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L'histoire de Dj Mehdi

Le chaĂźnon manquant ?


Paris 

26/06/2002 - 

A seulement 25 ans, DJ Mehdi n’est pas seulement l’artisan des albums de 113. Il a Ă©galement travaillĂ© pour MC Solaar, Assassin et Kery James et remixĂ© avec le mĂȘme bonheur Akhenaton ou Cassius. RespectĂ© dans le hip hop comme dans la house, ce virtuose du sampler s’offre aujourd’hui son propre projet solo (The Story of) Espion, clin d’oeil Ă  son label Espionnage. Un des disques phares de cette annĂ©e.



Espion, c’est le nom du groupe virtuel qui est à l’origine du disque ?
Je voulais que mon disque ait une dimension narrative, qu’il raconte une histoire. J’ai imaginĂ© que ça aurait pu ĂȘtre l’histoire d’un groupe qui a disparu, et dont on partirait Ă  la recherche. Ce disque serait une piĂšce qui tĂ©moignerait de son existence, au milieu de plein d’autres qu’on aurait rassemblĂ©es, et dont on aurait fait une espĂšce de faux documentaire
 Mais finalement je me suis lassĂ© de cette idĂ©e-lĂ , ma maison de disques aussi, et puis je me suis dit que la vĂ©ritable histoire d’Espion ne se disait ni avec des mots, ni avec des phrases, mais avec des notes de musiques et des phrases musicales. Le disque raconte sa propre histoire !

Le principe est un peu comparable aux albums concepts des groupes de rock des annĂ©es 70. Ce n’est pourtant Ă  priori pas votre culture musicale ?
Si, si ! ComplĂštement ! Tubular Bells ou Dark Side of the Moon font partie de mes grosses influences, dans l’agencement, dans l’histoire que je racontais, dans le propos musical. MĂȘme si par exemple mon disque ne ressemble pas du tout Ă  du Led Zeppelin ! Mais ça fait partie de ma culture musicale et de ce que j’ai envie de faire.

Espion, c’est un groupe, certes virtuel, mais Ă  gĂ©omĂ©trie variable. On y retrouve Akhenaton, Rim-K du 113 ou encore Magik Malik

J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer ces gens-lĂ . En plus, Ă  l’exception de Karim du 113, ce sont que des gens avec qui je collaborais pour la premiĂšre fois. J’ai eu vraiment beaucoup de chance et l’idĂ©e de groupe n’est vraiment pas usurpĂ©e. C’est une entreprise collective. Si ce n’avait pas Ă©tĂ© le cas, je pense que je me serais ennuyĂ© au bout d’un moment !

Votre rĂŽle est-il plus celui d’un directeur musical que celui d’un DJ stricto sensu. Vous ĂȘtes un Quincy Jones français ?
Je crois que la comparaison est un tout petit peu exagĂ©rĂ©e
 D’abord, je suis le compositeur du disque et ensuite le producteur. Mais j’essaie aussi d’en ĂȘtre l’interprĂšte. Quand un chanteur ou un rappeur intervient sur un morceau, j’essaie de faire en sorte que cette chanson m’appartienne. Un peu comme si j’étais un rappeur ou un chanteur muet. En gĂ©nĂ©ral je recale moi-mĂȘme les parties chantĂ©es ou les musiciens Ă  un moment prĂ©cis, et ils sont d’ailleurs souvent surpris du rĂ©sultat final. J’ai de la chance qu’ils acceptent de passer par un processus de production qui n’est pas le leur, et que j'effectue sans eux. Mon rĂŽle n’est donc pas celui d’un directeur musical. C’est mon disque, tout simplement.

(The Story of) Espion
est un album qui ouvre des portes entres diffĂ©rents styles, notamment le hip hop et l’électro. Vous souhaitiez faire une synthĂšse de vos influences ?

Comme on me le dit souvent, j’ai l’impression que ça fait partie des choses que j’ai faites sans vraiment m’en rendre compte. Maintenant, ce n’est pas un truc que je fais volontairement. Quand je compose, je ne me dis pas que je vais faire un truc un peu Ă©lectro ou incorporer tel ou tel Ă©lĂ©ment. Pour moi ce n’est qu’un disque de rap et je me sens super flattĂ© que des gens d’univers diffĂ©rents y soient sensibles. Mais je ne suis pas un porte-drapeau de la fusion des genres.

