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Chronique album


Keren Ann

Une apparition


24/05/2002 - 

AprĂšs la Biographie de Luka Philipsen, dĂ©jĂ  co-Ă©crit avec Benjamin Biolay, Keren Ann Zeidel impose avec son second CD sa poĂ©tique nostalgie des annĂ©es 60 et son swing naturel entre folk et blues. La pop couleur pastel de la Disparition, son nouvel album, reflĂšte un double visage musical entre sourire et tristesse Ă  l’image des figures de la Commedia dell'arte. Mais ce double se dĂ©double tel un Janus car la chanteuse a aussi enregistrĂ© en parallĂšle The Disappearance, un album anglais, alter ego du premier.



Voici quelques semaines, Keren Ann triomphait au Trianon, cette mĂȘme salle parisienne rococo oĂč elle fit ses premiĂšres armes en ouverture de son hĂ©roĂŻne Suzanne Vega il y a moins d'un an. L’album est trĂšs largement saluĂ© par la critique et l'immense succĂšs de l'album de Salvador, FenĂȘtre avec vue, en partie Ă©crit par Biolay et Keren Ann, va largement soumettre la jeune femme au regard des mĂ©dias. Mais il en faut bien plus pour lui tourner la tĂȘte. Aujourd’hui la chanteuse, auteur-compositeur, a mĂ»ri et ses nouvelles compositions portent cette maturitĂ©. On y retrouve pĂȘle-mĂȘle ses influences yiddish, folk et blues et cette fascination constante pour les productions technicolorĂ©es de George Martin ou de Burt Bacharach. Dans les salons feutrĂ©s d’un palace parisien, hors du temps, la chanteuse se livre avec grĂące aux questions.

C'est la seconde fois que vous travaillez au studio ICP Ă  Bruxelles ?
Avec un programmateur comme Yannic Fonderie et John Hastri Ă  ICP qui vous accueille les bras ouverts, on s'y sent vraiment chez soi. A Paris lorsqu’on se lĂšve et que l’on mĂšne une autre vie Ă  part l’enregistrement, c’est trĂšs difficile de rentrer dans la bulle de l’album. A ICP, on dort lĂ -bas. On se lĂšve pour aller enregistrer et on quitte le studio pour aller regarder un film et dormir. Et c’est trĂšs agrĂ©able d’avoir les moyens, le temps de faire, d’essayer des choses, d’avoir des "trous de lumiĂšre"
c’est Ă  dire la harpe, la chorale. Ce sont des choses qui Ă©taient trĂšs spontanĂ©es et qui Ă©taient aussi trĂšs simples d’accĂšs.

Des "trous de lumiĂšre" ?
Oui, parce que c’est la premiĂšre fois de ma vie que j’arrive Ă  faire cohabiter la joie et la tristesse. C’est Ă  dire la mĂ©lancolie et le bonheur.

La chorale m’a vraiment intriguĂ©, spĂ©cialement sur la Disparition qui sonne trĂšs chant de NoĂ«l. Cela m’étonnait par rapport Ă  vos racines yiddish et slave qui transparaissent dans l’album.
Effectivement c’est trĂšs juste, c’est plus chrĂ©tien, c’est presque un chant de NoĂ«l. Mais j’ai une mĂšre d’origine catholique et un pĂšre juif et c’est la premiĂšre fois de ma vie que je comprends d’oĂč je viens. Et j’arrive Ă  faire cohabiter les deux. Cet album c’est une cohabitation de mĂ©lancolie et de bonheur, de joie et de tristesse, de catholique et de judaĂŻsme, de judĂ©o-chrĂ©tien.
La disparition, c'est mon cĂŽtĂ© yiddish. Dans l’éducation judĂ©o-chrĂ©tienne qu’on reçoit, c’est le cĂŽtĂ© "judĂ©o". On n’a pas besoin d’une fĂȘte pour parler de la mort d'un de ses ancĂȘtres ce qui est trĂšs juif, trĂšs yiddish. Vers la fin de l’enregistrement, j’ai dĂ©couvert Guerasim Luka. Je ne connaissais pas auparavant ce poĂšte nĂ© Ă  Bucarest qui a Ă©crit : «Le vide vidĂ© de son vide c’est le plein». Il a sautĂ© en 94 du Pont Neuf pour se donner la mort en dĂ©clarant : «Je quitte ce monde oĂč les poĂštes n’ont plus de place». C’est trĂšs chrĂ©tien, trĂšs goy comme vision. A vingt huit ans, j'ai enfin compris qu’on ne contrĂŽle pas sa mort. Que si l’exemple de Guerasim Luka reprĂ©sente l’exemple de la mort choisie, il y a le contre exemple incarnĂ© par John Lennon, qui prouve malheureusement que l’on ne contrĂŽle rien du tout. Alors la Disparition signifie en fait : j’assume et je suis au contrĂŽle de la vie et pas de la mort.

