Paris
04/06/2009 -

Tabital Pulaaku signifie "renforcement de la culture peule". Pourquoi avoir choisi ce titre et cette problématique ?
Cette culture rencontre aujourd’hui un découragement total. Dans le temps, les Peuls ne connaissaient que les animaux. Les sécheresses passées ont décimé le bétail, et certains ne parviennent pas à reconstituer leur cheptel. Ils choisissent de partir ou de prendre des petits boulots…
Mais un Peul sans animaux, c’est le vide ! A accepter n’importe quoi, ils vont finir par perdre leur langue ! Je lance ce cri d’alarme pour qu’ils se ressaisissent. Je connais des exemples de Peuls qui ont su rebondir : partis travailler en Côte d’Ivoire ou au Nigeria, ils sont revenus avec de l’argent pour le troupeau. Il faut encourager ce genre d’initiatives, les inciter à aller de l’avant, à ne pas baisser les bras, à vivre dignement. Les Peuls ne pourront jamais continuer sans animaux. Ce rêve de chaque jour a de quoi être réalisé…
L’une des principales thématiques de l’album reste l’unité malienne…
Je me bats pour cette cohésion sociale, qui n’est pas innée. Sans elle, tout s’achève: chacun pris individuellement ne se suffira jamais…
Vous luttez aussi contre l’émigration qui dépeuple le Mali…
Je ne parle pas contre ce phénomène pour plaire à l’occident, mais parce que le sujet me tient à cœur : c’est un mal qui ronge le pays. Chaque année, à Niafunké, nous subissons une hémorragie d’élèves. Nous devons corriger ce fléau, qui entraîne la mort de nombreux migrants sur la route. Nous ne sommes pas pauvres ! Il s’agit simplement d’une mauvaise organisation, de ressources mal distribuées. Par ignorance, les gens ne comprennent pas que le monde évolue, qu’il nécessite maintenant d’aller de l’avant, d’avoir des initiatives pour rester. Subsiste dans la culture malienne une timidité, une absence de prise de risque, due au caractère aléatoire de la pluie, qui décide des cultures.

Selon vous, la musique ne peut-elle être que politique ?
J’ai commencé la musique pour communiquer avec mes frères qui ne sont jamais allés à l’école. Au Mali, il y a seulement 30% de lettrés. Pour m’adresser à tous, je chante en plusieurs langues – tamashek, bambara, peul, songhaï. Je dénonce les injustices et les exactions. Chaque fois qu’il y a une situation – sur la vie en général, sur la maladie –, les gens ne comprennent pas. Comme cette crise : ils savent qu’il n’y a plus d’argent, mais n’en connaissent pas l’origine. Donc il faut les aviser à tout moment. Je garde les yeux très ouverts, pour comprendre et passer des messages. La musique reste un média important, une voie fiable écoutée avec attention, un miracle…
Vous perpétuez la tradition héritée de votre oncle Ali Farka Touré, sans la mélanger, ni vraiment la moderniser…
Pour l’instant, lorsque c’est mélangé, les gens ne comprennent pas, comme lorsque j’ai joué avec Damon Albarn : ils pensaient que les instruments n’étaient pas accordés ! Il me semble aujourd’hui bon de repartir vers la tradition. Retrouver ses fondations, c’est très important pour le cœur. En même temps, il faut avancer. Avec la nouvelle génération, ça va changer. Amateurs d’autres styles, ils iront dans leur propre direction. Mes jeunes musiciens ont déjà commencé à dévier. Ils jouent du rock léger, et tant mieux s’ils réussissent dans cette voie ! L’important, si la musique évolue, c’est que l’esprit soit perpétué. Il ne faut jamais abandonner ses racines.
Anne Laure Lemancel
04/06/2009 -
02/06/2006 -