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Chronique album


DEEP FOREST

L’espùce en danger...c'est nous !


24/06/2002 - 

Paris, le 21 juin 2002- Avec son 5éme album studio, le duo synthé mondialiste fait sa révolution avec Music Detected . Exit voix samplées et séquences odyssées. Tout en conservant son style « planétaire », Deep Forest intÚgre à sa « touche française » -véritables instruments, interprÚtes et textes anglais-pour faire sonner haut et fort le tocsin écologique de son électro-groove.




Depuis Sweet Lullaby , leur premier hit en 1992, dopĂ© aux rythmes pygmĂ©s, la nature est le milieu naturel de ces deux nordistes, prĂ©curseurs de la french touch de Daft Punk, Air ou Kid Loco. Mais cette fois, leurs thĂšmes humanistes sont dĂ©fendus non pas par des robots nourris aux « Ă©chantillons » mais par de vĂ©ritables voix comme celles d’Anggun, de Beverly Jo Scott Ă©levĂ©e au solide blues de Memphis, ou encore Chitose Hajime, l’étoile montante de la chanson corĂ©enne. Les guitares et les batteries vivantes revendiquent pleinement leur hĂ©ritage d’ « enfants du rock » , comme les claviers inspirĂ©s par l’école allemande de Kraftwerk et Klaus Shulze. Et pour la premiĂšre fois, Eric Mouquet ose mĂȘme vocaliser, scotchant sa voix anamorphosĂ©e par le Vocoder (tuyau de plastique reliĂ© Ă  un synthĂ©tiseur qui fait chanter la voix parlĂ©e) sur le premier simple au futur brillant Endangered Species .
Rassurez vous, Deep Forest ne renie pas pour autant sa « fĂŽret profonde » pour n’allumer que les pistes de danse, leur fulgurant tam-tam planĂ©taire vibre toujours aussi haut et fort.
Et il n’aura jamais Ă©tĂ© sans doute aussi universel !


RFI: Vous avez pris des risques certains sur cet album. Vous y faites le contraire de ce qui constitue votre habitude oĂč vous focalisez sur une rĂ©gion. LĂ  c’est un vĂ©ritable tour du monde.
Eric Mouquet : Il Ă©tait important pour nous que cet album ne soit pas un album de plus de Deep Forest qui simplement explore une nouvelle rĂ©gion ; on avait envie de s’impliquer sans se contenter de musique instrumentale oĂč les gens voyagent Ă  travers quelques ambiances. Ces chansons sont revendicatives, elles disent des choses: une partie du monde est telle que nous l’avons dĂ©crite, ce n’est pas forcĂ©ment la musique exotique qu’on a l’habitude d’entendre de plus en plus dans les pubs TV.

RFI: C’est un retour en forme de boomerang, la rançon de la gloire !
E.M : A nos dĂ©buts, voilĂ  dix ans, c’était un nouveau langage musical, maintenant c’est tellement marquĂ© que nous avions envie d’autre chose. Il Ă©tait nĂ©cessaire pour nous de prendre des risques et d’amener la musique de Deep Forest vers une nouvelle dimension.

RFI: La chanson Endangered Species est un thĂšme naturel et Ă©cologique . Y a t’il d’autres chansons oĂč vous prenez ainsi position ?
E.M : Lorsqu’on voyage Ă  travers le monde, si on prend la peine de sortir des hĂŽtels et des plages idylliques, le monde n’est pas beau, la nature est vraiment saccagĂ©e et les gens vivent surtout dans des conditions inhumaines. En Inde, nous Ă©tions tous deux choquĂ©s de voir comment ces gens vivent au quotidien. D’un seul coup, tu te retrouves plongĂ© dans la vraie vie de millions d’Indiens et tu te dois de rĂ©agir. Alors, utiliser la musique traditionnelle indienne et la coller dans un univers ambiant et aseptisĂ© pour que cela reste joli, ne nous intĂ©ressait pas. On voulait que cela soit plus dur. La chanson Dignity combine une mĂ©lodie indienne et des paroles en anglais qui expliquent qu’ avant tout il ne faut pas oublier cette dignitĂ© d’ĂȘtre humain. L’album est empreint de ces sentiments. Je pense aussi Ă  Soul Elevator . En l’enregistrant, on travaillait sur un verset du Coran interprĂ©tĂ© par un chanteur turc mĂ©langĂ© avec des riffs de guitares qui nous faisaient penser Ă  Led Zeppelin. On Ă©tait heureux du rĂ©sultat, mais ce 11 septembre (2001), l’actualitĂ© nous a rattrapĂ© quand on a vu les deux mĂȘmes ingrĂ©dients , le cĂŽtĂ© occidental des deux tours qui s'effrondrent et l’islamisme intĂ©griste en guerre contre l’Occident dans l’horreur absolue. Nous, de notre cĂŽtĂ©, on faisait ce mĂ©lange de cultures qui fonctionnait en harmonie et on voyait l’opposĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision. Il est essentiel que cet album ne serve pas juste Ă  fabriquer des cartes postales musicales.

