
Voici quelques semaines, Keren Ann triomphait au Trianon, cette mĂȘme salle parisienne rococo oĂč elle fit ses premiĂšres armes en ouverture de son hĂ©roĂŻne Suzanne Vega il y a moins d'un an. Lâalbum est trĂšs largement saluĂ© par la critique et l'immense succĂšs de l'album de Salvador, FenĂȘtre avec vue, en partie Ă©crit par Biolay et Keren Ann, va largement soumettre la jeune femme au regard des mĂ©dias. Mais il en faut bien plus pour lui tourner la tĂȘte. Aujourdâhui la chanteuse, auteur-compositeur, a mĂ»ri et ses nouvelles compositions portent cette maturitĂ©. On y retrouve pĂȘle-mĂȘle ses influences yiddish, folk et blues et cette fascination constante pour les productions technicolorĂ©es de George Martin ou de Burt Bacharach. Dans les salons feutrĂ©s dâun palace parisien, hors du temps, la chanteuse se livre avec grĂące aux questions.
C'est la seconde fois que vous travaillez au studio ICP Ă Bruxelles ?Avec un programmateur comme Yannic Fonderie et John Hastri Ă ICP qui vous accueille les bras ouverts, on s'y sent vraiment chez soi. A Paris lorsquâon se lĂšve et que lâon mĂšne une autre vie Ă part lâenregistrement, câest trĂšs difficile de rentrer dans la bulle de lâalbum. A ICP, on dort lĂ -bas. On se lĂšve pour aller enregistrer et on quitte le studio pour aller regarder un film et dormir. Et câest trĂšs agrĂ©able dâavoir les moyens, le temps de faire, dâessayer des choses, dâavoir des "trous de lumiĂšre"âŠcâest Ă dire la harpe, la chorale. Ce sont des choses qui Ă©taient trĂšs spontanĂ©es et qui Ă©taient aussi trĂšs simples dâaccĂšs.
Des "trous de lumiĂšre" ?Oui, parce que câest la premiĂšre fois de ma vie que jâarrive Ă faire cohabiter la joie et la tristesse. Câest Ă dire la mĂ©lancolie et le bonheur.
La chorale mâa vraiment intriguĂ©, spĂ©cialement sur la Disparition qui sonne trĂšs chant de NoĂ«l. Cela mâĂ©tonnait par rapport Ă vos racines yiddish et slave qui transparaissent dans lâalbum.Effectivement câest trĂšs juste, câest plus chrĂ©tien, câest presque un chant de NoĂ«l. Mais jâai une mĂšre dâorigine catholique et un pĂšre juif et câest la premiĂšre fois de ma vie que je comprends dâoĂč je viens. Et jâarrive Ă faire cohabiter les deux. Cet album câest une cohabitation de mĂ©lancolie et de bonheur, de joie et de tristesse, de catholique et de judaĂŻsme, de judĂ©o-chrĂ©tien.
La disparition, c'est mon cĂŽtĂ© yiddish. Dans lâĂ©ducation judĂ©o-chrĂ©tienne quâon reçoit, câest le cĂŽtĂ© "judĂ©o". On nâa pas besoin dâune fĂȘte pour parler de la mort d'un de ses ancĂȘtres ce qui est trĂšs juif, trĂšs yiddish. Vers la fin de lâenregistrement, jâai dĂ©couvert Guerasim Luka. Je ne connaissais pas auparavant ce poĂšte nĂ© Ă Bucarest qui a Ă©crit : «
Le vide vidĂ© de son vide câest le plein». Il a sautĂ© en 94 du Pont Neuf pour se donner la mort en dĂ©clarant : «
Je quitte ce monde oĂč les poĂštes nâont plus de place». Câest trĂšs chrĂ©tien, trĂšs goy comme vision. A vingt huit ans, j'ai enfin compris quâon ne contrĂŽle pas sa mort. Que si lâexemple de Guerasim Luka reprĂ©sente lâexemple de la mort choisie, il y a le contre exemple incarnĂ© par John Lennon, qui prouve malheureusement que lâon ne contrĂŽle rien du tout. Alors
la Disparition signifie en fait : jâassume et je suis au contrĂŽle de la vie et pas de la mort.
On dĂ©couvre Ă©galement dans la chanson cet hommage en filigrane Ă George Martin ?Câest drĂŽle car jâai beaucoup Ă©coutĂ© lâalbum blanc des Beatles avant dâenregistrer.
Et durant lâenregistrement ?Essentiellement Chet Baker. Pour la voix, jâĂ©coute toujours Chet Baker. Et aussi Karen Carpenter. Cet album est vraiment influencĂ© par un je ne sais quoi dâamĂ©ricain au niveau du folkâŠ
Et du blues ?Oui ce blues hantĂ© par Tom Waits que jâai tant de mal Ă faire en français.
Justement, vous interprĂ©tez cette chanson Road Bin sur scĂšne et sur lâalbum en anglais et câest peut ĂȘtre ton seul morceau rapide, mais on ne le retrouve pas sur lâalbum français.Je ne parviens pas Ă faire des morceaux rapides en français. Cette chanson incarne mon cĂŽtĂ© blues. Mais jâai Ă©tĂ© incapable de la transcrire dans notre langue. VoilĂ pourquoi elle ne figure pas sur lâalbum français. En mĂȘme temps, lâalbum en français me parait achevĂ© tel quel.
