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Chronique album


Alpha Blondy

Bon pied bon oeil


Paris 

10/05/2002 - 

MĂȘme si le succĂšs, mĂ©ritĂ©, de Tiken Jah Fakoly ne cesse de grandir, il ne faut pas oublier Seydou KonĂ©, dit Alpha Blondy. NĂ© en 1953, celui qui fait presque figure d’"ancien", au regard des 33 ans de la nouvelle coqueluche de CĂŽte d’Ivoire, a Ă©tĂ© le premier Ă  installer le reggae africain sur la scĂšne internationale. Il fĂȘte cette annĂ©e ses vingt ans de carriĂšre et n’a rien perdu de sa verve vindicative comme en tĂ©moigne son nouvel album, Merci.



RFi Musique : Vingt ans se sont Ă©coulĂ©s depuis la sortie en Afrique de votre premier enregistrement, Jah Glory. Faut-il lire dans le titre du nouvel album Merci, une notion d’épilogue, une maniĂšre d'"au revoir" ?
Alpha Blondy : Certainement pas. Le combat continue comme s’il venait de commencer. En fait, je remercie tous ceux qui de prĂšs ou de loin ont contribuĂ© Ă  bĂątir ma carriĂšre. Merci aussi Ă  mes dĂ©tracteurs qui grĂące Ă  leurs critiques acerbes m’ont aidĂ© Ă  me corriger, Ă  parfaire mon travail. Merci enfin Ă  Dieu qui a permis tout cela.

L’idĂ©e de combat revient comme un leitmotiv dans vos propos et dans ce que vous chantez.
La vie est un combat. On doit mĂȘme se combattre soi-mĂȘme dans le souci de s’amĂ©liorer. On n’a jamais fini de grandir et d’apprendre. Et puis il y a aussi le combat que je mĂšne contre la pauvretĂ©, l’injustice, la misĂšre, les dictatures. Ce combat n’a pas de rĂ©pit pour moi. Dans le titre Politruc, je m’adresse Ă  tous les frĂšres qui ne sont pas socialement Ă  l’aise. Je leur dis de ne pas se laisser abattre par les difficultĂ©s qu’ils rencontrent sur leur route. Des gĂ©nĂ©rations entiĂšres sont sacrifiĂ©es, les parents sont au chĂŽmage, leurs enfants n’ont aucune perspective, l’école bat de l’aile. Je les incite Ă  se lever et Ă  se battre car on est en train de leur refuser leur droit essentiel : le droit Ă  la vie. A travers Le Feu, je fais une mise en garde Ă  propos de tous les politiciens (la classe politique ivoirienne dans son ensemble) qui mettent en avant leurs querelles personnelles alors que le peuple est en train de souffrir dans la misĂšre, la pauvretĂ©. Ceux qui sont supposĂ©s trouver des solutions aux problĂšmes de la population se perdent dans des problĂšmes d’ego, des problĂšmes de personne.

L’album s’ouvre sur le titre Wari (l’argent) sur lequel vous avez invitĂ© SaĂŻan Supa Crew. Quel message contient cette chanson ?
Contrairement Ă  ce que dit le dicton, l’argent fait le bonheur, mais c’est un bonheur Ă©phĂ©mĂšre. Le bonheur vĂ©ritable que nous nous procurons, c’est l’amour des autres. L’argent file mais l’amour que les gens ont pour vous peut s’avĂ©rer Ă©ternel. Dans cette chanson, je voulais faire une sorte de pont entre les gĂ©nĂ©rations. J’en ai parlĂ© Ă  ma maison de disques qui m’a proposĂ© diffĂ©rents artistes anglo-saxons, mais moi, je prĂ©fĂ©rais quelque chose de francophone plutĂŽt. Les SaĂŻan Supa Crew m’ont vraiment impressionnĂ© par leur verve et leur rapiditĂ© Ă  s’adapter Ă  cette musique-lĂ .

OphĂ©lie Winter intervient Ă©galement sur l’album.
Dans le titre Who Are You ?, j’interpelle les Nations Unies Ă  propos des mines anti-personnel. Comme j’avais su que la princesse Diana s’intĂ©ressait Ă  ce sujet, j’ai voulu une voix maternelle. OphĂ©lie Winter est venue joindre sa voix Ă  la mienne pour faire passer le message.

Il y a les messages qui incitent à la réflexion et puis ceux suggérant la légÚreté, comme Zoukefiez-moi.
On est lĂ  aussi pour donner du bonheur aux gens, pour les faire rĂȘver. Je voulais faire quelque chose de dansant. La mission Ă©tait : comment faire entrer le reggae dans les boĂźtes de nuit. C’était aussi pour faire un clin d’Ɠil aux frĂšres des Antilles. Car lorsque je suis passĂ© lĂ -bas, j’ai Ă©tĂ© trĂšs bien reçu. Bibi Den’s qui est congolais, m’a aidĂ© Ă  faire la phrase en lingala que contient ce titre.

Que pensez-vous de la faillite d’Air Afrique, symbole d’un certain panafricanisme Ă©conomique ?
Cette faillite Ă©tait prĂ©visible. Quand les gouvernements prennent des crĂ©dits et qu’ils ne remboursent pas, quand les gens ne paient pas leurs cotisations et quand les gens qui Ă©taient lĂ  lundi sont renversĂ©s mardi, rien n’est Ă©tonnant Ă  ce que l’on en arrive lĂ .

