RFi Musique : Vingt ans se sont Ă©coulĂ©s depuis la sortie en Afrique de votre premier enregistrement, Jah Glory. Faut-il lire dans le titre du nouvel album Merci, une notion dâĂ©pilogue, une maniĂšre d'"au revoir" ?Alpha Blondy : Certainement pas. Le combat continue comme sâil venait de commencer. En fait, je remercie tous ceux qui de prĂšs ou de loin ont contribuĂ© Ă bĂątir ma carriĂšre. Merci aussi Ă mes dĂ©tracteurs qui grĂące Ă leurs critiques acerbes mâont aidĂ© Ă me corriger, Ă parfaire mon travail. Merci enfin Ă Dieu qui a permis tout cela.
LâidĂ©e de combat revient comme un leitmotiv dans vos propos et dans ce que vous chantez.La vie est un combat. On doit mĂȘme se combattre soi-mĂȘme dans le souci de sâamĂ©liorer. On nâa jamais fini de grandir et dâapprendre. Et puis il y a aussi le combat que je mĂšne contre la pauvretĂ©, lâinjustice, la misĂšre, les dictatures. Ce combat nâa pas de rĂ©pit pour moi. Dans le titre
Politruc, je mâadresse Ă tous les frĂšres qui ne sont pas socialement Ă lâaise. Je leur dis de ne pas se laisser abattre par les difficultĂ©s quâils rencontrent sur leur route. Des gĂ©nĂ©rations entiĂšres sont sacrifiĂ©es, les parents sont au chĂŽmage, leurs enfants nâont aucune perspective, lâĂ©cole bat de lâaile. Je les incite Ă se lever et Ă se battre car on est en train de leur refuser leur droit essentiel : le droit Ă la vie. A travers
Le Feu, je fais une mise en garde Ă propos de tous les politiciens (la classe politique ivoirienne dans son ensemble) qui mettent en avant leurs querelles personnelles alors que le peuple est en train de souffrir dans la misĂšre, la pauvretĂ©. Ceux qui sont supposĂ©s trouver des solutions aux problĂšmes de la population se perdent dans des problĂšmes dâego, des problĂšmes de personne.
Lâalbum sâouvre sur le titre Wari (lâargent) sur lequel vous avez invitĂ© SaĂŻan Supa Crew. Quel message contient cette chanson ?Contrairement Ă ce que dit le dicton, lâargent fait le bonheur, mais câest un bonheur Ă©phĂ©mĂšre. Le bonheur vĂ©ritable que nous nous procurons, câest lâamour des autres. Lâargent file mais lâamour que les gens ont pour vous peut sâavĂ©rer Ă©ternel. Dans cette chanson, je voulais faire une sorte de pont entre les gĂ©nĂ©rations. Jâen ai parlĂ© Ă ma maison de disques qui mâa proposĂ© diffĂ©rents artistes anglo-saxons, mais moi, je prĂ©fĂ©rais quelque chose de francophone plutĂŽt. Les SaĂŻan Supa Crew mâont vraiment impressionnĂ© par leur verve et leur rapiditĂ© Ă sâadapter Ă cette musique-lĂ .
OphĂ©lie Winter intervient Ă©galement sur lâalbum.Dans le titre
Who Are You ?, jâinterpelle les Nations Unies Ă propos des mines anti-personnel. Comme jâavais su que la princesse Diana sâintĂ©ressait Ă ce sujet, jâai voulu une voix maternelle. OphĂ©lie Winter est venue joindre sa voix Ă la mienne pour faire passer le message.
Il y a les messages qui incitent Ă la rĂ©flexion et puis ceux suggĂ©rant la lĂ©gĂšretĂ©, comme Zoukefiez-moi.On est lĂ aussi pour donner du bonheur aux gens, pour les faire rĂȘver. Je voulais faire quelque chose de dansant. La mission Ă©tait : comment faire entrer le reggae dans les boĂźtes de nuit. CâĂ©tait aussi pour faire un clin dâĆil aux frĂšres des Antilles. Car lorsque je suis passĂ© lĂ -bas, jâai Ă©tĂ© trĂšs bien reçu. Bibi Denâs qui est congolais, mâa aidĂ© Ă faire la phrase en lingala que contient ce titre.
Que pensez-vous de la faillite dâAir Afrique, symbole dâun certain panafricanisme Ă©conomique ?Cette faillite Ă©tait prĂ©visible. Quand les gouvernements prennent des crĂ©dits et quâils ne remboursent pas, quand les gens ne paient pas leurs cotisations et quand les gens qui Ă©taient lĂ lundi sont renversĂ©s mardi, rien nâest Ă©tonnant Ă ce que lâon en arrive lĂ .
