Chronique album
ParisÂ
28/06/2002 -Â
Un timbre de voix marbrĂ© par un accent qui fleure bon le sud, un physique de dĂ©mĂ©nageur mais qui charrie des perles de poĂ©sie, une trogne de repris de justice pour dĂ©crire avec justesse lâamour de la maman pour ses poissons... Boby Lapointe, Ă lâinstar dâun Brassens moustachu, dâun Chevalier Ă canotier ou dâun Brel larmoyant fait partie de lâinconscient musical français, du patrimoine chantant hexagonal.
A lâoccasion des trente ans de sa mort, ce gai luron, natif de PĂ©zenas dans le Sud de la France, voit une anthologie de son oeuvre paraĂźtre chez Philips Universal. Un coffret de quatre CDs comprenant les enregistrements de 1960 Ă 1970 ainsi que des titres inĂ©dits comme Troubadour et la crue du Tage, un duo avec Anne Sylvestre intitulĂ© Depuis le temps que jâlâattends mon prince charmant ou un enregistrement au Théùtre des Capucines en 1963. Un travail de longue haleine auquel se sont attelĂ©s Sam Olivier et Jean-Yves Billet. âTout me surprend chez Lapointeâ explique Sam Olivier âOn en dĂ©couvre et redĂ©couvre Ă chaque Ă©coute. Câest comme les poupĂ©es russes, au fur et Ă mesure quâon les ouvre, on trouve dâautres astuces. Câest ce qui fait vraiment la richesse dâun rĂ©pertoire que lâon croit connaĂźtre sur le bout des doigts et qui se rĂ©vĂšle Ă vous de maniĂšre diffĂ©rente Ă chaque Ă©couteâ.
Quarante ans, en effet, que le public - toutes gĂ©nĂ©rations confondues - rabĂąche la peinture Ă âlâhawaĂŻle qui est bien difficiâhawaĂŻle, mais qui est bien plus beau que la peinture Ă lâeauâ ou chante Ă tue tĂȘte âTa Katie, tâas quittĂ©/Tic tac-tic tacâ. Un public qui apprĂ©ciera les inĂ©dits retrouvĂ© par Sam Olivier. âDepuis le temps que jâlâattends mon prince charmantâ est un duo avec Anne Sylvestre. On avait vraiment envie de le mettre sur cette anthologie Lapointe, bien que les paroles et la musique soient signĂ©es Anne Sylvestre. CâĂ©tait la mode des duos amoureux Ă lâĂ©poque entre Gainsbourg et Birkin, et Anne avait envie dâĂ©crire lâanti-duo amoureux parfait. DâoĂč cette chanson quâon a mis deux ans Ă retrouver dans les archives dâUniversal. Idem pour lâenregistrement au Théùtre des Capucines. Jâavais ouĂŻ dire quâil existait un enregistrement de cette Ă©poque. On disait que câĂ©tait lĂ quâil avait explosĂ© en premiĂšre partie de Serge Gainsbourg. Dâailleurs Gainsbourg aurait dit Ă lâĂ©poque en rentrant chez lui : âJâai pris un four et câest Lapointe qui a rĂ©coltĂ© tous les applaudissementsâ.

âCâest un personnage unique car câest le seul chanteur qui ait eu une carriĂšre post-mortem plus forte que de son vivantâ ajoute Sam Olivier. âIl a eu beaucoup de succĂšs auprĂšs de ses amis, de la profession, mais pas tellement du public. AprĂšs 72, les parents nostalgiques faisaient Ă©couter cela Ă leur enfant et les enfants aimaient cela parce que les mĂ©lodies, les paroles Ă©taient drĂŽles, bizarres et intriguaient. Les amateurs de Boby, câest presque une secte mais sans le cĂŽtĂ© nĂ©gatifâ.
