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Les racines de Ziskakan

Le maloya au son indien


Paris 

29/05/2002 - 

Rimayer, le nouvel album du groupe rĂ©unionnais, mĂ©lange les influences indiennes au maloya traditionnel de La RĂ©union. FidĂšle Ă  sa culture crĂ©ole, le chanteur-leader Gilbert Pounia attendait depuis longtemps l’occasion de revenir vers ses lointaines racines.




Il en avait envie. Franchir les quelques milliers de kilomĂštres sĂ©parant La RĂ©union de la terre de ses ancĂȘtres qui avaient fait le chemin inverse Ă  l’époque oĂč les coolies remplaçaient les esclaves affranchis. Mais Gilbert Pounia voulait que ce retour vers ses origines se fasse naturellement, Ă  l’image de sa dĂ©marche artistique entamĂ©e il y a plus de vingt ans. «Je m’étais toujours dit que ce serait la musique qui m’emmĂšnerait en Inde», explique-t-il.

Son vƓux s’est rĂ©alisĂ© avec l’album Rimayer, prĂ©parĂ© Ă  La RĂ©union, puis enregistrĂ© Ă  Bombay. Il cherchait de nouvelles sonoritĂ©s, il a trouvĂ© celles d’instruments traditionnels comme le sarod, le shennai qu’il compare Ă  la bombarde, ou encore la flĂ»te de Rupark Kulkarnib, Ă©lĂšve du cĂ©lĂšbre musicien Hari Trasad-Chaorasia. L’aventure s’est mĂȘme prolongĂ©e sur place par une mini-tournĂ©e passant entre autres par New Delhi et Ariboa, une ville situĂ©e sur le Gange qui lui laisse des souvenirs impĂ©rissables : «En haut de la ville, il y a un temple sacrĂ©. Des millions de personnes viennent lĂ  une fois par an. La ville est envahie et ils vont en pĂšlerinage dans ce lieu. C’est un voyage qu’on ne peut pas oublier : tu montes dans la montagne en tĂ©lĂ©phĂ©rique, et tout en haut il y a le temple et de la musique partout. Et pas forcĂ©ment de la musique sacrĂ©e ! c’est de la dance et toutes sortes de musiques mĂ©langĂ©es, avec tous les gens qui mendient en ligne. On sent que tout le monde a envie de vivre. MĂȘme dans la plus grande misĂšre, il y a toujours un sourire, une envie de communiquer, de communier avec les gens. Ce sont des images qui restent accrochĂ©es dans ma tĂȘte tout le temps».

Les bords du Golfe du Bengale d’oĂč sont partis ses aĂŻeux et la plupart des Indo-RĂ©unionnais, il s’est promis de les dĂ©couvrir lors d’un prochain voyage car, dans le puzzle de son histoire, il manque encore des morceaux. Le patrimoine culturel rĂ©unionnais provient des diffĂ©rentes communautĂ©s qui se sont installĂ©es sur l’üle, qu’elles soient africaines, indiennes, bretonnes... Mais «la musique de Ziskakan n’est pas mĂ©tisse», met en garde Gilbert Pounia. C’est sa façon de rappeler que les paradis d’aujourd’hui qui enchantent les touristes ont pendant des siĂšcles ressemblĂ© Ă  l’enfer, que si les cultures enfin se mĂ©langent, si le monde devient crĂ©ole, cela ne se fait plus par le sang. «Il ne faut jamais oublier que le mĂ©tissage est nĂ© de la souffrance. On n’est pas venu par les mĂȘmes bateaux, on n’est pas venu dans les mĂȘmes conditions», explique le chanteur rĂ©unionnais. Dans les champs de cotons de l’Alabama ou dans les plantations de canne Ă  sucre des Mascareignes, le claquement du fouet a provoquĂ© les mĂȘmes blessures, fait naĂźtre les mĂȘmes complaintes.

A La RĂ©union, le blues hĂ©ritĂ© de l’esclavage a pris le nom de maloya. Mais cette expression populaire que perpĂ©tue Ziskakan a Ă©tĂ© longtemps malmenĂ©e, maintenue de force dans l’ombre par les autoritĂ©s locales qui prĂ©fĂ©raient la lĂ©gĂšretĂ© et le cĂŽtĂ© distrayant du sega, un autre style traditionnel trĂšs prĂ©sent dans l’ocĂ©an Indien.