On découvre également dans la chanson cet hommage en filigrane à George Martin ?
C’est drĂŽle car j’ai beaucoup Ă©coutĂ© l’album blanc des Beatles avant d’enregistrer.

Et durant l’enregistrement ?
Essentiellement Chet Baker. Pour la voix, j’écoute toujours Chet Baker. Et aussi Karen Carpenter. Cet album est vraiment influencĂ© par un je ne sais quoi d’amĂ©ricain au niveau du folk


Et du blues ?
Oui ce blues hantĂ© par Tom Waits que j’ai tant de mal Ă  faire en français.

Justement, vous interprĂ©tez cette chanson Road Bin sur scĂšne et sur l’album en anglais et c’est peut ĂȘtre ton seul morceau rapide, mais on ne le retrouve pas sur l’album français.
Je ne parviens pas Ă  faire des morceaux rapides en français. Cette chanson incarne mon cĂŽtĂ© blues. Mais j’ai Ă©tĂ© incapable de la transcrire dans notre langue. VoilĂ  pourquoi elle ne figure pas sur l’album français. En mĂȘme temps, l’album en français me parait achevĂ© tel quel.

Je n’ai pas insinuĂ© que l’on s’ennuyait, bien au contraire !
Je sais. MĂȘme au niveau vocal, j’ai enfin assumĂ© le fait que je n’ai pas quatre octaves et que j’arrive pourtant avec la linĂ©aritĂ© de la voix Ă  faire durer des notes.

Il y a pourtant une ou deux chansons oĂč vous poussez votre voix pour la fragiliser un peu Ă  la Birkin.
Oui sur le Chien d’avant garde, je crie presque. C'est un vrai blues.
On retrouve mĂȘme une ambiance trip hop avec la Corde et les chaussons et ce clin d’Ɠil Ă  la French Touch Ă©lectro avec le VocoderÂč ou l’harmoniser.
Exact, c’est un harmoniser Vocoder avec un auto-tune. En fait c’est une chanson trĂšs funk Ă  la base, juste guitare voix. J’ai ce cĂŽtĂ© pervers en moi car j’adore le R'n'B. J’adore la boucle de Bootylicious des Destiny Child . Mais je n’ai pas du tout cette culture-lĂ . Malheureusement, vous qui ĂȘtes le premier journaliste Ă  admettre que James Taylor Ă©tait plus soul que folk, vous savez que quelque part le folk et la soul se rejoignent. Benjamin [Biolay] m’a dit : «Écoute, on va essayer de demander la programmation d'une boucle R'n'B». Et avec Ă©lĂ©gance, il a rĂ©ussi ce son. Il l’a arrangĂ©e avec Ă©lĂ©gance et je l’en remercie car moi je n’osais pas faire cohabiter le folk avec le R'n'B. J’avais si peur de dĂ©truire la chanson. Mais petit Ă  petit en rajoutant par ci par lĂ  ce sample de Joni Mitchell, il en fait ce petit bijou classieux !

