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Chronique album


Boby Lapointe

Magicien des mots, mécanicien de la mélodie.


Paris 

28/06/2002 - 

Il y a trente ans, le 29 juin 1972 mourait Boby Lapointe. L’un des chanteurs les plus originaux et crĂ©atif des annĂ©es 60/70 n’a rencontrĂ© le succĂšs qu’aprĂšs sa mort et fait dĂ©sormais partie du patrimoine de la chanson française. Ses amis et ses proches tĂ©moignent du caractĂšre hors normes de ce personnage.




Un timbre de voix marbrĂ© par un accent qui fleure bon le sud, un physique de dĂ©mĂ©nageur mais qui charrie des perles de poĂ©sie, une trogne de repris de justice pour dĂ©crire avec justesse l’amour de la maman pour ses poissons... Boby Lapointe, Ă  l’instar d’un Brassens moustachu, d’un Chevalier Ă  canotier ou d’un Brel larmoyant fait partie de l’inconscient musical français, du patrimoine chantant hexagonal.

A l’occasion des trente ans de sa mort, ce gai luron, natif de PĂ©zenas dans le Sud de la France, voit une anthologie de son oeuvre paraĂźtre chez Philips Universal. Un coffret de quatre CDs comprenant les enregistrements de 1960 Ă  1970 ainsi que des titres inĂ©dits comme Troubadour et la crue du Tage, un duo avec Anne Sylvestre intitulĂ© Depuis le temps que j’l’attends mon prince charmant ou un enregistrement au Théùtre des Capucines en 1963. Un travail de longue haleine auquel se sont attelĂ©s Sam Olivier et Jean-Yves Billet. “Tout me surprend chez Lapointe” explique Sam Olivier “On en dĂ©couvre et redĂ©couvre Ă  chaque Ă©coute. C’est comme les poupĂ©es russes, au fur et Ă  mesure qu’on les ouvre, on trouve d’autres astuces. C’est ce qui fait vraiment la richesse d’un rĂ©pertoire que l’on croit connaĂźtre sur le bout des doigts et qui se rĂ©vĂšle Ă  vous de maniĂšre diffĂ©rente Ă  chaque Ă©coute”.

Quarante ans, en effet, que le public - toutes gĂ©nĂ©rations confondues - rabĂąche la peinture Ă  “l’hawaĂŻle qui est bien diffici’hawaĂŻle, mais qui est bien plus beau que la peinture Ă  l’eau” ou chante Ă  tue tĂȘte “Ta Katie, t’as quittĂ©/Tic tac-tic tac”. Un public qui apprĂ©ciera les inĂ©dits retrouvĂ© par Sam Olivier. “Depuis le temps que j’l’attends mon prince charmant” est un duo avec Anne Sylvestre. On avait vraiment envie de le mettre sur cette anthologie Lapointe, bien que les paroles et la musique soient signĂ©es Anne Sylvestre. C’était la mode des duos amoureux Ă  l’époque entre Gainsbourg et Birkin, et Anne avait envie d’écrire l’anti-duo amoureux parfait. D’oĂč cette chanson qu’on a mis deux ans Ă  retrouver dans les archives d’Universal. Idem pour l’enregistrement au Théùtre des Capucines. J’avais ouĂŻ dire qu’il existait un enregistrement de cette Ă©poque. On disait que c’était lĂ  qu’il avait explosĂ© en premiĂšre partie de Serge Gainsbourg. D’ailleurs Gainsbourg aurait dit Ă  l’époque en rentrant chez lui : “J’ai pris un four et c’est Lapointe qui a rĂ©coltĂ© tous les applaudissements”.



“C’est un personnage unique car c’est le seul chanteur qui ait eu une carriĂšre post-mortem plus forte que de son vivant” ajoute Sam Olivier. “Il a eu beaucoup de succĂšs auprĂšs de ses amis, de la profession, mais pas tellement du public. AprĂšs 72, les parents nostalgiques faisaient Ă©couter cela Ă  leur enfant et les enfants aimaient cela parce que les mĂ©lodies, les paroles Ă©taient drĂŽles, bizarres et intriguaient. Les amateurs de Boby, c’est presque une secte mais sans le cĂŽtĂ© nĂ©gatif”.

