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Jean-Luc Ponty, Acatama Experience

Une aventure cosmique


Paris 

18/07/2007 - 

A travers ce dernier album, Jean-Luc Ponty nous propose un pĂ©riple musical  haut en couleurs, des rues de Bombay Ă  celles de Paris, une escale en Irlande ou une peinture du dĂ©sert. DerriĂšre le pĂ©riple, se devinent un bilan artistique du violoniste français, pionnier du jazz rock et l’accĂšs Ă  des questions essentielles comme le rapport humain Ă  l’espace et au temps.



Trente-quatre ans que le violoniste Jean-Luc Ponty, le plus international des jazzmen hexagonaux, s’est  installĂ© aux Etats-Unis. Un eldorado musical oĂč l’archer virtuose a su s’imposer aux cĂŽtĂ©s de lĂ©gendes telles Frank Zappa ou John McLaughlin. Ses rares apparitions en France entraĂźnent un constat un peu amer, un regret : « Nul n’est prophĂšte en son pays Â». Jean-Luc Ponty possĂšde pourtant un pied-Ă -terre dans le dix-septiĂšme arrondissement. C’est dans un bar prĂšs du mĂ©tro Courcelles qu’il accorde l’interview. L’un des pionniers du jazz rock et des expĂ©rimentations Ă©lectriques au violon, y Ă©voque son album aux contours impressionnistes : The Acatama Experience.

"Comme un écrivain"


Son dernier opus de crĂ©ation, Life Enigma,  remonte Ă  2001, suivi par un DVD live en 2004. Six ans, donc, que l’artiste n’a pas planchĂ© sur la composition d’un disque : "A mon Ăąge -65 ans-, je n’éprouve pas de prĂ©cipitation. J’attends d’avoir des choses Ă  dire. Si le projet consiste seulement Ă  ajouter un cd Ă  la collection, ça ne sert Ă  rien".

Avec Koch Records, il signe un contrat pour la parution d’un opus. Du Ponty pour plaire Ă  ses fans, avec cette dimension supplĂ©mentaire : "rien de rĂ©volutionnaire" mais un art plus organique, plus acoustique, Ă  l’électronique utilisĂ©e de façon sporadique. "J’ai fouillĂ© mes tiroirs, ressorti des bribes  de thĂšme. Je compose, j’imagine, comme un Ă©crivain : les idĂ©es germent, sans projet en tĂȘte. Je note, j’enregistre, et lorsqu’ arrive l’urgence de l’album, je ne pars pas de zĂ©ro. Atteindre l’inspiration, la flamme, pour crĂ©er une Ɠuvre originale, ne vient pas sur commande. Il faut ĂȘtre presque inconscient".

En 2006, Jean-Luc Ponty parcourt le monde avec son groupe : des concerts aux quatre coins du globe, qui retardent la composition. "Je revenais pourtant les oreilles fraĂźches. Les impressions de voyage ont mĂ»ri l’album, participĂ© Ă  son dĂ©veloppement ". The Acatama Experience s’écoute lui-mĂȘme comme un pĂ©riple gĂ©ographique, avec des escales au Chili, Ă  Bombay, en Irlande, des peintures de lieux explorĂ©s, revisitĂ©s en musique. DĂ©part :

Paris, avec le standard de Bud Powell, Parisian Thoroughfare, arrangĂ© par le pianiste Willliam Lecomte façon funky, seule reprise de l’album. Et un enregistrement inaugural des rues de la capitale avec sirĂšnes de pompier et dialogues. Une premiĂšre place qui ne relĂšve pas du hasard : c’est bien ici que tout commence.

Temporalités


Dominent ensuite les dĂ©serts. Le violoniste ne se lasse pas d’évoquer l’Atacama dans le Nord du Chili, visitĂ© aprĂšs un concert : l’étendue la plus aride du monde, surnommĂ©e "royaume du silence", lieu d’expĂ©rimentation pour la NASA, paysage lunaire oĂč la vie se manifeste au travers de rares oiseaux. "Pour un musicien habituĂ© au son, un tel silence trouble : une expĂ©rience magistrale ! Dans mon Ipod, j’écoutais des boucles Ă©lectros que j’avais laissĂ©es en suspens dans les annĂ©es 1980. A partir d’elles, j’ai essayĂ© de peindre en musique l’atmosphĂšre du dĂ©sert". A noter qu'une petite erreur s'est glissĂ©e lors de la fabrication de la pochette et le disque s'intitule singuliĂšrement The Acatama experience !