Le Forum pour la rĂ©conciliation nationale en CĂŽte dâIvoire a demandĂ© la reconnaissance de lâ"ivoiritĂ©" de Monsieur Ouattara. Quel est votre point de vue Ă ce sujet ?LâivoiritĂ© est devenue une sorte de sida politique en CĂŽte dâIvoire. Tout le monde a peur de ce mot "ivoiritĂ©". Je crois que le forum a permis Ă tous les Ivoiriens de vomir ce quâils avaient au fond dâeux, de cracher leur venin. Cela a eu un effet de thĂ©rapie collective et permis aux politiciens de cerner le malaise "ivoiritaire" qui mine la CĂŽte dâIvoire. Normalement donc maintenant Monsieur Ouattara pourra ĂȘtre candidat comme tout le monde aux prochaines Ă©lections prĂ©sidentielles en 2005.
Les choses vont mieux aujourdâhui en CĂŽte dâIvoire ?AprĂšs le forum, il y a une lueur dâoptimisme qui apparaĂźt Ă lâhorizon. Si on arrive Ă sortir de la crise politique â celle-ci se rĂ©sume au dossier Ouattara â la CĂŽte dâIvoire pourra peut-ĂȘtre renouer avec le succĂšs Ă©conomique. Le prĂ©sident de notre pays gagnerait Ă appliquer les rĂ©solutions du Forum concernant la lutte contre le tribalisme. Il faudrait que toute personne â gendarme, policier, fonctionnaire â coupable dâun acte de tribalisme soit jugĂ©e, car le tissu social, le tissu unitaire de la CĂŽte dâIvoire, est dangereusement menacĂ© par ces quelques xĂ©nophobes trĂšs prĂ©sents.
Vous avez vu le film Bronx BarbĂšs, une fiction lucide sur les ghettos dâAbidjan, rĂ©alisĂ© par Eliane de Latour ?Jâai vu seulement des extraits. Jâai rencontrĂ© la rĂ©alisatrice et trouvĂ© que son projet Ă©tait gĂ©nial parce que pour une fois, il ne montrait pas lâAfrique «calebasses», mais lâAfrique des grandes villes, une Afrique dâactualitĂ©.
Depuis votre engagement pour Reporters Sans FrontiĂšres et le journaliste burkinabĂ© Norbert Zongo, directeur du journal L'IndĂ©pendant, assassinĂ© le 13 dĂ©cembre 1998, alors qu'il enquĂȘtait sur la disparition du chauffeur du frĂšre du chef de l'Etat, vous avez Ă©tĂ© approchĂ© par dâautres organismes ou associations vous demandant de leur apporter un soutien ?Oui, lâassociation dont sâoccupe Pascal Obispo mâa envoyĂ© trĂšs rĂ©cemment un courrier par rapport aux enfants trisomiques. Mon manager et moi allons le joindre pour voir ce que lâon peut faire. Jâai su Ă©galement que Handicap International a lâintention de me contacter suite Ă ma chanson
Who Are You, incluse sur mon dernier album.
Quâest-ce qui vous interpelle le plus en ce moment dans lâactualitĂ© internationale ?Le problĂšme israĂ©lo-palestinien. Jâai le sentiment que les politiques europĂ©ens et amĂ©ricains regardent ce conflit comme sâils assistaient Ă un match de boxe. Quand lâun des combattants reçoit un mauvais coup, on arrĂȘte le match, on le soigne et on recommence. Les EuropĂ©ens devraient dâabord user de leur influence pour exiger le retrait des IsraĂ©liens des territoires occupĂ©s, faire pression sur Arafat pour que les attentats-suicide sâarrĂȘtent et ensuite exiger des Nations Unies la mise en place de troupes dâinterposition pour que les modĂ©rĂ©s puissent reprendre leurs nĂ©gociations. Actuellement les modĂ©rĂ©s nâont plus le droit au chapitre, ce sont les extrĂ©mistes qui ont pignon sur rue. IsraĂ«l a droit Ă la sĂ©curitĂ© et la Palestine a le droit dâexister.
Le guerrier nâest jamais fatiguĂ© ?Je ne connais pas le dĂ©couragement. Ce nâest pas dans mon tempĂ©rament. En tant que premier fils dâune famille de sept gosses, je nâai jamais eu le droit de baisser les bras.
Un duo avec Tiken Jah Fakoly est-il un jour envisageable ?Nos routes ne se croisent pas, elles sont vraiment parallĂšles, you know⊠En revanche, je suis en train de lancer de jeunes musiciens ivoiriens qui font du trĂšs trĂšs bon reggae : Hamed Farras, IsmaĂ«l Isaac, Fadaldey. Leurs disques sont distribuĂ©s par ma maison de distribution (Nouvelle Jat Music) et jâessaie de trouver des majors en Europe qui puissent permettre Ă ces talents de se faire connaĂźtre.
Pour votre concert parisien Ă lâOlympia le 15 mai, envisagez-vous dâavoir des invitĂ©s comme câĂ©tait le cas lors de votre passage Ă Bercy en octobre 2000 ?
Je souhaiterais inviter, si son programme le lui permet, mon frĂšre Lokua Kanza. Câest un grand musicien que je respecte et jâaime sa voix. Il est congolais, rwandais, et jâajouterais, ivoirien aussi, car il a vĂ©cu pendant un temps en CĂŽte dâIvoire.