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Idir, le chant de la Kabylie

Sous les mélodies fluides et paisibles gronde une colÚre


Paris 

19/09/2002 - 

D’une discrĂ©tion absolue, effacĂ©, presque timide, Idir n’en est pas moins le plus populaire des chanteurs kabyles. Le compositeur de la ballade A vava Inouva, qui au dĂ©but des annĂ©es 1970 deviendra le premier tube international maghrĂ©bin, poursuit sans faire d’esbroufe son chemin.



Remplissant Ă  chaque fois des salles oĂč plusieurs gĂ©nĂ©rations se cĂŽtoient, sur scĂšne il aime Ă  semer d’une voix toujours douce des messages de rĂ©volte calme, de tolĂ©rance et d’espoir entre deux chansons. Il sait que les mots dits sur le ton de la confidence ont souvent plus d’impact que criĂ©s, clamĂ©s haut et fort. Le 20 septembre au ZĂ©nith, Ă  Paris, il recevra quelques invitĂ©s pour interprĂ©ter avec lui une partie de ses succĂšs, comme il l’avait fait sur son album IdentitĂ©s en 1999. Des titres dont certains figurent sur une compilation ( Deux rives, un rĂȘve ) sortie en mai, sur laquelle on trouve Ă©galement un inĂ©dit Ă©crit par Jean.-Jacques Goldman, Pourquoi cette pluie ? .

RFI : Pourquoi cette compilation alors qu’on pouvait plutĂŽt espĂ©rer un nouvel album ?
Idir : J’ai des chansons en rĂ©serve mais je ne peux pas dire si elles sont vraiment prĂȘtes. En fait, c’est jamais prĂȘt, ce sont seulement des Ă©bauches. Cette compilation, c’est une idĂ©e de ma maison de disques, pas de moi. Ils m’ont donnĂ© des arguments de marketing que j’ai trouvĂ©s justes. Cela va permettre de me faire connaĂźtre un peu plus encore, mĂȘme si c’est une Ă©niĂšme resucĂ©e de choses dĂ©jĂ  faites. Cela dit, il faut qu’il y ait bien sĂ»r une suite Ă  IdentitĂ©s , sinon on va croire que je n’ai peut-ĂȘtre plus rien Ă  dire, ce qui n’est pas le cas.

RFI : Cette compilation offre tout de mĂȘme quatre inĂ©dits dont un texte Ă©crit par Jean-Jacques Goldman, qui n’était pas sur IdentitĂ©s , l’album dans lequel vous avez partagĂ© vos chansons avec un certains nombre d’artistes.
Idir : J’ai rencontrĂ© Goldman par l’intermĂ©diaire d’une amie que l’on a en commun chez Sony. J’ai Ă©tĂ© trĂšs flattĂ© qu’il Ă©crive ce texte pour moi C’est quelqu’un en qui j’ai ressenti un profond respect pour mon travail. Il ne confond pas l’interprĂšte et l’artiste fabriquant lui-mĂȘme sa crĂ©ation. Pourquoi cette pluie ?, Ă©voque la tragĂ©die de Bal el-Oued, le dĂ©luge qui a fait des centaines de victimes en novembre de l’annĂ©e derniĂšre. La pluie chez nous peut ĂȘtre salvatrice (le pays souffre parfois de sĂ©cheresse) ou destructrice (les crues sont impressionnantes). Cette pluie, c’est peut-ĂȘtre aussi les pleurs des gens.



RFI : Qui a choisi le titre cette compilation, Deux rives, un rĂȘve ?
Idir : C’est moi. Il exprime mes souhaits, mes folies intĂ©rieures. Je suis un imbĂ©cile qui croit encore et qui rĂȘve. D’ailleurs, nous autres chanteurs, nous sommes des marchands de rĂȘve. A dĂ©faut de changer les choses, on peut donner des petits coups de boutoir. Ce n’est plus comme autrefois. Quand on entrait en guerre, avant de prendre les armes, chaque camp envoyait ses meilleurs poĂštes. Il y avait des joutes oratoires. Lorsqu’un poĂšme Ă©tait apprĂ©ciĂ© Ă  l’unanimitĂ©, le combat n’avait pas lieu.