Vous dites que ce n’est "qu’un disque de rap", mais (The Story of) Espion ne s’adresse pas exclusivement aux amateurs de rap ?
Loin de lĂ  ! De toute façon, ça aurait Ă©tĂ© la mĂȘme chose si j’avais fait un bouquin, le processus de crĂ©ation doit aller vers le plus grand nombre. Que ça concerne dix personnes ou un million, je le fais exactement de la mĂȘme façon. Je ne fais pas un disque POUR les amateurs de rap. Je fais un disque pour les amateurs de rap ET pour les amateurs de musique en gĂ©nĂ©ral ou de ce que vous voulez. Ça doit aller vers le plus grand nombre, sinon c’est bornĂ© !

Cela vous rassure t-il de voir des "intégristes" du rap ne pas aimer votre disque ?
Non, ça ne me rassure pas ! Au contraire, ça me fait douter. Il y a une thĂ©orie qui dit que les artistes de musique populaire ne cherchent qu’à proposer une forme pervertie du silence. L’idĂ©e que la musique que je propose demande une certaine adhĂ©sion est plutĂŽt un truc qui me plait. Mais je ne cherche pas, encore une fois, Ă  proposer une chose qui se consomme et qu’on a oubliĂ© Ă  la fin de la chanson.

Il y a beaucoup de morceaux instrumentaux dans votre album, c’est une façon de dĂ©montrer que le hip hop est aussi une musique ?
Le rap, c’est d’abord un truc qui se dit, un message. Il y a une connotation sociale importante, y compris quand il s’agit juste de rap drîle. Donc, c’est difficile d’envisager une musique rap sans rappeur. Maintenant, si mon ambition est de faire un disque et de le revendiquer en tant que tel, moi qui ne suis pas rappeur, il faut bien que je me l’approprie d’une façon ou d’une autre.

L’universalitĂ© du disque dĂ©coule donc de vos faiblesses !
J’ai surtout voulu que ce disque ressemble Ă  ceux que j’écoute, et aux rencontres, aux voyages que je peux faire, aux livres que je lis. La vĂ©ritĂ© c’est que la majeure partie des disques que j’écoute chez moi sont jouĂ©s avec des instruments, et pas juste avec des samples.

Par exemple ?
Je vais citer trois disques que j’ai Ă©coutĂ©s aujourd’hui : Bob Marley, un disque de Jay-Z et un album de Led Zeppelin.

Qu’avez-vous Ă  rĂ©pondre Ă  ceux qui voient en vous un chaĂźnon manquant entre rap et Ă©lectro ?
Ce serait envisager ces milieux comme deux chapelles un peu fermĂ©es et ce n’est pas du tout comme ça que je le vois. Je suis parfois plus proche d’un mec qui habite en face de chez moi et qui fait de la house ou du rock que d’un mec qui habite Atlanta et qui fait du rap. Il y a probablement des gens dans les deux milieux que ça Ă©nerve, moi ça me fait plutĂŽt plaisir. Le rap et la musique Ă©lectronique ont des racines communes. La vĂ©ritĂ©, c’est que les artistes se mĂ©langent plus facilement que les publics. En France, on a une scĂšne super intĂ©ressante en rap et en musique Ă©lectronique et on se cĂŽtoie ! On est dans les mĂȘmes maisons de disques, on va manger dans les mĂȘmes endroits etc.

Le disque s’appelle (The Story of)Espion. Vous voyez vous comme un musicien infiltrĂ© dans le milieu du rap ou vice versa ?!
Non ! Parce que ça signifierait qu’il y a des camps, et que je suis l’ennemi d’un certain camp. Ce n’est pas moi l’espion. La mĂ©taphore de l’espionnage n’a rien Ă  voir lĂ -dedans. Le groupe est virtuel et il a fallu que je lui invente une histoire. Ce disque-lĂ , c’est son histoire, sa lĂ©gende, son identitĂ©.

DJ Mehdi/ (The story of) Espion (Delabel) 2002

Loïc  BussiÚres