Revendicatif et rassembleur, le maloya n’avait sa place ni sur les ondes des radios d’État, les seules Ă  pouvoir Ă©mettre Ă  l’époque, ni dans les lieux de concerts. Pour que l’üle n’échappe pas Ă  la domination mĂ©tropolitaine, la culture comme la politique Ă©taient mises sous surveillance. Gilbert Pounia se souvient des militants du Parti Communiste montant sur une table pour un meeting improvisĂ©, des gendarmes arrivant en jeep pour disperser l’assemblĂ©e «comme tu disperses un paquet de poules», du curĂ© traversant le village au volant de sa 2CV pour repĂ©rer les gens qui assistaient aux marches sur le feu et qu’il traitait de paĂŻens le dimanche suivant depuis sa chaire. L’histoire de La RĂ©union Ă©tait l’histoire de France. Il fallait gommer, effacer autant que possible les particularismes locaux, dans tous les domaines.

Rien d’étonnant, donc, que Ziskakan ait fait de la dĂ©fense du crĂ©ole un de ses combats. «J’ai eu la chance de vivre avec des grands-parents qui Ă©taient des conteurs. Le soir, pas de tĂ©lĂ©, pas de radio. Automatiquement, la chambre Ă©tait envahie par tous les enfants, ils attendaient que la grand-mĂšre quitte sa cuisine, entre dans la maison et fasse sa halte dans la chambre pour nous raconter une histoire. C’était un moment magique qui rĂ©unissait toute la famille. Ça fait partie de mon hĂ©ritage et je n’avais pas envie de le perdre», raconte Gilbert Pounia. Pourtant, c’est en quittant son Ăźle pour Lyon, oĂč il vient apprendre le mĂ©tier d’éducateur au dĂ©but des annĂ©es 70, qu’il prend conscience de la richesse de sa culture. «Ça m’a rĂ©veillĂ©, reconnaĂźt-il, parce qu’à 19 ans, j’étais encore complĂštement aliĂ©nĂ©, dĂ©culturĂ© ou acculturĂ©. La vision de la France pour moi Ă©tait celle de la mĂšre idĂ©alisĂ©e». L’époque marque le rĂ©veil de la culture folk, le mouvement breton est en pleine Ă©bullition, et cela donne des idĂ©es au RĂ©unionnais.
De retour sur son Ăźle natale, il commence par dire des textes, avec la musique comme support. Dans tous les quartiers de l’üle oĂč il est amenĂ© Ă  se rendre en tant qu’éducateur, il est Ă  l’écoute, attentif Ă  la parole, Ă  la maniĂšre de causer, aux mots utilisĂ©s par certaines populations, certaines gĂ©nĂ©rations, Ă  l’affĂ»t pour rĂ©cupĂ©rer ces mots, ces contes et lĂ©gendes et les inscrire quelque part. Il monte son groupe Ziskakan et, puisque le maloya n’a pas droit de citĂ© dans les lieux officiels, se produit dans la cour des gens, avec des draps en toile de fond pour diffuser des diapos prĂȘtĂ©es par le comitĂ© anti-apartheid. Aucune maison de disques ne veut l’enregistrer mais Gilbert contourne l’obstacle. Un matĂ©riel peu encombrant suffit, il faut trouver un endroit avec la meilleure rĂ©verbĂ©ration. Une Ă©glise, par exemple. Il les visite une Ă  une et finit par trouver un prĂȘtre qui accepte leur idĂ©e. En trois nuits, le premier album est terminĂ© et sort en 1981. Leur public grossit rapidement, il devient impossible de leur refuser de jouer dans des salles appropriĂ©es. Les premiers concerts rĂ©unissent une foule record et le groupe diversifie ses activitĂ©s. Il crĂ©e sa boutique, sa radio, sa maison d’édition littĂ©raire, achĂšte un quatre-pistes pour enregistrer d’autres artistes que personne ne voulait aider, comme Baster, une des formations rĂ©unionnaises les plus rĂ©putĂ©es actuellement.

A la fin des annĂ©es 80, Gilbert et ses musiciens font leur premiĂšres apparitions en mĂ©tropole qui leur donnent l’occasion de se faire repĂ©rer. En 1993, ils enregistrent Kaskanikola pour Island, la maison de disques qui fit la gloire de Bob Marley. L’album rĂ©sume Ă  lui seul l’expression world music : aux cĂŽtĂ©s des RĂ©unionnais, on retrouve Baaba Maal et des percussionnistes sĂ©nĂ©galais mais aussi des joueurs d’instruments du folklore français tels que la bombarde, la vielle Ă  roue. Depuis Ti Mo, sorti l’an dernier, Gilbert Pounia est retournĂ© Ă  des formes plus traditionnelles mais pas pour autant passĂ©istes. Il ne cherche pas Ă  mettre le maloya et la culture de son Ăźle dans un musĂ©e, il veut les faire vivre. Sa dĂ©marche n’est pas celle d’un ethnomusicologue mais celle d’un poĂšte musicien, dotĂ© d’une certaine conscience politique.

Bertrand Lavaine

Rimayer (Virgin/Créon Music)