Macon
14/10/2002 -
Au nord de Lyon, à 350 kilomètres de Paris, Mâcon est une petite ville française qui ne paie pas de mine. Mais elle se distingue par l'initiative courageuse de la directrice de son théâtre, scène nationale (en opposition aux scènes municipales), Ghislaine Gouby, jeune quadra énergique, qui depuis six ans se bat pour que les chanteurs de qualité, les artisans du genre, artistes en devenir ou confirmés, aient du temps et des moyens pour explorer et créer. Pas toujours facile cependant de convaincre les instances parisiennes de l'intérêt d'investir dans cet art que même Gainsbourg disait "mineur". Mais, mêlant son amour de la chanson et une haute idée du service public, elle a développé le principe des "résidences" dont Mâcon est, selon certains artistes, "la Rolls". Au cours des dernières années, des noms triés sur le volet (Jean-Louis Murat, Katerine, Franck Monnet, Arielle…) ont ainsi, durant quelques jours ou quelques semaines, pu créer en tout confort un spectacle original en échange d'un contact particulier avec le public (rencontre avec les écoles ou dans des zones défavorisées) comme l'exige le cahier des charges. Le Festival Paragraphe prolonge ce travail, prenant la relève de son ancêtre Les Voix-ci, les Voix-là, qui les années précédentes (sauf en 2001), et déjà sous la houlette de Ghislaine Gouby, se distinguait des festivals fourre-tout où s'aligne sans logique une multitude d'artistes. Ici, le fil rouge est l'inédit, la création : spectacles uniques et éphémères (cette année un récital de 30 minutes de Hubert-Félix Thiéfaine, seul à la guitare) ou premières dates de tournées (Mathieu Boogaerts, Sylvain Vanot, la chanteuse de fado Mariza…). A Mâcon, le "déjà vu" n'a pas sa place. Alexandre Varlet, le chanteur ambigu
Porteur d'un premier album brillant en 1998 (Naïf comme un couteau), ce chanteur, alors âgé de 23 ans, avait fait à l'époque une apparition subliminale, brève mais marquante, sur la scène musicale. Le jeune homme mince, au visage angélique, à la finesse élégante d'un Bowie jeune, partage avec l'Anglais un goût ludique de l'équivoque : "J'aime les ambiguïtés dans l'écriture, le mélange du dramatique et du comique, les ambiguïtés dans tout ce qui est mythologie rock'n'roll, l'ambiguïté sexuelle. J'aime être cynique. Ça m'amuse en fait." Sa chanson rock, aux accents de Bashung ou de Kat Onoma, porteuse de textes étonnants, où les mots sont choisis pour leur sens le plus fort, avait troublé, sinon les critiques, mais un certain public qui ne l'a pas oublié depuis. Un peu comme sa maison de disques BMG qui, après l'avoir brutalement lâché en plein essor juste après le premier CD, va distribuer en janvier son second disque, Dragueuse de fond. Retournement incroyable qui ne gomme pas cependant le long tunnel de doutes traversé par le chanteur depuis deux ans : "Le fait d'avoir des chansons prêtes depuis longtemps sans pouvoir les enregistrer, de ne pas pouvoir les jouer, les défendre, de ne pas pouvoir dire aux professionnels "Eh, je suis vivant !", c'est très frustrant, blessant." Durant cette période, Alexandre Varlet a trouvé un soutien essentiel auprès de la scène nationale de Mâcon qui l'a accueilli deux fois sur scène (dont en janvier 2002, en première partie de Juliette Gréco). Mais mieux encore, Ghislaine Gouby a innové en décidant de co-produire son CD : "Dans ce monde de croque-morts, confie Varlet, on a besoin de bons compagnons, de gens sincères et tendres et je pense que Ghislaine fait partie de ces gens-là comme Charles Bensmaine, mon agent producteur. Ces gens m'ont aidé à survivre, en tout cas, à ce que mon envie de faire de la musique survive." Visiblement marqué ("Ce système broie."), Varlet refait surface aujourd'hui, dans ce festival qui l'a reçu en résidence deux semaines en amont, afin de peaufiner ses vraies retrouvailles avec la scène. Mais le spectacle qu'il présente déçoit un peu au regard des extraits prometteurs de son CD, peut-être trop obsédé par la volonté de se distinguer, de cultiver son "unicité" ("On me compare aux Têtes Raides, à Miossec ou Dominique A, je n'ai rien à voir avec ces gens-là !"). Initialement prévu dans une petite salle, le trio (deux guitares, dont Varlet, et une basse : "Une formule mutante") s'est vu offrir la grande scène en remplacement d'un Christophe ayant prévenu un peu tard de son désistement. De plus, le public est largement là pour Hubert-Félix Thiéfaine, deuxième partie de soirée, venu offrir une demi-heure frustrante d'un récital unique à tout niveau. L'exercice est donc à plusieurs titres ardu. Si le groupe, bien éclairé, bien sonorisé, occupe parfaitement l'espace, on est frappé par la place de Varlet, en retrait, en fond de plateau. C'est tout le problème. Le talent est là, les chansons, l'atmosphère, sa voix superbe, mais il manque un facteur essentiel, la générosité envers le public. Varlet, peut-être à cause d'un trac paralysant, met trop de distance et son ironie parfois maladroite n'aide pas à briser la glace. Pourtant, le chanteur a prouvé dans le passé qu'il peut faire rire les salles… Le courant passe de rares fois en particulier sur le tube potentiel du prochain disque, Parfume, et sur quelques montées en puissance d'une partition rock virtuose. Mais à vouloir absolument déranger ("J'aime inquiéter en fait, j'aime faire peur. On peut déranger en faisant du bien. Je n'ai pas envie que les gens aient les idées à la même place en sortant."), il flirte avec le risque de rejet. Dommage parce qu'Alexandre Varlet a toutes les cartes en main pour cartonner. Ignatus : le chanteur inventeur 
Catherine Pouplain-Pédron