Le Forum pour la rĂ©conciliation nationale en CĂŽte d’Ivoire a demandĂ© la reconnaissance de l’"ivoiritĂ©" de Monsieur Ouattara. Quel est votre point de vue Ă  ce sujet ?
L’ivoiritĂ© est devenue une sorte de sida politique en CĂŽte d’Ivoire. Tout le monde a peur de ce mot "ivoiritĂ©". Je crois que le forum a permis Ă  tous les Ivoiriens de vomir ce qu’ils avaient au fond d’eux, de cracher leur venin. Cela a eu un effet de thĂ©rapie collective et permis aux politiciens de cerner le malaise "ivoiritaire" qui mine la CĂŽte d’Ivoire. Normalement donc maintenant Monsieur Ouattara pourra ĂȘtre candidat comme tout le monde aux prochaines Ă©lections prĂ©sidentielles en 2005.

Les choses vont mieux aujourd’hui en Cîte d’Ivoire ?
AprĂšs le forum, il y a une lueur d’optimisme qui apparaĂźt Ă  l’horizon. Si on arrive Ă  sortir de la crise politique – celle-ci se rĂ©sume au dossier Ouattara – la CĂŽte d’Ivoire pourra peut-ĂȘtre renouer avec le succĂšs Ă©conomique. Le prĂ©sident de notre pays gagnerait Ă  appliquer les rĂ©solutions du Forum concernant la lutte contre le tribalisme. Il faudrait que toute personne – gendarme, policier, fonctionnaire – coupable d’un acte de tribalisme soit jugĂ©e, car le tissu social, le tissu unitaire de la CĂŽte d’Ivoire, est dangereusement menacĂ© par ces quelques xĂ©nophobes trĂšs prĂ©sents.

Vous avez vu le film Bronx BarbĂšs, une fiction lucide sur les ghettos d’Abidjan, rĂ©alisĂ© par Eliane de Latour ?
J’ai vu seulement des extraits. J’ai rencontrĂ© la rĂ©alisatrice et trouvĂ© que son projet Ă©tait gĂ©nial parce que pour une fois, il ne montrait pas l’Afrique «calebasses», mais l’Afrique des grandes villes, une Afrique d’actualitĂ©.

Depuis votre engagement pour Reporters Sans FrontiĂšres et le journaliste burkinabĂ© Norbert Zongo, directeur du journal L'IndĂ©pendant, assassinĂ© le 13 dĂ©cembre 1998, alors qu'il enquĂȘtait sur la disparition du chauffeur du frĂšre du chef de l'Etat, vous avez Ă©tĂ© approchĂ© par d’autres organismes ou associations vous demandant de leur apporter un soutien ?
Oui, l’association dont s’occupe Pascal Obispo m’a envoyĂ© trĂšs rĂ©cemment un courrier par rapport aux enfants trisomiques. Mon manager et moi allons le joindre pour voir ce que l’on peut faire. J’ai su Ă©galement que Handicap International a l’intention de me contacter suite Ă  ma chanson Who Are You, incluse sur mon dernier album.

Qu’est-ce qui vous interpelle le plus en ce moment dans l’actualitĂ© internationale ?

Le problĂšme israĂ©lo-palestinien. J’ai le sentiment que les politiques europĂ©ens et amĂ©ricains regardent ce conflit comme s’ils assistaient Ă  un match de boxe. Quand l’un des combattants reçoit un mauvais coup, on arrĂȘte le match, on le soigne et on recommence. Les EuropĂ©ens devraient d’abord user de leur influence pour exiger le retrait des IsraĂ©liens des territoires occupĂ©s, faire pression sur Arafat pour que les attentats-suicide s’arrĂȘtent et ensuite exiger des Nations Unies la mise en place de troupes d’interposition pour que les modĂ©rĂ©s puissent reprendre leurs nĂ©gociations. Actuellement les modĂ©rĂ©s n’ont plus le droit au chapitre, ce sont les extrĂ©mistes qui ont pignon sur rue. IsraĂ«l a droit Ă  la sĂ©curitĂ© et la Palestine a le droit d’exister.

Le guerrier n’est jamais fatiguĂ© ?
Je ne connais pas le dĂ©couragement. Ce n’est pas dans mon tempĂ©rament. En tant que premier fils d’une famille de sept gosses, je n’ai jamais eu le droit de baisser les bras.

Un duo avec Tiken Jah Fakoly est-il un jour envisageable ?
Nos routes ne se croisent pas, elles sont vraiment parallĂšles, you know
 En revanche, je suis en train de lancer de jeunes musiciens ivoiriens qui font du trĂšs trĂšs bon reggae : Hamed Farras, IsmaĂ«l Isaac, Fadaldey. Leurs disques sont distribuĂ©s par ma maison de distribution (Nouvelle Jat Music) et j’essaie de trouver des majors en Europe qui puissent permettre Ă  ces talents de se faire connaĂźtre.

Pour votre concert parisien Ă  l’Olympia le 15 mai, envisagez-vous d’avoir des invitĂ©s comme c’était le cas lors de votre passage Ă  Bercy en octobre 2000 ?
Je souhaiterais inviter, si son programme le lui permet, mon frĂšre Lokua Kanza. C’est un grand musicien que je respecte et j’aime sa voix. Il est congolais, rwandais, et j’ajouterais, ivoirien aussi, car il a vĂ©cu pendant un temps en CĂŽte d’Ivoire.

Alpha Blondy Merci (EMI Music France)

Patrick  Labesse