Espion, câest le nom du groupe virtuel qui est Ă lâorigine du disque ? Je voulais que mon disque ait une dimension narrative, quâil raconte une histoire. Jâai imaginĂ© que ça aurait pu ĂȘtre lâhistoire dâun groupe qui a disparu, et dont on partirait Ă la recherche. Ce disque serait une piĂšce qui tĂ©moignerait de son existence, au milieu de plein dâautres quâon aurait rassemblĂ©es, et dont on aurait fait une espĂšce de faux documentaire⊠Mais finalement je me suis lassĂ© de cette idĂ©e-lĂ , ma maison de disques aussi, et puis je me suis dit que la vĂ©ritable histoire dâ
Espion ne se disait ni avec des mots, ni avec des phrases, mais avec des notes de musiques et des phrases musicales. Le disque raconte sa propre histoire !
Le principe est un peu comparable aux albums concepts des groupes de rock des annĂ©es 70. Ce nâest pourtant Ă priori pas votre culture musicale ?Si, si ! ComplĂštement !
Tubular Bells ou
Dark Side of the Moon font partie de mes grosses influences, dans lâagencement, dans lâhistoire que je racontais, dans le propos musical. MĂȘme si par exemple mon disque ne ressemble pas du tout Ă du Led Zeppelin ! Mais ça fait partie de ma culture musicale et de ce que jâai envie de faire.
Espion, câest un groupe, certes virtuel, mais Ă gĂ©omĂ©trie variable. On y retrouve Akhenaton, Rim-K du 113 ou encore Magik MalikâŠJâai eu beaucoup de chance de rencontrer ces gens-lĂ . En plus, Ă lâexception de Karim du 113, ce sont que des gens avec qui je collaborais pour la premiĂšre fois. Jâai eu vraiment beaucoup de chance et lâidĂ©e de groupe nâest vraiment pas usurpĂ©e. Câest une entreprise collective. Si ce nâavait pas Ă©tĂ© le cas, je pense que je me serais ennuyĂ© au bout dâun moment !
Votre rĂŽle est-il plus celui dâun directeur musical que celui dâun DJ stricto sensu. Vous ĂȘtes un Quincy Jones français ?Je crois que la comparaison est un tout petit peu exagĂ©rĂ©e⊠Dâabord, je suis le compositeur du disque et ensuite le producteur. Mais jâessaie aussi dâen ĂȘtre lâinterprĂšte. Quand un chanteur ou un rappeur intervient sur un morceau, jâessaie de faire en sorte que cette chanson mâappartienne. Un peu comme si jâĂ©tais un rappeur ou un chanteur muet. En gĂ©nĂ©ral je recale moi-mĂȘme les parties chantĂ©es ou les musiciens Ă un moment prĂ©cis, et ils sont dâailleurs souvent surpris du rĂ©sultat final. Jâai de la chance quâils acceptent de passer par un processus de production qui nâest pas le leur, et que j'effectue sans eux. Mon rĂŽle nâest donc pas celui dâun directeur musical. Câest mon disque, tout simplement.
(The Story of) Espion est un album qui ouvre des portes entres diffĂ©rents styles, notamment le hip hop et lâĂ©lectro. Vous souhaitiez faire une synthĂšse de vos influences ?Comme on me le dit souvent, jâai lâimpression que ça fait partie des choses que jâai faites sans vraiment mâen rendre compte. Maintenant, ce nâest pas un truc que je fais volontairement. Quand je compose, je ne me dis pas que je vais faire un truc un peu Ă©lectro ou incorporer tel ou tel Ă©lĂ©ment. Pour moi ce nâest quâun disque de rap et je me sens super flattĂ© que des gens dâunivers diffĂ©rents y soient sensibles. Mais je ne suis pas un porte-drapeau de la fusion des genres.
Vous dites que ce nâest "
quâun disque de rap", mais
(The Story of) Espion ne sâadresse pas exclusivement aux amateurs de rap ?
Loin de lĂ ! De toute façon, ça aurait Ă©tĂ© la mĂȘme chose si jâavais fait un bouquin, le processus de crĂ©ation doit aller vers le plus grand nombre. Que ça concerne dix personnes ou un million, je le fais exactement de la mĂȘme façon. Je ne fais pas un disque POUR les amateurs de rap. Je fais un disque pour les amateurs de rap ET pour les amateurs de musique en gĂ©nĂ©ral ou de ce que vous voulez. Ăa doit aller vers le plus grand nombre, sinon câest bornĂ© !
Cela vous rassure t-il de voir des "intĂ©gristes" du rap ne pas aimer votre disque ?Non, ça ne me rassure pas ! Au contraire, ça me fait douter. Il y a une thĂ©orie qui dit que les artistes de musique populaire ne cherchent quâĂ proposer une forme pervertie du silence. LâidĂ©e que la musique que je propose demande une certaine adhĂ©sion est plutĂŽt un truc qui me plait. Mais je ne cherche pas, encore une fois, Ă proposer une chose qui se consomme et quâon a oubliĂ© Ă la fin de la chanson.
Il y a beaucoup de morceaux instrumentaux dans votre album, câest une façon de dĂ©montrer que le hip hop est aussi une musique ?Le rap, câest dâabord un truc qui se dit, un message. Il y a une connotation sociale importante, y compris quand il sâagit juste de rap drĂŽle. Donc, câest difficile dâenvisager une musique rap sans rappeur. Maintenant, si mon ambition est de faire un disque et de le revendiquer en tant que tel, moi qui ne suis pas rappeur, il faut bien que je me lâapproprie dâune façon ou dâune autre.
LâuniversalitĂ© du disque dĂ©coule donc de vos faiblesses !Jâai surtout voulu que ce disque ressemble Ă ceux que jâĂ©coute, et aux rencontres, aux voyages que je peux faire, aux livres que je lis. La vĂ©ritĂ© câest que la majeure partie des disques que jâĂ©coute chez moi sont jouĂ©s avec des instruments, et pas juste avec des samples.
Par exemple ?Je vais citer trois disques que jâai Ă©coutĂ©s aujourdâhui : Bob Marley, un disque de Jay-Z et un album de Led Zeppelin.
Quâavez-vous Ă rĂ©pondre Ă ceux qui voient en vous un chaĂźnon manquant entre rap et Ă©lectro ?Ce serait envisager ces milieux comme deux chapelles un peu fermĂ©es et ce nâest pas du tout comme ça que je le vois. Je suis parfois plus proche dâun mec qui habite en face de chez moi et qui fait de la house ou du rock que dâun mec qui habite Atlanta et qui fait du rap. Il y a probablement des gens dans les deux milieux que ça Ă©nerve, moi ça me fait plutĂŽt plaisir. Le rap et la musique Ă©lectronique ont des racines communes. La vĂ©ritĂ©, câest que les artistes se mĂ©langent plus facilement que les publics. En France, on a une scĂšne super intĂ©ressante en rap et en musique Ă©lectronique et on se cĂŽtoie ! On est dans les mĂȘmes maisons de disques, on va manger dans les mĂȘmes endroits etc.
Le disque sâappelle (The Story of)Espion. Vous voyez vous comme un musicien infiltrĂ© dans le milieu du rap ou vice versa ?!Non ! Parce que ça signifierait quâil y a des camps, et que je suis lâennemi dâun certain camp. Ce nâest pas moi lâespion. La mĂ©taphore de lâespionnage nâa rien Ă voir lĂ -dedans. Le groupe est virtuel et il a fallu que je lui invente une histoire. Ce disque-lĂ , câest son histoire, sa lĂ©gende, son identitĂ©.