
New York, 16h30 dans les locaux de la maison de disques Blue Note sur la 23Ăšme rue. AprĂšs une longue conversation avec son manager, Charly Marouani, me voici fin prĂȘte Ă rencontrer Henri Salvador. Quand jâentends:
âAh, voilĂ ma cousineâŠâ La derniĂšre fois que nous nous sommes vus, câĂ©tait en 1982 et jâĂ©tais Ă lâĂ©poque, sa âprincesse prĂ©fĂ©rĂ©eâ. Sâensuivent alors les excuses et le baise-main, on refait la scĂšne et je suis Ă nouveau la belle dont il avait oubliĂ© Ă quel point⊠il aimait les genoux !
Roi de la phrase euphorique, la suite est nullement fiction, les mots tentant de reproduire les gloussements et fous rires qui me laissent Ă penser que cet homme a bien raison : dans la vie,
Faut rigoler !
Quel bon vent vous amĂšne de ce cĂŽtĂ©-ci de lâAtlantique ?Me voilĂ maintenant sur le label Blue Note ! Ils nâont rien trouvĂ© de mieux que de sortir mon disque⊠(premier Ă©clat de rire). Vous lâavez Ă©coutĂ© vous mon disque ? Quâen pensez-vous ?
Il est un peu diffĂ©rent de la version française, comment sâest faite la sĂ©lection ?Câest simple, on me dit tu fais, moi je fais! Câest pas plus compliquĂ© que ça ! Cet album m'a Ă©tĂ© demandĂ© partout dans le monde. Par exemple,
Jardin dâhiver, ce sont les BrĂ©siliens qui la voulaient au dĂ©part. Ensuite je lâai enregistrĂ©e en italien puis on mâa dit pour Londres il faut une version en anglais, et hop, emballĂ© ! Vous savez, des grosses boĂźtes comme Virgin et EMI, ça rigole pas, ils savent ce quâils font. Ils ont envoyĂ© tout ça en AmĂ©rique et lĂ -bas, ils ont adorĂ©. Mais ils ont dit :
"On sort le disque Ă une seule condition, câest que Salvador vienne tourner chez nous." Moi, ça mâaffole, parce que je nâaime pas travailler... Je veux bien mais Ă mes conditions : deux shows par semaine, pas plus. Ils sont dingues ces Ricains, ils travaillent trop⊠Moi jâai plus lâĂąge pour aller faire badaboum. Du coup, je commence au mois dâavril. Dâabord le Rainbow room et le Hollywood ballroom et si ça marche lĂ -bas, on fait toute lâAmĂ©rique. (Rires) Personnellement, jâai pas trĂšs envie, parce que en gĂ©nĂ©ral, quand le printemps arrive, moi jâarrĂȘte tout !
Emmenez vos boules de pĂ©tanqueâŠOh non, (air dĂ©goĂ»tĂ©) ils ne comprennent rien. Câest pas ici que je vais amener mes boules. Les boules câest la France, câest la Belgique⊠Je viens tout juste dâapprendre que le BrĂ©sil est le pays le plus joueur au monde⊠Ca tombe pile-poil, alors lĂ -bas croyez moi pas de soucis, je les emmĂšne.
Quand cette aventure a commencĂ©, avez-vous songĂ© une minute Ă une telle rĂ©compense ?Non, pas du tout, mais une chose est sĂ»re, câest quâon avait dĂ©cidĂ© de faire du chouette, juste pour se rĂ©galer et il se trouve que ça a collĂ©. Il se trouve aussi quâau moment oĂč lâalbum est sorti, il y a eu une cohĂ©sion avec le public. Jâai lâimpression quâils attendaient ce genre de disque et ça a fait boum ! RĂ©sultat, me voila reparti sur les routes. Jâai trouvĂ© ce producteur, Thierry Suc, qui mâa fait une tournĂ©e sur mesure. Jâai signĂ© pour 70 galas, deux shows par semaine, un le vendredi, un le dimanche.
Et entre-tempsâŠRIEN! (rires) Moi ce que jâaime faire, câest rien du tout!
Et si le jazz nâavait pas croisĂ© votre routeâŠJe serais zĂ©ro. Mon pĂšre voulait que je sois docteur ou avocat. Si jâavais Ă©tĂ© docteur jâaurais Ă©tĂ© la cause dâun âcasse-pipe-boomâ Ă©pouvantable, et avocat alors lĂ , jâaurais tout perdu. Je trouve que câest un accident heureux. Ma vie est une improvisation perpĂ©tuelle. Câest merveilleux non? (Rires)
Vous vous ĂȘtes toujours marrĂ© ?Ouais, (rires) ah ça oui. Mais quand je chante
Avec le temps en France, les gens dans la salle, ils pleurent⊠Elle est forte cette chanson. FerrĂ© câĂ©tait quelquâun. Je dois avouer que des fois je me laisse prendre au jeu⊠Je la chanterai dâailleurs quand je viendrai aux USA parce quâils ne connaissent pas ça les AmĂ©ricains.