Je nâai pas insinuĂ© que lâon sâennuyait, bien au contraire !Je sais. MĂȘme au niveau vocal, jâai enfin assumĂ© le fait que je nâai pas quatre octaves et que jâarrive pourtant avec la linĂ©aritĂ© de la voix Ă faire durer des notes.
Il y a pourtant une ou deux chansons oĂč vous poussez votre voix pour la fragiliser un peu Ă la Birkin.Oui sur
le Chien dâavant garde, je crie presque. C'est un vrai blues.
On retrouve mĂȘme une ambiance trip hop avec la Corde et les chaussons et ce clin dâĆil Ă la French Touch Ă©lectro avec le VocoderÂč ou lâharmoniser.Exact, câest un harmoniser Vocoder avec un auto-tune. En fait câest une chanson trĂšs funk Ă la base, juste guitare voix. Jâai ce cĂŽtĂ© pervers en moi car jâadore le R'n'B. Jâadore la boucle de
Bootylicious des Destiny Child . Mais je nâai pas du tout cette culture-lĂ . Malheureusement, vous qui ĂȘtes le premier journaliste Ă admettre que James Taylor Ă©tait plus soul que folk, vous savez que quelque part le folk et la soul se rejoignent. Benjamin [Biolay] mâa dit : «Ăcoute, on va essayer de demander la programmation d'une boucle R'n'B». Et avec Ă©lĂ©gance, il a rĂ©ussi ce son. Il lâa arrangĂ©e avec Ă©lĂ©gance et je lâen remercie car moi je nâosais pas faire cohabiter le folk avec le R'n'B. Jâavais si peur de dĂ©truire la chanson. Mais petit Ă petit en rajoutant par ci par lĂ ce sample de Joni Mitchell, il en fait ce petit bijou classieux !
Coralie ClĂ©ment, sa sĆur, dit de vous : «Keren Ann câest un autre univers, câest moins ludique».Oui, elle a raison. Tout le monde me demande si je fais partie dâune famille et je rĂ©ponds que non. Je pense que lâunivers de Benjamin et celui de Coralie sont diffĂ©rents. De mĂȘme que Benjamin et moi nâavons pas du tout le mĂȘme univers dans nos albums solos.
Musicalement peut-ĂȘtre, mais il y a aussi des choses qui se recoupent comme cette fascination pour les annĂ©es 60 par exempleâŠLe passĂ©, moi jâen suis obsĂ©dĂ©e. Toute ma vie nâexiste que pour dĂ©cortiquer ce passĂ©. Je nâai pas du tout la psychologie du lendemain, je nây parviens pas. On arrive Ă tenir le passĂ©, on sait ce quâĂ©tait hier. On lâa en nous, on peut lâanalyser, on peut le rĂ©fĂ©rencer dans notre mĂ©moire, on sait tout ce quâil reprĂ©sente. Demain⊠on ne sait rien du tout de demain. La vie nâexiste pas sans passĂ©, on est fait de tout ce que ce passĂ© a fait de nous. Cette obsession du passĂ© est rĂ©elle en moi.
Vous savez, je suis nĂ©e avec des tiroirs ouverts. Jâai choisi de ne pas les refermer, juste de les explorer. Alors forcĂ©ment, jâai les annĂ©es 30 en moi et aussi le vent de lâEst, ce cĂŽtĂ© yiddish qui est si fort. Je sais pas si câest moins ludique. Je dirais que câest plus une cohabitation avec la joie. Jâarrive Ă admettre aujourdâhui seulement que lâon peut se lever et que câest une belle journĂ©e. Je ne connaissais pas cela pendant mon adolescence. Je ne savais pas que la vie existait en couleurs, il fallait quâon me lâapprenne. Dans
la Disparition, je le rĂ©alise. On arrive Ă disparaĂźtre et Ă assumer ses absences seulement quand on sait quâil y a un soleil dâhiver, quâil y a quelque chose aprĂšs.
Le cĂŽtĂ© Gainsbourg de Benjamin Biolay, cela vous gĂȘne ?Non, puisque je lâai Ă©galement en moi. Câest avec lui que jâai appris la chanson française. Et Gainsbourg est en moi de maniĂšre si naturelle, si discrĂšte, mĂȘme sâil est plus prĂ©sent dans les chansons de Benjamin que sur les miennes.
Câest aussi le cĂŽtĂ© famille entre vous ?Il faut arrĂȘterâŠCe nâest pas du tout une famille. On ne se voit pas tous les jours, cela ne constitue pas une famille. On se voit pour travailler. Benjamin nâest pas ma famille, câest mon Ăąme sĆur, câest mon alter ego, quelquâun avec lequel je peux avoir une maniĂšre naturelle de travailler. Si je finis une chanson que je nâarrive pas Ă Ă©couter, je lui dis : «Tu ne veux pas faire quelque chose pour que jâaime cette chanson. Fais-en quelque chose». Si je travaille toute seule, je dĂ©teste ce que je fais. Mais ce nâest pas une familleâŠJâai mis peut ĂȘtre vingt huit ans Ă le comprendre. La famille câest ceux quâon appelle quand on va mal . La famille câest ceux quâon aime quand on les dĂ©teste, la famille câest ceux quâon aide quand ils nous ont fait du mal. Benjamin, ce nâest pas ça. Jâen ai un peu marre de cette analogie gĂ©nĂ©alogique. Nous, câest une fusion⊠artistique.
Âč Petit outil Ă©lectronique qui permet de dĂ©former la voix.