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Disque de diamant pour Salvador

Un retour exemplaire


Paris 

19/06/2002 - 

Henri Salvador s'est vu remettre hier soir dans les jardins du Musée de la Vie romantique à Paris son premier disque de diamant récompensant plus de 1,5 millions d'exemplaires vendus de son dernier album Chambre avec vue.
A l'occasion de la sortie amĂ©ricaine de son album, Room With A View, nous avions rencontrĂ© ce charmant crooner de 84 ans, Ă  la fois jeune mariĂ© et grand-pĂšre de tous les musiciens du moment qui se rĂ©clament de lui aprĂšs des dĂ©cennies d’indiffĂ©rence.




New York, 16h30 dans les locaux de la maison de disques Blue Note sur la 23Ăšme rue. AprĂšs une longue conversation avec son manager, Charly Marouani, me voici fin prĂȘte Ă  rencontrer Henri Salvador. Quand j’entends: “Ah, voilĂ  ma cousine
” La derniĂšre fois que nous nous sommes vus, c’était en 1982 et j’étais Ă  l’époque, sa “princesse prĂ©fĂ©rĂ©e”. S’ensuivent alors les excuses et le baise-main, on refait la scĂšne et je suis Ă  nouveau la belle dont il avait oubliĂ© Ă  quel point
 il aimait les genoux !
Roi de la phrase euphorique, la suite est nullement fiction, les mots tentant de reproduire les gloussements et fous rires qui me laissent Ă  penser que cet homme a bien raison : dans la vie, Faut rigoler !

Quel bon vent vous amĂšne de ce cĂŽtĂ©-ci de l’Atlantique ?
Me voilĂ  maintenant sur le label Blue Note ! Ils n’ont rien trouvĂ© de mieux que de sortir mon disque
 (premier Ă©clat de rire). Vous l’avez Ă©coutĂ© vous mon disque ? Qu’en pensez-vous ?

Il est un peu diffĂ©rent de la version française, comment s’est faite la sĂ©lection ?
C’est simple, on me dit tu fais, moi je fais! C’est pas plus compliquĂ© que ça ! Cet album m'a Ă©tĂ© demandĂ© partout dans le monde. Par exemple, Jardin d’hiver, ce sont les BrĂ©siliens qui la voulaient au dĂ©part. Ensuite je l’ai enregistrĂ©e en italien puis on m’a dit pour Londres il faut une version en anglais, et hop, emballĂ© ! Vous savez, des grosses boĂźtes comme Virgin et EMI, ça rigole pas, ils savent ce qu’ils font. Ils ont envoyĂ© tout ça en AmĂ©rique et lĂ -bas, ils ont adorĂ©. Mais ils ont dit : "On sort le disque Ă  une seule condition, c’est que Salvador vienne tourner chez nous." Moi, ça m’affole, parce que je n’aime pas travailler... Je veux bien mais Ă  mes conditions : deux shows par semaine, pas plus. Ils sont dingues ces Ricains, ils travaillent trop
 Moi j’ai plus l’ñge pour aller faire badaboum. Du coup, je commence au mois d’avril. D’abord le Rainbow room et le Hollywood ballroom et si ça marche lĂ -bas, on fait toute l’AmĂ©rique. (Rires) Personnellement, j’ai pas trĂšs envie, parce que en gĂ©nĂ©ral, quand le printemps arrive, moi j’arrĂȘte tout !

Emmenez vos boules de pétanque

Oh non, (air dĂ©goĂ»tĂ©) ils ne comprennent rien. C’est pas ici que je vais amener mes boules. Les boules c’est la France, c’est la Belgique
 Je viens tout juste d’apprendre que le BrĂ©sil est le pays le plus joueur au monde
 Ca tombe pile-poil, alors lĂ -bas croyez moi pas de soucis, je les emmĂšne.