Ce manque de succĂšs, cette relative confidentialitĂ©, tous ses proches s’accordent Ă  dire que Boby Lapointe a certainement dĂ» en souffrir. Le comĂ©dien et cinĂ©aste Pierre Etaix dit que “ce n’était pas lui qui Ă©tait en avance pour son Ă©poque mais les autres qui Ă©taient en retard. C’était tellement neuf, tellement novateur ce qu’il Ă©crivait qu’il s’était créé une planĂšte Boby Lapointe”. Etaix, qui dĂ©buta avec Boby Lapointe au cabaret du Cheval d’or Ă  Paris, se souvient : “MalgrĂ© toutes les imperfections dans sa diction, malgrĂ© son manque de rythme, il y avait quelque chose qui faisait son charme. Le manque de succĂšs, bien sĂ»r, il en a souffert beaucoup, bien qu’il n’était jamais amer car il avait une nature trĂšs gĂ©nĂ©reuse”. Une gĂ©nĂ©rositĂ© dont le compagnon d’Annie Fratellini, cĂ©lĂšbre clown français parle avec des trĂ©molos dans la voix. : “Je me souviens qu’il m’a sorti du lit Ă  une heure du matin pour me prĂ©venir : Pierre, il y a Canetti (producteur de nombreux artistes français des annĂ©es 50/70 ndr.) ce soir, au Cheval d’Or ! Viens vite, c’est ta chance !” J’avais une angine carabinĂ©e. Boby piaffait d’impatience en m’attendant sur le trottoir du cabaret avec mon costume Ă  la main. J’étais encore en pyjama, il m’avait convaincu de venir faire mon numĂ©ro. Jacques Canetti, Ă  la fin du spectacle, oĂč il Ă©tait seul dans la salle, me dit : “Bon, Etaix ! Je vous propose de faire votre spectacle aux Trois Baudets, le mois prochain” Et je me souviens de Boby me soulevant dans ses bras et hurlant “Hourra” pour me fĂ©liciter. C’était Bobby, toujours gĂ©nĂ©reux avec les autres... C’était un homme extrĂȘmement sensible et dĂ©licat...”

Une dĂ©licatesse et surtout un talent auxquels Ă©taient sensibles bon nombre d’artistes autour du grand Boby. Georges Brassens qui le prenait volontiers en vedette amĂ©ricaine de tournĂ©e, Joe Dassin qui produisit l’un de ses albums Ă  une Ă©poque oĂč les maisons de disques ne voulaient pas de lui ou Pierre Perret qui l’invita Ă  faire la premiĂšre partie de son dernier spectacle Ă  Bobino en 1972 alors que Boby Ă©tait malade.
Un engouement pour le chanteur qui se propage Ă  travers les Ăąges puisque en parallĂšle de l’anthologie, Sam Olivier a demandĂ© Ă  des artistes contemporains de reprendre des succĂšs tels que La peinture Ă  l’huile par CharlElie, Comprend qui peut par Clarika ou L’HĂ©licon par Jacques Higelin et sa fille Izia. “Le groupe Java, avait l’intĂ©gral de Boby Lapointe qu’ils Ă©coutaient en boucle et ils m’ont tout de suite dit : “On fait Le saucisson de cheval. Clarika a sautĂ© au plafond quand je l’ai appelĂ©, Jacno avait dĂ©jĂ  un titre en tĂȘte. Il y a eu un enthousiasme qui faisait plaisir Ă  voir et Ă  entendre. Izia Higelin, qui a dix ans, chante avec son pĂšre. Et elle connaĂźt presque mieux le rĂ©pertoire de Boby que celui de Jacques” rigole Sam Olivier.

Qu’on ait dix ou soixante-dix-sept ans, on est tous sensible Ă  la syntaxe de Lapointe, Ă  ses textes Ă  tiroirs, vĂ©ritables figures acrobatiques de la grammaire. Ricet Barrier, chanteur et compagnon de cabaret de Lapointe est lui aussi sous le charme de l’auteur : “Ses textes Ă©taient tellement originaux qu’il Ă©tait le seul Ă  pouvoir les chanter. Je crois que Boby Ă©tait dans la filiation et l’admiration d’auteurs comme Francis Blanche qui avait Ă©crit pour Charles Trenet : “Ah qu’il est beau le dĂ©bit de l’eau/Ah qu’il est laid le dĂ©bit du lait”. Boby, inconsciemment, Ă©tait attirĂ© par cette gymnastique de la langue et du langage. Dans la chanson, je crois que ce qui lui plaisait le plus ce n’était pas tant l’interprĂ©tation que l’écriture. D’ailleurs, souvent on le voyait rire et je me disais : “Nom d’un chien qu’est ce qu’il a ce gars-lĂ  Ă  se marrer ?!?” C’était tout simplement un texte qu’il Ă©tait en train d’écrire et qui le faisait rire !!! Il adorait jongler avec les mots.” Une thĂ©orie que rejoint Sam Olivier “Il y a quelqu’un qui a Ă©crit que les linguistes n’avaient plus de termes appropriĂ©s pour mettre une dĂ©finition sur les innombrables jeux de mots de Boby Lapointe. C’est Ă  dire qu’il a Ă©tĂ© tellement loin dans le genre qu’il a dĂ©passĂ© le langage. C’est quasiment du mĂ©talangage. Mais il est en mĂȘme temps accessible Ă  tous parce qu’il y a toujours un premier degrĂ©, un premier niveau qui est Ă©vident pour chacun”.

Boby Lapointe Comprend qui peut (Philips / Universal) 4 CD
Boby tutti-frutti (L'hommage délicieux à Boby Lapointe) avec Jacno, CharlElie, Java, Clarika, Jacques Higelin, Alain Souchon (Mercury) 2002

Frédéric Garat

Photo de homepage : Universal Music

Boby Lapointe Comprend qui peut (Philips / Universal) 4 CD
Boby tutti-frutti (L'hommage délicieux à Boby Lapointe) avec Jacno, CharlElie, Java, Clarika, Jacques Higelin, Alain Souchon (Mercury) 2002