Dans Desert Crossing, la traversĂ©e relĂšve du symbole: le tout premier solo de violon enregistrĂ© Ă  nu, sans machine, ni effet. Un acte hĂ©roĂŻque pour son protagoniste ! Il y a aussi Celtic Steps, arrĂȘt en Irlande. Un clin d’Ɠil Ă  Dizzy Gillespie qui avait dit au jeune Français fraĂźchement dĂ©barquĂ© aux States : "Tu joues bien, mais tu devrais interprĂ©ter de la country ! ". Ponty n’avait alors pas saisi sa filiation avec le jazz, si Ă©vidente au violon. Et puis : On My Way To Bombay, rĂ©miniscence de la musique indienne jouĂ©e avec le Mahavishnu Orchestra de McLaughlin. Un contraste de plus : l’auditeur imagine aisĂ©ment les rues grouillantes de la mĂ©gapole indienne, en opposition Ă  l’étendue dĂ©sertique. Un album de reliefs, en plans, en bosses, en creux, en couleur.

Le voyage s’inscrit aussi sur un axe temporel : le futur, avec Premonition, et le passĂ©, avec des titres Ă  la tendre nostalgie tels Back In The 60’s, Without Regrets, Last Memories Of Her : "A mon Ăąge, c’est normal : je vis dans le prĂ©sent, mais tissĂ© de souvenirs, de branches musicales, de racines". Le pĂ©riple s’arrĂȘte un moment pour dĂ©crire des Ă©tats, des Ă©motions, aventures intĂ©rieures : Still in love ou Euphoria. Arrive Ă  son point de non retour- Point Of No Return. "Je n’ai pas le dĂ©sir de reproduire musicalement ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait, aucune nostalgie". Avant de terminer par une hĂ©sitation finale, To and Fro. "On va, on vient. Il s’agit d’un mouvement limitĂ© entre deux points, un certain  moment du temps qui n’avance pas". Difficile gageure que de titrer un morceau instrumental, de coller avec prĂ©cision au sentiment dĂ©sirĂ©, Ă  l’émotion initiale. Jean-Luc Ponty y parvient.

Album studio


Autre tour de force : l’unitĂ© d’un album fusionnel, enregistrĂ© en studio comme en live, avec trĂšs peu de post-production. Le JLP Band se gĂšre comme un groupe de rock, une famille : "Je joue avec le bassiste Guy NsanguĂ© Akwa et le percussionniste Taffa CissĂ© depuis le projet africain il y a seize ans. Avec le batteur Thierry Arpino et William Lecomte depuis huit. Nous avons vĂ©cu ensemble beaucoup d’aventures musicales, dans toutes les conditions possibles : des grandioses aux plus scabreuses. Ce qui a forgĂ© soliditĂ© et entente". A cette harmonie, Jean-Luc Ponty ajoute deux invitĂ©s prestigieux : les guitar heros Allan Holdsworth et Philipp Catherine, deux complices de longue date. "Depuis le projet africain, j’avais abandonnĂ© la guitare au profit des percussions. Je la jugeais, sur cet album, indispensable".

Entre jazz plus classique, jazz rock, Ă©chappĂ©es Ă©lectros, virĂ©es en solitaire, The Acatama Experience Ă©tablit un bilan des pĂ©riodes musicales de Ponty : « C’est un patchwork musical inconscient du musicien que je suis devenu". Un homme qui se positionne dans le temps et dans l’espace, questionne, de son violon, le cosmos. Un tout petit point Ă  l’échelle de l’univers et du dĂ©sert, mais un grand artiste qui parvient, en musique, Ă  donner vie aux  questions essentielles.

Jean-Luc Ponty The Acatama Experience (Koch Records/ Universal Music France) juin 2007
En trio avec Al di Meola et Stanley Clarke le 30 juillet Ă  Marciac (autre formation


Anne Laure  Lemancel