publicite publicite
 

04 : 04 TU

Logo temps universel 

Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Menu

Fela vivant !

L'héritage du musicien nigérian demeure intact.


01/08/2002 - 

Paris, le 1er août 2002 - Cinq années se sont écoulées depuis ce funeste 2 août 1997 où la nouvelle de la mort de Fela Anikulapo Kuti, chez lui à Lagos, a fait le tour du monde. Le musicien emblématique avait tout juste 58 ans. Comme Marley il incarnait cette voix des oubliés de l’Occident. Comme Marley avec son reggae, il avait su rendre si offensif son afro beat qu’il savait faire trembler les puissants.



Fela incarnait l’espoir et la démocratie, la tolérance et l’ivresse de liberté et sa vision de l’afro-centrisme reste toujours, hélas, d’une actualité brûlante. A travers ses 70 albums et plus, à travers ces brûlots musicaux et tous les idéaux qu’ils ont su faire jaillir dans les consciences, à travers aussi l’hommage posthume de la compilation de reprises de ses chansons, Red, Hot & Riot : A Tribute To Fela, à venir en Octobre 2002, celui que l’on a surnommé le "Black President" reste toujours aussi inexorablement vivant.

Jusqu’au tout dernier moment, ils choisirent de ne pas lutter contre la maladie. Le grand "C" pour Marley, le SIDA pour Fela. Les deux légendes partageaient ce sens terrible du fatalisme. Comme si leur sacrifice inéluctable pouvait ainsi nous laver de nos péchés tout en nous alertant ! Figures emblématiques, ils incarnaient tous deux à travers leurs musiques un idéal de liberté qui offrait non seulement une voix aux opprimés mais qui savait aussi les soustraire à leurs oppresseurs. Miles Davis avait réussi à libérer le jazz, Fela allait briser les chaînes qui entravaient sa culture africaine. Pourtant cinq ans après sa mort, rien n’a changé sur le continent, les régimes corrompus, l’intolérance et la violence, la faim et la maladie règnent toujours en Afrique. Et tant que cela perdurera, à travers ses compositions, Fela Anikulapo Kuti sera toujours vivant. La preuve. L’an passé, la chanson Time Travel ouvrait le troisième opus de Common, rapper de Chicago intitulé Like Water For Chocolate. Sous titrée A Tribute To Fela, on retrouvait dans cet hommage vibrant la voix du fils, Femi Kuti, comme le trompettiste légendaire Roy Hargrove.
Et cet automne, sera publié l’album Red, Hot & Riot : Tribute To Fela, une compilation de collaborations/reprises de Fela aux confins de l’afro-beat, du jazz et du hip hop avec d’une part des artistes africains tels que Babaa Maal, Cheikh Lo, Ray Lema, Manu Dibango, Positive Black Soul et bien sur le fils prodige Femi Kuti et d’autre part des Américains tels que Bilal, Macy Gray, d’Angelo, Meshell, Nile Rodgers, Archie Shepp ou Taj Mahal. Cette collection de chansons est destinée à la fois à alerter l’auditeur sur les dangers du virus immunitaire HIV et à récolter des fonds pour la recherche, à l’instar de ses prédécesseurs Red, Hot & Blue (1990) (reprises des compositions de Cole Porter), Red, Hot & Cool (1994), Red, Hot & Rio (1996) (compilation de standards brésiliens pour sensibiliser la population de l’un des pays au monde où le virus se développe le plus rapidement) et enfin Red, Hot & Rhapsody (1998) (compilation des œuvres de Gershwin).
Red, Hot & Riot : Tribute To Fela nous rappelle que si l’amour libre a servi de détonateur à la révolte de Fela, c’est cette même promiscuité sexuelle qui a causé sa perte. A son enterrement, son frère Olikoye Ransome Kuti déclarait : "La mort de Fela est due à un arrêt cardiaque, mais elle est le résultat des nombreuses complications du virus du SIDA qu’il avait contracté."

