Chronique album
24/06/2002 -Â
Depuis Sweet Lullaby , leur premier hit en 1992, dopĂ© aux rythmes pygmĂ©s, la nature est le milieu naturel de ces deux nordistes, prĂ©curseurs de la french touch de Daft Punk, Air ou Kid Loco. Mais cette fois, leurs thĂšmes humanistes sont dĂ©fendus non pas par des robots nourris aux « Ă©chantillons » mais par de vĂ©ritables voix comme celles dâAnggun, de Beverly Jo Scott Ă©levĂ©e au solide blues de Memphis, ou encore Chitose Hajime, lâĂ©toile montante de la chanson corĂ©enne. Les guitares et les batteries vivantes revendiquent pleinement leur hĂ©ritage dâ « enfants du rock » , comme les claviers inspirĂ©s par lâĂ©cole allemande de Kraftwerk et Klaus Shulze. Et pour la premiĂšre fois, Eric Mouquet ose mĂȘme vocaliser, scotchant sa voix anamorphosĂ©e par le Vocoder (tuyau de plastique reliĂ© Ă un synthĂ©tiseur qui fait chanter la voix parlĂ©e) sur le premier simple au futur brillant Endangered Species .
Rassurez vous, Deep Forest ne renie pas pour autant sa « fĂŽret profonde » pour nâallumer que les pistes de danse, leur fulgurant tam-tam planĂ©taire vibre toujours aussi haut et fort.
Et il nâaura jamais Ă©tĂ© sans doute aussi universel !
RFI: Câest un retour en forme de boomerang, la rançon de la gloire !
E.M : A nos dĂ©buts, voilĂ dix ans, câĂ©tait un nouveau langage musical, maintenant câest tellement marquĂ© que nous avions envie dâautre chose. Il Ă©tait nĂ©cessaire pour nous de prendre des risques et dâamener la musique de Deep Forest vers une nouvelle dimension.
RFI: La chanson Endangered Species est un thĂšme naturel et Ă©cologique . Y a tâil dâautres chansons oĂč vous prenez ainsi position ?
E.M : Lorsquâon voyage Ă travers le monde, si on prend la peine de sortir des hĂŽtels et des plages idylliques, le monde nâest pas beau, la nature est vraiment saccagĂ©e et les gens vivent surtout dans des conditions inhumaines. En Inde, nous Ă©tions tous deux choquĂ©s de voir comment ces gens vivent au quotidien. Dâun seul coup, tu te retrouves plongĂ© dans la vraie vie de millions dâIndiens et tu te dois de rĂ©agir. Alors, utiliser la musique traditionnelle indienne et la coller dans un univers ambiant et aseptisĂ© pour que cela reste joli, ne nous intĂ©ressait pas. On voulait que cela soit plus dur. La chanson Dignity combine une mĂ©lodie indienne et des paroles en anglais qui expliquent quâ avant tout il ne faut pas oublier cette dignitĂ© dâĂȘtre humain. Lâalbum est empreint de ces sentiments. Je pense aussi Ă Soul Elevator . En lâenregistrant, on travaillait sur un verset du Coran interprĂ©tĂ© par un chanteur turc mĂ©langĂ© avec des riffs de guitares qui nous faisaient penser Ă Led Zeppelin. On Ă©tait heureux du rĂ©sultat, mais ce 11 septembre (2001), lâactualitĂ© nous a rattrapĂ© quand on a vu les deux mĂȘmes ingrĂ©dients , le cĂŽtĂ© occidental des deux tours qui s'effrondrent et lâislamisme intĂ©griste en guerre contre lâOccident dans lâhorreur absolue. Nous, de notre cĂŽtĂ©, on faisait ce mĂ©lange de cultures qui fonctionnait en harmonie et on voyait lâopposĂ© Ă la tĂ©lĂ©vision. Il est essentiel que cet album ne serve pas juste Ă fabriquer des cartes postales musicales.
RFI: Dans cet album, vous faites de la « world music » au sens littéral du terme !
E.M : Nous sommes des « enfants du rock » empreints des influences des annĂ©es soixante-dix depuis notre adolescence ; alors finalement tout cela finit par rejaillir Ă un moment ou un autre, mĂ©langĂ©, et jamais Ă lâĂ©tat brut. Ces rĂ©fĂ©rences solides font parties de lâhistoire de la musique ; des riffs comme celui de Hotel California par exemple ou un riff de Jumping Jack Flash sont imparables.
RFI: Il y a aussi une super galerie de vocalistes mondialistes dans votre album : Yver de Bombay, Stevka Iordanova de Pologne, Chitose Hajime la corĂ©enne, BJ des USA, Anggun et AngelaâŠ!
E.M : Anggun est dĂ©jĂ trĂšs connue en France et en Asie, mais les autres interprĂštes sont plus underground , ils nâont pas encore fait de carriĂšre, mĂȘme si cela commence pour certains dâentre eux. Ce ne sont pas des chanteurs pop qui passent sur MTV, pourtant quelles voix exceptionnelles ! Ce qui nous intĂ©resse câest dâaller chercher la qualitĂ© musicale Ă©motionnelle des interprĂštes.
RFI: Comme Chitose Hajime qui fait un carton paradoxalement au Japon !
E.M : Elle est N°1 en ce moment, dâun seul coup ! CâĂ©tait une surprise aussi pour sa maison de disques qui sâĂ©tait contentĂ©e dâenvoyer le single en radio. Les gens ont appelĂ© jusquâĂ exploser le standard ! On Ă©tait au Japon et quelquâun mâa donnĂ© son disque en me disant : « Ecoutes ça ! », en rentrant Ă lâhĂŽtel jâai mis les deux premiers titres sur mon lecteur de CD et je lâai appelĂ©e dans la foulĂ©e tellement je la trouvais extraordinaire.