RFI: Dans cet album, vous faites de la « world music » au sens littéral du terme !
E.M : Nous sommes des « enfants du rock » empreints des influences des annĂ©es soixante-dix depuis notre adolescence ; alors finalement tout cela finit par rejaillir Ă  un moment ou un autre, mĂ©langĂ©, et jamais Ă  l’état brut. Ces rĂ©fĂ©rences solides font parties de l’histoire de la musique ; des riffs comme celui de Hotel California par exemple ou un riff de Jumping Jack Flash sont imparables.

RFI: Il y a aussi une super galerie de vocalistes mondialistes dans votre album : Yver de Bombay, Stevka Iordanova de Pologne, Chitose Hajime la coréenne, BJ des USA, Anggun et Angela
!
E.M : Anggun est dĂ©jĂ  trĂšs connue en France et en Asie, mais les autres interprĂštes sont plus underground , ils n’ont pas encore fait de carriĂšre, mĂȘme si cela commence pour certains d’entre eux. Ce ne sont pas des chanteurs pop qui passent sur MTV, pourtant quelles voix exceptionnelles ! Ce qui nous intĂ©resse c’est d’aller chercher la qualitĂ© musicale Ă©motionnelle des interprĂštes.

RFI: Comme Chitose Hajime qui fait un carton paradoxalement au Japon !
E.M : Elle est N°1 en ce moment, d’un seul coup ! C’était une surprise aussi pour sa maison de disques qui s’était contentĂ©e d’envoyer le single en radio. Les gens ont appelĂ© jusqu’à exploser le standard ! On Ă©tait au Japon et quelqu’un m’a donnĂ© son disque en me disant : « Ecoutes ça ! », en rentrant Ă  l’hĂŽtel j’ai mis les deux premiers titres sur mon lecteur de CD et je l’ai appelĂ©e dans la foulĂ©e tellement je la trouvais extraordinaire.

RFI: Et le choix de ce chanteur qui chante au Vocoder, qu'en pensez-vous Michel ?
Michel Sanchez : Le Vocoder est toujours restĂ© pour nous l’emblĂšme des premiers pas vers l’humanisation des synthĂ©s. A une Ă©poque, on essayait tous avec nos synthĂ©s de rendre notre musique plus humaine lorsque tant de critiques prĂ©tendaient que c’était un instrument glacĂ©. Le Vocoder est le premier appareil qui faisait songer Ă  quelque chose d’humain. George Duke, m’a totalement esbroufĂ© avec ces sons comme Herbie Hancock qui s’en servait merveilleusement.
E.M: Je crois que dans quelques annĂ©es, il sera le dinosaure des instruments futurs. Quand on regarde l’évolution de la technique appliquĂ©e Ă  la musique, tout est modĂ©lisĂ©, parallĂšle Ă  ce qui se passe en images. De plus en plus on voit des dĂ©cors dans des films sans se rendre compte qu’ils ont Ă©tĂ© numĂ©risĂ©s et modĂ©lisĂ©s. Comme Gladiateur qui recrĂ©e intĂ©gralement le monument en « copier/coller »  avec seulement un quart de ColisĂ©e.
Et c’est pareil en son, de plus en plus arrivent des « cartes son » avec lesquelles on peut modĂ©liser le format d’une voix pour la faire chanter « Ă  la maniĂšre de ». D’ici une dizaine d’annĂ©es, on aura des chanteurs virtuels. Et c’ est fascinant. Comme d’habitude, il y aura le meilleur et le pire. Il y aura des chanteurs virtuels minables et ringards. Et certains heureusement pousseront plus loin pour faire des choses crĂ©atives plus sensibles, plus artistiques.