Le 13 janvier 2002, la mère de Femi, Remi Taylor Kuti, la seule épouse légale de Fela décède à son tour. Ils s’étaient mariés à Londres en 1960, quelques mois après avoir débarqué pour étudier la musique au Trinity College. Fela n’était-il pas un charmeur né ? Il savait déjà subjuguer ses futurs frères d’armes musiciens, comme le batteur de Cream (le groupe de Clapton) Ginger Baker qui enregistrera plus tard avec lui en 70 l’album Fela’s London Scene. Au Marquee et dans les clubs de Londres, Fela pour la première fois se retrouve confronté au R'n'b noir adapté des USA. De même après sa rencontre en 73 avec le géant nigérian, le «parrain du funk» James Brown s’inspirera de ses pures pulsions africaines pour son album The Big Payback, admettant avoir été directement influencé par Fela pour composer des titres comme Time Is Running Out. Inversement, c’est un séjour de Fela à Los Angeles en 69 qui va allumer sa révolte face à l’oppression au Nigeria. Il découvre Malcolm X, Elderidge Cleaver, les Black Panthers, l’afrocentrisme naissant…et la soul incendiaire de James Brown. Ce voyage en Amérique sera un véritable électrochoc politique et musical. Exit le jazz insouciant de sa formation Koola Lobitos, l’éveil de la conscience noire et ce nouveau monde avaient engendré un nouveau Fela : "Je n’étais qu’un musicien qui chantait des chansons d’amour, des chansons sur la pluie. Qu’est ce que je connaissais à la politique ?" disait-il. Mais à L.A., il rencontre l’activiste noire Sandra Isidore. Elle avait déjà encaissé la prison sans broncher au nom de la défense des droits civiques, elle sera le détonateur de la révolte de Fela : non, l’Afrique n’est pas constituée de nations d’esclaves, non au mythe de l’infaillibilité du blanc et à son néo-colonialisme par la corruption capitaliste.

De retour à Lagos, Fela va offrir à son high-life ce carburant idéologique qui allait le propulser si loin et si haut. Il n’a qu’une seule idée en tête, tout changer, tout contester du système en place. Il injecte dans sa musique le piano, puis les claviers, et enfin les cuivres à l’image des show de James Brown. Avec Africa 70, sa nouvelle formation de choc, Fela lance l’afro-beat de combat. Mais il lui faut un quartier général, ce sera le Shrine, cette discothèque où chaque soir, de plus en plus populaire, il assénera ses longues harangues funky chamaniques jusqu’au bout de la nuit, fustigeant les sociétés occidentales et leur mainmise sur l’économie africaine à travers une soi disant élite noire enchaînée par les fruits de sa corruption. Fela déclare tous les hommes égaux et libres et le prouve en prônant la révolution par le sexe et par l’ivresse de l’igbo, la marijuana locale, dont les propriétés ouvriraient l’esprit.
Cette même année 73, Paul, Linda McCartney et leurs musiciens débarquent à Lagos pour y enregistrer ce qui allait devenir leur chef d’œuvre Band On The Run. Paul s’était déjà procuré à Londres bien des enregistrements de Fela et dès son arrivée dans la capitale nigériane, l’ex-Beatles se précipite à Yaba, la banlieue de Lagos où vibre le Shrine. «Lorsque Fela et son groupe ont commencé à jouer, raconte McCartney, dans la foulée d’une intro hallucinante, je sentais peu à peu les larmes monter. Très vite, je ne pouvais m’empêcher de pleurer de joie : c’était une expérience totalement troublante !" Après plus d’une heure d’introduction, sur un fulgurant afro-groove instrumental, juste avant minuit, Fela arrivait au club, se dirigeant droit vers l’autel qu’il avait dressé à tous ses héros africains. Il s’y livrait à des libations, fumant de "l’herbe naturelle nigériane" tout en récitant quelques incantations. Il buvait ensuite une large rasade d’ogogoro, le gin frelaté local. Sans se presser, comme un chef mène son armée au combat, Fela montait enfin sur scène. Et le marathon émotionnel pouvait commencer pour ne s’achever que tout au bout du bout de la nuit.