RFI : A l’intĂ©rieur de la jaquette, on trouve une sĂ©rie de photos datĂ©es correspondant Ă  diffĂ©rentes Ă©tapes de votre vie, commentez-en quelques-unes.
Idir : 1974, l’insouciance de l’étudiant en gĂ©ologie et sciences naturelles. 1975, l’annĂ©e oĂč j’ai fait l’armĂ©e. C’était la premiĂšre fois oĂč je touchais du doigt un treillis. 1979, je pratiquais le football. Mon pĂšre a voulu me l’interdire. Il disait : les Ă©tudes d’abord ! J’ai eu mon diplĂŽme, mais il est toujours au fond d’un tiroir. Finalement, je n’ai fait ni sport ni gĂ©ologie, car la musique m’a choisi.

RFI : Et des souvenirs de l’enfance, que vous reste-t-il?
Idir : En 1962 , Ă  l'indĂ©pendance, lorsque l'arabe a Ă©tĂ© proclamĂ© langue nationale et officielle, que l’on a créé la chaĂźne de radiodiffusion en langue arabe, j’ai ressenti que ma propre langue n’était pas prise en compte. Je voyais ma mĂšre regarder un journal tĂ©lĂ©visĂ© auquel elle ne comprenait plus rien. Elle qui s’était pourtant battu pour ce pays, elle dont je me rappelle encore de la chaleur du ventre lorsqu’elle se couchait sur nous pour nous protĂ©ger, quand l’armĂ©e française envoyait sur le village des coups de mortier, elle Ă©tait soudain comme exclue de chez elle, niĂ©e dans son identitĂ©. C’est contre ce paradoxe, cette injustice que je me bats depuis lors.


RFI : Votre rĂ©volte, vous l’exprimiez dĂ©jĂ  dans le nom que vous vous ĂȘtes choisi lorsque vous avez dĂ©butĂ© votre carriĂšre.
Idir : Quand j’ai commencĂ© Ă  chanter Ă  la radio, j’ai pris un pseudo, car je ne voulais pas que mes parents se doutent de quoi que ce soit. Ce pseudo, je ne l’ai pas choisi par hasard. J’étais rĂ©voltĂ© par un paradoxe. Je vivais dans un pays indĂ©pendant, dont les dirigeants tenaient des discours sur la libre expression des peuples, la libertĂ© et pourtant ne reconnaissaient pas ma culture maternelle. J’avais donc un besoin avide de conserver et faire connaĂźtre mon identitĂ©. Idir, cela signifie il vivra . A l’époque des grandes Ă©pidĂ©mies, on le donnait aux nouveaux-nĂ©s pour conjurer le sort. Je l’ai choisi en pensant Ă  ma culture, que je sentais menacĂ©e.

RFI : Vous ĂȘtes souvent perçu et prĂ©sentĂ© comme le porte-drapeau d’un combat pour la reconnaissance de l’identitĂ© berbĂšre. Ne vous sentez-vous pas un peu prisonnier de cette image ?
Idir : Des fois les gens vous prĂȘtent des missions qui dĂ©passent de loin votre condition humaine. C’est un peu Ă©touffant bien sĂ»r ce rĂŽle que l’on m’attribue, car dans ma tĂȘte, je ne suis qu’un saltimbanque qui apporte trois minutes de voyage, de rĂȘve, d’éducation parfois, toujours soucieux de prĂ©server son identitĂ© opprimĂ©e, parce que celle-ci mĂ©rite de vivre.

Idir Deux rives, un rĂȘve (Saint George / Sony Music) 2002

Patrick  Labesse