Coralie ClĂ©ment, sa sƓur, dit de vous : «Keren Ann c’est un autre univers, c’est moins ludique».
Oui, elle a raison. Tout le monde me demande si je fais partie d’une famille et je rĂ©ponds que non. Je pense que l’univers de Benjamin et celui de Coralie sont diffĂ©rents. De mĂȘme que Benjamin et moi n’avons pas du tout le mĂȘme univers dans nos albums solos.

Musicalement peut-ĂȘtre, mais il y a aussi des choses qui se recoupent comme cette fascination pour les annĂ©es 60 par exemple

Le passĂ©, moi j’en suis obsĂ©dĂ©e. Toute ma vie n’existe que pour dĂ©cortiquer ce passĂ©. Je n’ai pas du tout la psychologie du lendemain, je n’y parviens pas. On arrive Ă  tenir le passĂ©, on sait ce qu’était hier. On l’a en nous, on peut l’analyser, on peut le rĂ©fĂ©rencer dans notre mĂ©moire, on sait tout ce qu’il reprĂ©sente. Demain
 on ne sait rien du tout de demain. La vie n’existe pas sans passĂ©, on est fait de tout ce que ce passĂ© a fait de nous. Cette obsession du passĂ© est rĂ©elle en moi.
Vous savez, je suis nĂ©e avec des tiroirs ouverts. J’ai choisi de ne pas les refermer, juste de les explorer. Alors forcĂ©ment, j’ai les annĂ©es 30 en moi et aussi le vent de l’Est, ce cĂŽtĂ© yiddish qui est si fort. Je sais pas si c’est moins ludique. Je dirais que c’est plus une cohabitation avec la joie. J’arrive Ă  admettre aujourd’hui seulement que l’on peut se lever et que c’est une belle journĂ©e. Je ne connaissais pas cela pendant mon adolescence. Je ne savais pas que la vie existait en couleurs, il fallait qu’on me l’apprenne. Dans la Disparition, je le rĂ©alise. On arrive Ă  disparaĂźtre et Ă  assumer ses absences seulement quand on sait qu’il y a un soleil d’hiver, qu’il y a quelque chose aprĂšs.

Le cĂŽtĂ© Gainsbourg de Benjamin Biolay, cela vous gĂȘne ?
Non, puisque je l’ai Ă©galement en moi. C’est avec lui que j’ai appris la chanson française. Et Gainsbourg est en moi de maniĂšre si naturelle, si discrĂšte, mĂȘme s’il est plus prĂ©sent dans les chansons de Benjamin que sur les miennes.

C’est aussi le cĂŽtĂ© famille entre vous ?
Il faut arrĂȘter
Ce n’est pas du tout une famille. On ne se voit pas tous les jours, cela ne constitue pas une famille. On se voit pour travailler. Benjamin n’est pas ma famille, c’est mon Ăąme sƓur, c’est mon alter ego, quelqu’un avec lequel je peux avoir une maniĂšre naturelle de travailler. Si je finis une chanson que je n’arrive pas Ă  Ă©couter, je lui dis : «Tu ne veux pas faire quelque chose pour que j’aime cette chanson. Fais-en quelque chose». Si je travaille toute seule, je dĂ©teste ce que je fais. Mais ce n’est pas une famille
J’ai mis peut ĂȘtre vingt huit ans Ă  le comprendre. La famille c’est ceux qu’on appelle quand on va mal . La famille c’est ceux qu’on aime quand on les dĂ©teste, la famille c’est ceux qu’on aide quand ils nous ont fait du mal. Benjamin, ce n’est pas ça. J’en ai un peu marre de cette analogie gĂ©nĂ©alogique. Nous, c’est une fusion
 artistique.

Âč Petit outil Ă©lectronique qui permet de dĂ©former la voix.

Keren Ann La Disparition (Capitol France) 2002
À paraütre : The Disappearance Capitol France

Gérard  Bar-David