Quand cette aventure a commencé, avez-vous songé une minute à une telle récompense ?
Non, pas du tout, mais une chose est sĂ»re, c’est qu’on avait dĂ©cidĂ© de faire du chouette, juste pour se rĂ©galer et il se trouve que ça a collĂ©. Il se trouve aussi qu’au moment oĂč l’album est sorti, il y a eu une cohĂ©sion avec le public. J’ai l’impression qu’ils attendaient ce genre de disque et ça a fait boum ! RĂ©sultat, me voila reparti sur les routes. J’ai trouvĂ© ce producteur, Thierry Suc, qui m’a fait une tournĂ©e sur mesure. J’ai signĂ© pour 70 galas, deux shows par semaine, un le vendredi, un le dimanche.

Et entre-temps

RIEN! (rires) Moi ce que j’aime faire, c’est rien du tout!

Et si le jazz n’avait pas croisĂ© votre route

Je serais zĂ©ro. Mon pĂšre voulait que je sois docteur ou avocat. Si j’avais Ă©tĂ© docteur j’aurais Ă©tĂ© la cause d’un “casse-pipe-boom” Ă©pouvantable, et avocat alors lĂ , j’aurais tout perdu. Je trouve que c’est un accident heureux. Ma vie est une improvisation perpĂ©tuelle. C’est merveilleux non? (Rires)

Vous vous ĂȘtes toujours marrĂ© ?
Ouais, (rires) ah ça oui. Mais quand je chante Avec le temps en France, les gens dans la salle, ils pleurent
 Elle est forte cette chanson. FerrĂ© c’était quelqu’un. Je dois avouer que des fois je me laisse prendre au jeu
 Je la chanterai d’ailleurs quand je viendrai aux USA parce qu’ils ne connaissent pas ça les AmĂ©ricains.

On sait que c’est Sinatra et Nat King Cole qui

ArrĂȘte-toi lĂ , t’as tout compris princesse!
 Ca, c’est la base. Pour moi ça s’arrĂȘte lĂ . Personne n’a pu faire mieux que ces deux-lĂ . C’est fabuleux ces deux types
 Nat King Cole, il avait non seulement une voix de velours mais c’était un swinger terrible. Sinatra lui, il avait la voix mais alors, c’était un diseur, et ça ma chĂšre, c’est toute la chanson ! Ce sont les deux plus grands cracks que j’ai jamais entendus. En plus, ils ont vĂ©cu Ă  la meilleure Ă©poque, ils avaient les meilleurs compositeurs et les meilleurs orchestres, que demander de plus. Deux veinards ! Les p'tits gars d’aujourd’hui ils n’y arrivent pas, ils ont un style diffĂ©rent




Qu’est ce que la musique française a, que les AmĂ©ricains n’ont pas?
Ca, c’est une vache de bonne question
 Les AmĂ©ricains, quand ils veulent faire un truc en France, ils demandent Ă  un musicien français d'Ă©crire la musique
 Mais ce qu’ont les AmĂ©ricains et que nous n’avons pas, ce sont leurs fabuleux arrangeurs. Ils ont ça dans le sang, c’est Ă  eux. Ce qui serait merveilleux mais assez difficile Ă  faire, c’est des chansons françaises arrangĂ©es par les AmĂ©ricains, alors lĂ , on aurait un rĂ©sultat merveilleux. Par exemple, ils ont arrangĂ© merveilleusement le titre de Henri Betti, C'est si bon. Ils ont trouvĂ© le tempo, ont assis la mĂ©lodie qui est française au dĂ©part. Mais moi par exemple, si je voulais faire de belles chansons, avec de belles paroles françaises, je ne prendrais pas un arrangeur amĂ©ricain parce qu'il ne comprendrait pas la finesse du français. Mes arrangements ont Ă©tĂ© fait par un petit Français, Bernard Arcadio, aussi mon pianiste. Lui, il a senti tous les mots et quand je chante, je ne suis jamais gĂȘnĂ© par l’orchestre. Ça, c’est un don français. Savez-vous que le compositeur français le plus jouĂ© au monde, c’est Ravel ? Et Ravel, c’est le mec qui a Ă©tĂ© plagiĂ© par tout Hollywood.