Avant chaque chanson, il s’adressait au public, prenant son micro pour planter le décor. Avec Fela, le temps savait suspendre son vol, ses compositions enflammées s’étirant parfois au-delà de la demi-heure. Fela profitait des nombreux solos pour s’abandonner à la danse avec ses 27 panthères noires déchaînées, ses chanteuses et danseuses qu’il avait épousées en une seule fois par provocation, se frottant et agitant les fesses sans équivoque. Le groupe le suivait au quart de tour, le batteur et le guitariste posant le rythme de base avant que Fela ne s’installe à l’orgue Hammond épaulé par les cuivres pour déchaîner ses rythmes enfiévrés. Après un long set de plus deux heures, les musiciens pouvaient enfin souffler lorsqu’il se livrait à ses yabis sessions, de longs monologues en mise en pilori où il épinglait nommément tel ou tel politicien corrompu. Nul ne pouvait échapper aux flèches de Fela y compris le chef de l’Etat. Le Shrine était un ballon d’oxygène, une oasis de liberté dans un désert de répression. Fela devint l’homme le plus populaire du pays.

Cette notoriété grandissante marquera aussi le début de ses démêlés avec le pouvoir militaire nigérian. Le 30 Avril 1974 marque la première attaque. A l’aube, des centaines de policiers investissent le club, se livrant à une intense violence contre les occupants. Les hommes, les femmes sans distinction seront matraqués, jetés à terre, roués de coups. "Ooooooh, j’ai été tellement bastonné ce jour-là !" disait Fela. "Comment un être humain peut il encaisser autant de coups de matraque et ne pas en mourir ?". Cela n’était qu’un début. Au fil des ans, les raids contre le Shrine se multiplieront et celui que l’on appelait désormais "the Black President" connaîtra régulièrement la paille humide des cachots au gré des généraux nigérians et de leur conception élastique du pouvoir. Pourtant Fela reste inexorablement attaché à sa terre de Lagos, refusant tous les exils dorés que lui offre l’Occident. Pour se protéger, il édifie son bunker utopique the Kalahura Republic, mais les barbelés et les murs d’enceinte n’arrêteront pas les chars de l’armée.

A nouveau la violence s’abat sur Fela, sa mère Funmilayo Ransome Kuti défenestrée par la troupe d’Obasanjo durant une attaque ne survivra pas à ses blessures. Mais le lion blessé n’est-il pas encore le plus dangereux ? Fela va déposer, au cours d’une manifestation, le cercueil de sa mère, l’ex-leader de l’Union des Femmes Nigérianes, sur les marches du palais Présidentiel et compose dans la foulée la vibrante Coffin For A Head Of State qui se propage sur la planète. Jusqu’à la fin de sa vie, Fela sera persécuté, embastillé, exilé mais ses combats étaient justes. Et, hélas, toujours d’actualité. Voici 20 ans, n’entonnait-il pas déjà International Thief Thief (ITT) pour fustiger le grand capital et le pouvoir de la mondialisation. No Agreement chantait Fela, comme les républicains espagnols scandaient No pasaran contre les hommes de Franco. Pur, droit, utopique et intègre, Fela tu nous manques tant, c’est pour cela sans doute que tu restes toujours aussi vivant !

Le 10 Juillet 2003 s’ouvrira au New Museum Of Contempory Art de New York l’exposition Black President : l’art et l’héritage de Fela Anikulapo Kuti, un recueil de nombreux travaux d’artistes inspirés par Fela. Exposées jusqu’en octobre, ces œuvres en hommage vibrant feront ensuite le tour du monde en passant naturellement par Paris.

Gérard BAR-DAVID

A venir en octobre 2002: Red, Hot & Riot : Tribute To Fela (Universal)
Tout sur Fela en ligne

toute l'actu musique