RFI: Et le choix de ce chanteur qui chante au Vocoder, qu'en pensez-vous Michel ?
Michel Sanchez : Le Vocoder est toujours restĂ© pour nous lâemblĂšme des premiers pas vers lâhumanisation des synthĂ©s. A une Ă©poque, on essayait tous avec nos synthĂ©s de rendre notre musique plus humaine lorsque tant de critiques prĂ©tendaient que câĂ©tait un instrument glacĂ©. Le Vocoder est le premier appareil qui faisait songer Ă quelque chose dâhumain. George Duke, mâa totalement esbroufĂ© avec ces sons comme Herbie Hancock qui sâen servait merveilleusement.
E.M: Je crois que dans quelques annĂ©es, il sera le dinosaure des instruments futurs. Quand on regarde lâĂ©volution de la technique appliquĂ©e Ă la musique, tout est modĂ©lisĂ©, parallĂšle Ă ce qui se passe en images. De plus en plus on voit des dĂ©cors dans des films sans se rendre compte quâils ont Ă©tĂ© numĂ©risĂ©s et modĂ©lisĂ©s. Comme Gladiateur qui recrĂ©e intĂ©gralement le monument en « copier/coller »⊠avec seulement un quart de ColisĂ©e.
Et câest pareil en son, de plus en plus arrivent des « cartes son » avec lesquelles on peut modĂ©liser le format dâune voix pour la faire chanter « Ă la maniĂšre de ». Dâici une dizaine dâannĂ©es, on aura des chanteurs virtuels. Et câ est fascinant. Comme dâhabitude, il y aura le meilleur et le pire. Il y aura des chanteurs virtuels minables et ringards. Et certains heureusement pousseront plus loin pour faire des choses crĂ©atives plus sensibles, plus artistiques.
RFI: Câest un peu terrifiant, non ?
E.M : Non, au contraire (rire). Moi je nâai jamais peur des innovations; la guitare Ă©lectrique a dĂ» aussi terrifier un paquet de gens. Jean Sablon utilisant un micro pour la premiĂšre fois, on criait au scandale ; et aujourdâhui sans micro on ne pourrait pas se parler, il nây aurait ni Ă©mission de radio ni de tĂ©lĂ© ; non il ne faut pas avoir peur de lâĂ©volution tant que des artistes continuent Ă ouvrir les voies, Ă explorer. Les artistes sont des dĂ©fricheurs, et les gens aprĂšs en exploitent une petite partie, lorsquâelle se rĂ©vĂšle trĂšs attractive. Lâart contemporain, en peinture ou vidĂ©o a ouvert beaucoup de brĂšches. Et dĂ©sormais on retrouve ces rĂ©fĂ©rences dans des tas de pubs.
RFI: La musique de Deep Forest serait-elle fondamentalement diffĂ©rente si vous nâĂ©tiez pas français ?
E.M : On sâest souvent posĂ© la question et câest vrai que la maniĂšre dâharmoniser les mĂ©lodies ou de considĂ©rer les formes musicales est probablement due Ă notre culture française qui est constituĂ©e aussi bien de musique classique que de chansons. Les formes de chansons , de poĂ©sies ancĂȘtres des chansons sont assez Ă©videntes pour nous. Les structures de phrases, en terme de pieds qui sont des six ou des huit font partie de cette culture française.
RFI: Mais en mĂȘme temps, la musique africaine et le raĂŻ ont Ă©tĂ© prĂ©sent dans la musique française. Vous en avez Ă©tĂ© aussi imprĂ©gnĂ©s !
M.S : A chaque fois quâune musique sâest imprĂ©gnĂ©e dâun autre style, cela a donnĂ© des choses merveilleuses; au dĂ©but du siĂšcle quand Ravel sâest inspirĂ© du jazz , il a tracĂ© de nouvelles couleurs passionnantes. Le jazz lui aussi a beaucoup appris avec la musique du dĂ©but du siĂšcle, puisquâon entend dans le jazz moderne les influences de Debussy ou de Darius Milhaud . Moi quand jâai commencĂ© Ă mâintĂ©resser au jazz fusion, câĂ©tait surtout pour lâaspect fusion. Jâadorais le fait quâun type comme Miles Davis puisse avoir envie de jouer avec des musiciens indiens ; il fallait savoir repousser les barriĂšres, mais cela a donnĂ© des styles de musique merveilleux. Je nâai jamais pu me rĂ©soudre Ă un cadre trop strict. Lâimprovisation a toujours Ă©tĂ© une partie importante du travail de musicien. Si cela sâest un peu perdu Ă une certaine Ă©poque, elle a toujours fait partie de lâenseignement classique de la musique.. Et câ est pour cela que Deep Forest est susceptible de changer assez radicalement dâun album Ă lâautre, car tous les deux nous avons ce mĂȘme besoin de coucher sur les bandes ce quâon a dans nos tripes sur le moment.
RFI: Pourtant jâai la sensation que celui-ci est trĂšs particulierâŠon dirait que câest plus vous que dâhabitude !
E.M : Le premier album Ă©tait magique , il nous a surpris autant que le monde entier. On lâa fait un peu sans sâen rendre compte. CâĂ©tait un peu un cri du cĆur. Mais celui lĂ Ă mon avis est notre meilleur album. Câest lĂ oĂč nous avons Ă©tĂ© le plus authentique et innovateur. Avec le recul je le pense vraiment. Je ne dis pas cela parce que câ est le dernier, mais vraiment je suis sincĂšre câest le meilleur quâon ait fait.
Photo de homepage: Pierre René-Worms
Deep Forest Music Detected Saint-George (dist. Sony Music) 2002
Marion Guilbaud