On sait que câest Sinatra et Nat King Cole quiâŠArrĂȘte-toi lĂ , tâas tout compris princesse!⊠Ca, câest la base. Pour moi ça sâarrĂȘte lĂ . Personne nâa pu faire mieux que ces deux-lĂ . Câest fabuleux ces deux types⊠Nat King Cole, il avait non seulement une voix de velours mais câĂ©tait un swinger terrible. Sinatra lui, il avait la voix mais alors, câĂ©tait un diseur, et ça ma chĂšre, câest toute la chanson ! Ce sont les deux plus grands cracks que jâai jamais entendus. En plus, ils ont vĂ©cu Ă la meilleure Ă©poque, ils avaient les meilleurs compositeurs et les meilleurs orchestres, que demander de plus. Deux veinards ! Les p'tits gars dâaujourdâhui ils nây arrivent pas, ils ont un style diffĂ©rentâŠ
Quâest ce que la musique française a, que les AmĂ©ricains nâont pas?Ca, câest une vache de bonne question⊠Les AmĂ©ricains, quand ils veulent faire un truc en France, ils demandent Ă un musicien français d'Ă©crire la musique⊠Mais ce quâont les AmĂ©ricains et que nous nâavons pas, ce sont leurs fabuleux arrangeurs. Ils ont ça dans le sang, câest Ă eux. Ce qui serait merveilleux mais assez difficile Ă faire, câest des chansons françaises arrangĂ©es par les AmĂ©ricains, alors lĂ , on aurait un rĂ©sultat merveilleux. Par exemple, ils ont arrangĂ© merveilleusement le titre de Henri Betti, C'est si bon. Ils ont trouvĂ© le tempo, ont assis la mĂ©lodie qui est française au dĂ©part. Mais moi par exemple, si je voulais faire de belles chansons, avec de belles paroles françaises, je ne prendrais pas un arrangeur amĂ©ricain parce qu'il ne comprendrait pas la finesse du français. Mes arrangements ont Ă©tĂ© fait par un petit Français, Bernard Arcadio, aussi mon pianiste. Lui, il a senti tous les mots et quand je chante, je ne suis jamais gĂȘnĂ© par lâorchestre. Ăa, câest un don français. Savez-vous que le compositeur français le plus jouĂ© au monde, câest Ravel ? Et Ravel, câest le mec qui a Ă©tĂ© plagiĂ© par tout Hollywood.
Avec qui avez-vous vĂ©cu ou auriez voulu vivre un grand moment de jazz ?Quincy Jones ! Jâai chantĂ© avec lui et dirigĂ© Ă Montreux avec lâorchestre de Count Basie. Je peux vous dire que câest le moment de ma vie. Jâai ressenti quelque chose. Je ne peux pas vous dire⊠Ces gars-lĂ , ils jouent en place, ça souffle bien, ils y mettent tout leur cĆur vous savez. Ils lisent une partition comme personne. Ăa a Ă©tĂ© lâĂ©motion de ma vie parce qu'avoir un orchestre comme celui-lĂ derriĂšre soi, câest pas de la rigolade. (Et au moment oĂč Henri semble lĂącher une petite larme, il Ă©clate de rire !)
Votre actuel succĂšs, qui plus est, Ă votre Ăąge, vous donne t'il envie de remettre les gaz ?Ah non ! Mais moi je ne mets pas les gaz, ça marche tout seul (rires). Je suis le mouvement, câest tout ! Avant je travaillais, maintenant je mâamuse. Je fais mon mĂ©tier et je le connais bien. Je suis un professionnel donc quand je dis je veux ça, on me donne ce que veux. Il nây a pas dâeffort, je ne suis pas un bagarreur comme quand jâĂ©tais jeune. Avant, je voulais toujours cet orchestre-lĂ , ce type-lĂ aux lumiĂšre⊠Le micro, ce nâĂ©tait jamais celui que je voulais⊠Maintenant, je dis je veux ce micro et on me le donne (rires). Câest merveilleux non?.
Quand on a 14 chansons aussi belles sur un album, est-ce que cela veut dire que vous nous en cachez d'autres ? Chez moi câest bourrĂ©. Mon producteur mâa demandĂ© si je voudrais refaire un disque ? Je lui ai dit je lui devais bien. Mais jâaurais mieux fait de me taire, maintenant il va mettre le paquet deux fois plus et adieu ma sieste.
Le prochain disque, il va ĂȘtre bĂ©ton, mais je crois quâil ne faut pas changer de style parce que les gens aiment les belles chansons. Souvenez-vous de Lucienne Boyer. Elle pouvait chanter nâimporte oĂč avec cette petite voix merveilleuse. Câest typiquement français. Nous, Français, on a un truc que les autres nâont pas : la chanson mais aussi la couture, les parfums, les inventions. Regardez Concorde, personne nâa pu le faire, pas mĂȘme les Ricains (riresâŠ). Il y a un vĂ©ritable talent français.
Si demain je vous dis : Henri câest ce mĂ©tier ou la pĂ©tanque ?Alors ça, câest vache. Moi je ne choisis pas, je fais les deux. La pĂ©tanque câest relax, câest le plaisir, mais ce mĂ©tier on ne peut pas me lâenlever comme ça, il est dans mon cĆur. Non, quoi câest vrai, câest vache !
Et la retraite, vous comptez lâempocher un jour ?Mais je suis pour ainsi dire en vacances. DĂšs que jâai fini avec vous lĂ , tout Ă lâheure, petite sieste et je pars aux Bahamas⊠Une interview, une sieste⊠Câest pas ça la vie ? Je crois que je suis le seul type qui a arrĂȘtĂ© le music-hall pendant vingt-deux ans pour jouer aux boules. Je suis un fainĂ©ant terrible. Je veux vivre dâabord et travailler ensuite. Des gars comme moi, vous nâen verrez jamais plus. (Rire).
Voila ma belle, je crois que jâai tout dit ou presque, parce qu'Henri Salvador câest tout un poĂšme⊠Attends, bouge pas. (Il se lĂšve, sort de la piĂšce puis revient accompagnĂ©). Je te prĂ©sente Madame Salvador. Si je lui survie, je tâĂ©pouse! (Rires)