dit" ces textes le plus possible, les ai fait résonner : plus de dix ans que je les "mastègue". La mise en musique arrive alors de façon naturelle, suivant l’inclination des textes. J’aime les formats logorrhéiques, les diatribes : quand les flots de parole correspondent à un malaise de l’humain. De ces longs discours, je veux transmettre les côtés enivrants…

En quoi ces créations des troubadours nous parlent-elles aujourd’hui ?

Les références à l’adultère, comme dans la Canso D’Alba S’Anc Fui Bèla Ni Prezada ou encore la poésie nihiliste et joliment absurde Farai un vers de dreitnein, s’affranchissent des conventions sociales, des préceptes religieux. Les Sirventés critiquent la hiérarchie spirituelle, la politisation des religions. Le "Trobar" se situe ainsi dans une autre forme de spiritualité : l’accès à la beauté, en chacun de nous, libéré de l’imposition de préceptes ou de codes de vie. Par ailleurs, les rapports riches qu’entretiennent les troubadours avec le monde musulman, présents dans leurs créations, rendent caduques les discours sur la soi-disant nature "judéo-chrétienne" de l’Europe qu’essaie de définir la droite Française, ou sur la nature uniquement musulmane du peuple arabe. Loin d’une période "obscurantiste", ou d’une réduction à son propre imaginaire, le Moyen Âge se lit ici à la lumière de ces artistes : leurs créations nous renvoient au bégaiement historique que nous vivons aujourd’hui, et peut constituer un rempart à nos bêtises, à nos ignorances.

Manu Théron, Youssef Hbeisch et Grégory Dargent Sirventés (Accords Croisés/Harmonia Mundi) 2015
Page Facebook de Manu Théron

En concert le 5 février à l'Alhambra à Paris dans le cadre du Festival Au fil des Voix

 
 
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