RFI: C’est un peu terrifiant, non ?
E.M : Non, au contraire (rire). Moi je n’ai jamais peur des innovations; la guitare Ă©lectrique a dĂ» aussi terrifier un paquet de gens. Jean Sablon utilisant un micro pour la premiĂšre fois, on criait au scandale ; et aujourd’hui sans micro on ne pourrait pas se parler, il n’y aurait ni Ă©mission de radio ni de tĂ©lĂ© ; non il ne faut pas avoir peur de l’évolution tant que des artistes continuent Ă  ouvrir les voies, Ă  explorer. Les artistes sont des dĂ©fricheurs, et les gens aprĂšs en exploitent une petite partie, lorsqu’elle se rĂ©vĂšle trĂšs attractive. L’art contemporain, en peinture ou vidĂ©o a ouvert beaucoup de brĂšches. Et dĂ©sormais on retrouve ces rĂ©fĂ©rences dans des tas de pubs.

RFI: La musique de Deep Forest serait-elle fondamentalement diffĂ©rente si vous n’étiez pas français ?
E.M : On s’est souvent posĂ© la question et c’est vrai que la maniĂšre d’harmoniser les mĂ©lodies ou de considĂ©rer les formes musicales est probablement due Ă  notre culture française qui est constituĂ©e aussi bien de musique classique que de chansons. Les formes de chansons , de poĂ©sies ancĂȘtres des chansons sont assez Ă©videntes pour nous. Les structures de phrases, en terme de pieds qui sont des six ou des huit font partie de cette culture française.

RFI: Mais en mĂȘme temps, la musique africaine et le raĂŻ ont Ă©tĂ© prĂ©sent dans la musique française. Vous en avez Ă©tĂ© aussi imprĂ©gnĂ©s !
M.S : A chaque fois qu’une musique s’est imprĂ©gnĂ©e d’un autre style, cela a donnĂ© des choses merveilleuses; au dĂ©but du siĂšcle quand Ravel s’est inspirĂ© du jazz , il a tracĂ© de nouvelles couleurs passionnantes. Le jazz lui aussi a beaucoup appris avec la musique du dĂ©but du siĂšcle, puisqu’on entend dans le jazz moderne les influences de Debussy ou de Darius Milhaud . Moi quand j’ai commencĂ© Ă  m’intĂ©resser au jazz fusion, c’était surtout pour l’aspect fusion. J’adorais le fait qu’un type comme Miles Davis puisse avoir envie de jouer avec des musiciens indiens ; il fallait savoir repousser les barriĂšres, mais cela a donnĂ© des styles de musique merveilleux. Je n’ai jamais pu me rĂ©soudre Ă  un cadre trop strict. L’improvisation a toujours Ă©tĂ© une partie importante du travail de musicien. Si cela s’est un peu perdu Ă  une certaine Ă©poque, elle a toujours fait partie de l’enseignement classique de la musique.. Et c’ est pour cela que Deep Forest est susceptible de changer assez radicalement d’un album Ă  l’autre, car tous les deux nous avons ce mĂȘme besoin de coucher sur les bandes ce qu’on a dans nos tripes sur le moment.

RFI: Pourtant j’ai la sensation que celui-ci est trùs particulier
on dirait que c’est plus vous que d’habitude !
E.M : Le premier album Ă©tait magique , il nous a surpris autant que le monde entier. On l’a fait un peu sans s’en rendre compte. C’était un peu un cri du cƓur. Mais celui lĂ  Ă  mon avis est notre meilleur album. C’est lĂ  oĂč nous avons Ă©tĂ© le plus authentique et innovateur. Avec le recul je le pense vraiment. Je ne dis pas cela parce que c’ est le dernier, mais vraiment je suis sincĂšre c’est le meilleur qu’on ait fait.

Photo de homepage: Pierre René-Worms

Deep Forest Music Detected Saint-George (dist. Sony Music) 2002

Marion  Guilbaud