
Remplissant Ă chaque fois des salles oĂč plusieurs gĂ©nĂ©rations se cĂŽtoient, sur scĂšne il aime Ă semer dâune voix toujours douce des messages de rĂ©volte calme, de tolĂ©rance et dâespoir entre deux chansons. Il sait que les mots dits sur le ton de la confidence ont souvent plus dâimpact que criĂ©s, clamĂ©s haut et fort. Le 20 septembre au ZĂ©nith, Ă Paris, il recevra quelques invitĂ©s pour interprĂ©ter avec lui une partie de ses succĂšs, comme il lâavait fait sur son album
Identités en 1999. Des titres dont certains figurent sur une compilation (
Deux rives, un rĂȘve ) sortie en mai, sur laquelle on trouve Ă©galement un inĂ©dit Ă©crit par Jean.-Jacques Goldman,
Pourquoi cette pluie ? .
RFI : Pourquoi cette compilation alors quâon pouvait plutĂŽt espĂ©rer un nouvel album ?Idir : Jâai des chansons en rĂ©serve mais je ne peux pas dire si elles sont vraiment prĂȘtes. En fait, câest jamais prĂȘt, ce sont seulement des Ă©bauches. Cette compilation, câest une idĂ©e de ma maison de disques, pas de moi. Ils mâont donnĂ© des arguments de marketing que jâai trouvĂ©s justes. Cela va permettre de me faire connaĂźtre un peu plus encore, mĂȘme si câest une Ă©niĂšme resucĂ©e de choses dĂ©jĂ faites. Cela dit, il faut quâil y ait bien sĂ»r une suite Ă
IdentitĂ©s , sinon on va croire que je nâai peut-ĂȘtre plus rien Ă dire, ce qui nâest pas le cas.
RFI : Cette compilation offre tout de mĂȘme quatre inĂ©dits dont un texte Ă©crit par Jean-Jacques Goldman, qui nâĂ©tait pas sur IdentitĂ©s , lâalbum dans lequel vous avez partagĂ© vos chansons avec un certains nombre dâartistes.Idir : Jâai rencontrĂ© Goldman par lâintermĂ©diaire dâune amie que lâon a en commun chez Sony. Jâai Ă©tĂ© trĂšs flattĂ© quâil Ă©crive ce texte pour moi Câest quelquâun en qui jâai ressenti un profond respect pour mon travail. Il ne confond pas lâinterprĂšte et lâartiste fabriquant lui-mĂȘme sa crĂ©ation.
Pourquoi cette pluie ?, Ă©voque la tragĂ©die de Bal el-Oued, le dĂ©luge qui a fait des centaines de victimes en novembre de lâannĂ©e derniĂšre. La pluie chez nous peut ĂȘtre salvatrice (le pays souffre parfois de sĂ©cheresse) ou destructrice (les crues sont impressionnantes). Cette pluie, câest peut-ĂȘtre aussi les pleurs des gens.
RFI : Qui a choisi le titre cette compilation, Deux rives, un rĂȘve ?Idir : Câest moi. Il exprime mes souhaits, mes folies intĂ©rieures. Je suis un imbĂ©cile qui croit encore et qui rĂȘve. Dâailleurs, nous autres chanteurs, nous sommes des marchands de rĂȘve. A dĂ©faut de changer les choses, on peut donner des petits coups de boutoir. Ce nâest plus comme autrefois. Quand on entrait en guerre, avant de prendre les armes, chaque camp envoyait ses meilleurs poĂštes. Il y avait des joutes oratoires. Lorsquâun poĂšme Ă©tait apprĂ©ciĂ© Ă lâunanimitĂ©, le combat nâavait pas lieu.
RFI : A lâintĂ©rieur de la jaquette, on trouve une sĂ©rie de photos datĂ©es correspondant Ă diffĂ©rentes Ă©tapes de votre vie, commentez-en quelques-unes.Idir : 1974, lâinsouciance de lâĂ©tudiant en gĂ©ologie et sciences naturelles. 1975, lâannĂ©e oĂč jâai fait lâarmĂ©e. CâĂ©tait la premiĂšre fois oĂč je touchais du doigt un treillis. 1979, je pratiquais le football. Mon pĂšre a voulu me lâinterdire. Il disait : les Ă©tudes dâabord ! Jâai eu mon diplĂŽme, mais il est toujours au fond dâun tiroir. Finalement, je nâai fait ni sport ni gĂ©ologie, car la musique mâa choisi.
RFI : Et des souvenirs de lâenfance, que vous reste-t-il?Idir : En 1962 , Ă l'indĂ©pendance, lorsque l'arabe a Ă©tĂ© proclamĂ© langue nationale et officielle, que lâon a créé la chaĂźne de radiodiffusion en langue arabe, jâai ressenti que ma propre langue nâĂ©tait pas prise en compte. Je voyais ma mĂšre regarder un journal tĂ©lĂ©visĂ© auquel elle ne comprenait plus rien. Elle qui sâĂ©tait pourtant battu pour ce pays, elle dont je me rappelle encore de la chaleur du ventre lorsquâelle se couchait sur nous pour nous protĂ©ger, quand lâarmĂ©e française envoyait sur le village des coups de mortier, elle Ă©tait soudain comme exclue de chez elle, niĂ©e dans son identitĂ©. Câest contre ce paradoxe, cette injustice que je me bats depuis lors.
RFI : Votre rĂ©volte, vous lâexprimiez dĂ©jĂ dans le nom que vous vous ĂȘtes choisi lorsque vous avez dĂ©butĂ© votre carriĂšre.Idir : Quand jâai commencĂ© Ă chanter Ă la radio, jâai pris un pseudo, car je ne voulais pas que mes parents se doutent de quoi que ce soit. Ce pseudo, je ne lâai pas choisi par hasard. JâĂ©tais rĂ©voltĂ© par un paradoxe. Je vivais dans un pays indĂ©pendant, dont les dirigeants tenaient des discours sur la libre expression des peuples, la libertĂ© et pourtant ne reconnaissaient pas ma culture maternelle. Jâavais donc un besoin avide de conserver et faire connaĂźtre mon identitĂ©. Idir, cela signifie
il vivra . A lâĂ©poque des grandes Ă©pidĂ©mies, on le donnait aux nouveaux-nĂ©s pour conjurer le sort. Je lâai choisi en pensant Ă ma culture, que je sentais menacĂ©e.
RFI : Vous ĂȘtes souvent perçu et prĂ©sentĂ© comme le porte-drapeau dâun combat pour la reconnaissance de lâidentitĂ© berbĂšre. Ne vous sentez-vous pas un peu prisonnier de cette image ?
Idir : Des fois les gens vous prĂȘtent des missions qui dĂ©passent de loin votre condition humaine. Câest un peu Ă©touffant bien sĂ»r ce rĂŽle que lâon mâattribue, car dans ma tĂȘte, je ne suis quâun saltimbanque qui apporte trois minutes de voyage, de rĂȘve, dâĂ©ducation parfois, toujours soucieux de prĂ©server son identitĂ© opprimĂ©e, parce que celle-ci mĂ©rite de vivre.