Ce manque de succĂšs, cette relative confidentialitĂ©, tous ses proches sâaccordent Ă dire que Boby Lapointe a certainement dĂ» en souffrir. Le comĂ©dien et cinĂ©aste Pierre Etaix dit que âce nâĂ©tait pas lui qui Ă©tait en avance pour son Ă©poque mais les autres qui Ă©taient en retard. CâĂ©tait tellement neuf, tellement novateur ce quâil Ă©crivait quâil sâĂ©tait créé une planĂšte Boby Lapointeâ. Etaix, qui dĂ©buta avec Boby Lapointe au cabaret du Cheval dâor Ă Paris, se souvient : âMalgrĂ© toutes les imperfections dans sa diction, malgrĂ© son manque de rythme, il y avait quelque chose qui faisait son charme. Le manque de succĂšs, bien sĂ»r, il en a souffert beaucoup, bien quâil nâĂ©tait jamais amer car il avait une nature trĂšs gĂ©nĂ©reuseâ. Une gĂ©nĂ©rositĂ© dont le compagnon dâAnnie Fratellini, cĂ©lĂšbre clown français parle avec des trĂ©molos dans la voix. : âJe me souviens quâil mâa sorti du lit Ă une heure du matin pour me prĂ©venir : Pierre, il y a Canetti (producteur de nombreux artistes français des annĂ©es 50/70 ndr.) ce soir, au Cheval dâOr ! Viens vite, câest ta chance !â Jâavais une angine carabinĂ©e. Boby piaffait dâimpatience en mâattendant sur le trottoir du cabaret avec mon costume Ă la main. JâĂ©tais encore en pyjama, il mâavait convaincu de venir faire mon numĂ©ro. Jacques Canetti, Ă la fin du spectacle, oĂč il Ă©tait seul dans la salle, me dit : âBon, Etaix ! Je vous propose de faire votre spectacle aux Trois Baudets, le mois prochainâ Et je me souviens de Boby me soulevant dans ses bras et hurlant âHourraâ pour me fĂ©liciter. CâĂ©tait Bobby, toujours gĂ©nĂ©reux avec les autres... CâĂ©tait un homme extrĂȘmement sensible et dĂ©licat...â
Une dĂ©licatesse et surtout un talent auxquels Ă©taient sensibles bon nombre dâartistes autour du grand Boby. Georges Brassens qui le prenait volontiers en vedette amĂ©ricaine de tournĂ©e, Joe Dassin qui produisit lâun de ses albums Ă une Ă©poque oĂč les maisons de disques ne voulaient pas de lui ou Pierre Perret qui lâinvita Ă faire la premiĂšre partie de son dernier spectacle Ă Bobino en 1972 alors que Boby Ă©tait malade.
Un engouement pour le chanteur qui se propage Ă travers les Ăąges puisque en parallĂšle de lâanthologie, Sam Olivier a demandĂ© Ă des artistes contemporains de reprendre des succĂšs tels que La peinture Ă lâhuile par CharlElie, Comprend qui peut par Clarika ou LâHĂ©licon par Jacques Higelin et sa fille Izia. âLe groupe Java, avait lâintĂ©gral de Boby Lapointe quâils Ă©coutaient en boucle et ils mâont tout de suite dit : âOn fait Le saucisson de cheval. Clarika a sautĂ© au plafond quand je lâai appelĂ©, Jacno avait dĂ©jĂ un titre en tĂȘte. Il y a eu un enthousiasme qui faisait plaisir Ă voir et Ă entendre. Izia Higelin, qui a dix ans, chante avec son pĂšre. Et elle connaĂźt presque mieux le rĂ©pertoire de Boby que celui de Jacquesâ rigole Sam Olivier.
Quâon ait dix ou soixante-dix-sept ans, on est tous sensible Ă la syntaxe de Lapointe, Ă ses textes Ă tiroirs, vĂ©ritables figures acrobatiques de la grammaire. Ricet Barrier, chanteur et compagnon de cabaret de Lapointe est lui aussi sous le charme de lâauteur : âSes textes Ă©taient tellement originaux quâil Ă©tait le seul Ă pouvoir les chanter. Je crois que Boby Ă©tait dans la filiation et lâadmiration dâauteurs comme Francis Blanche qui avait Ă©crit pour Charles Trenet : âAh quâil est beau le dĂ©bit de lâeau/Ah quâil est laid le dĂ©bit du laitâ. Boby, inconsciemment, Ă©tait attirĂ© par cette gymnastique de la langue et du langage. Dans la chanson, je crois que ce qui lui plaisait le plus ce nâĂ©tait pas tant lâinterprĂ©tation que lâĂ©criture. Dâailleurs, souvent on le voyait rire et je me disais : âNom dâun chien quâest ce quâil a ce gars-lĂ Ă se marrer ?!?â CâĂ©tait tout simplement un texte quâil Ă©tait en train dâĂ©crire et qui le faisait rire !!! Il adorait jongler avec les mots.â Une thĂ©orie que rejoint Sam Olivier âIl y a quelquâun qui a Ă©crit que les linguistes nâavaient plus de termes appropriĂ©s pour mettre une dĂ©finition sur les innombrables jeux de mots de Boby Lapointe. Câest Ă dire quâil a Ă©tĂ© tellement loin dans le genre quâil a dĂ©passĂ© le langage. Câest quasiment du mĂ©talangage. Mais il est en mĂȘme temps accessible Ă tous parce quâil y a toujours un premier degrĂ©, un premier niveau qui est Ă©vident pour chacunâ.
Boby Lapointe Comprend qui peut (Philips / Universal) 4 CD
Boby tutti-frutti (L'hommage délicieux à Boby Lapointe) avec Jacno, CharlElie, Java, Clarika, Jacques Higelin, Alain Souchon (Mercury) 2002
Frédéric Garat
Photo de homepage : Universal Music