Avec qui avez-vous vécu ou auriez voulu vivre un grand moment de jazz ?
Quincy Jones ! J’ai chantĂ© avec lui et dirigĂ© Ă  Montreux avec l’orchestre de Count Basie. Je peux vous dire que c’est le moment de ma vie. J’ai ressenti quelque chose. Je ne peux pas vous dire
 Ces gars-lĂ , ils jouent en place, ça souffle bien, ils y mettent tout leur cƓur vous savez. Ils lisent une partition comme personne. Ça a Ă©tĂ© l’émotion de ma vie parce qu'avoir un orchestre comme celui-lĂ  derriĂšre soi, c’est pas de la rigolade. (Et au moment oĂč Henri semble lĂącher une petite larme, il Ă©clate de rire !)

Votre actuel succĂšs, qui plus est, Ă  votre Ăąge, vous donne t'il envie de remettre les gaz ?
Ah non ! Mais moi je ne mets pas les gaz, ça marche tout seul (rires). Je suis le mouvement, c’est tout ! Avant je travaillais, maintenant je m’amuse. Je fais mon mĂ©tier et je le connais bien. Je suis un professionnel donc quand je dis je veux ça, on me donne ce que veux. Il n’y a pas d’effort, je ne suis pas un bagarreur comme quand j’étais jeune. Avant, je voulais toujours cet orchestre-lĂ , ce type-lĂ  aux lumiĂšre
 Le micro, ce n’était jamais celui que je voulais
 Maintenant, je dis je veux ce micro et on me le donne (rires). C’est merveilleux non?.

Quand on a 14 chansons aussi belles sur un album, est-ce que cela veut dire que vous nous en cachez d'autres ?
Chez moi c’est bourrĂ©. Mon producteur m’a demandĂ© si je voudrais refaire un disque ? Je lui ai dit je lui devais bien. Mais j’aurais mieux fait de me taire, maintenant il va mettre le paquet deux fois plus et adieu ma sieste.
Le prochain disque, il va ĂȘtre bĂ©ton, mais je crois qu’il ne faut pas changer de style parce que les gens aiment les belles chansons. Souvenez-vous de Lucienne Boyer. Elle pouvait chanter n’importe oĂč avec cette petite voix merveilleuse. C’est typiquement français. Nous, Français, on a un truc que les autres n’ont pas : la chanson mais aussi la couture, les parfums, les inventions. Regardez Concorde, personne n’a pu le faire, pas mĂȘme les Ricains (rires
). Il y a un vĂ©ritable talent français.

Si demain je vous dis : Henri c’est ce mĂ©tier ou la pĂ©tanque ?
Alors ça, c’est vache. Moi je ne choisis pas, je fais les deux. La pĂ©tanque c’est relax, c’est le plaisir, mais ce mĂ©tier on ne peut pas me l’enlever comme ça, il est dans mon cƓur. Non, quoi c’est vrai, c’est vache !

Et la retraite, vous comptez l’empocher un jour ?
Mais je suis pour ainsi dire en vacances. DĂšs que j’ai fini avec vous lĂ , tout Ă  l’heure, petite sieste et je pars aux Bahamas
 Une interview, une sieste
 C’est pas ça la vie ? Je crois que je suis le seul type qui a arrĂȘtĂ© le music-hall pendant vingt-deux ans pour jouer aux boules. Je suis un fainĂ©ant terrible. Je veux vivre d’abord et travailler ensuite. Des gars comme moi, vous n’en verrez jamais plus. (Rire).
Voila ma belle, je crois que j’ai tout dit ou presque, parce qu'Henri Salvador c’est tout un poĂšme
 Attends, bouge pas. (Il se lĂšve, sort de la piĂšce puis revient accompagnĂ©). Je te prĂ©sente Madame Salvador. Si je lui survie, je t’épouse! (Rires)

Myriem  Wong