ParisÂ
24/04/2002 -Â

«Les Maliens sont tous des virtuoses de leurs instruments ou dâimpressionnants chanteurs. Je suis lĂ en tant que musicien stagiaire»⊠Paroles humbles, regards respectueux et la pop star britannique du moment, Damon Albarn, sâefface pour laisser jouer les neuf musiciens tout juste arrivĂ©s du Mali dans le prestigieux théùtre Barbican de Londres, bourrĂ© Ă craquer. «Ils mâaccompagnent autant que je les accompagne» prĂ©cise lâhĂŽte londonien qui vient prĂ©senter la version live du nouvel opus rĂ©alisĂ© entre le Mali et Londres.
La plupart des spectateurs sont venus voir le dernier caprice de lâenfant terrible du rock anglais archi connu outre-manche. AprĂšs avoir Ă©coulĂ© plusieurs millions dâalbums de pop au sein du groupe Blur, Damon Albarn a rĂ©cemment surpris son public avec le projet Gorillaz, qui prend un virage hip hop et dub, sur lequel il a invitĂ© dâautres artistes, notamment le cubain Ibrahim Ferrer.
Finalement le public anglais, qui connaĂźt peu la musique malienne «à part peut-ĂȘtre Ali Farka TourĂ© et Salif Keita» souligne Nick Gold (producteur des albums dâAli Farka TourĂ© et Oumou Sangare), va se laisser sĂ©duire par les stars africaines quâil dĂ©couvre. Sur scĂšne, la magie opĂšre peu Ă peu avec les musiciens anglais (deux claviers, un batteur, un bassiste, un guitariste et Albarn Ă la guitare et au mĂ©lodica) visiblement fascinĂ©s par leurs homologues maliens. Face Ă ce public habituĂ© aux machines bien huilĂ©es du rock, Afel Bocum croit devoir sâexcuser du temps pris pour accorder les instruments: «il faut les dorloter, ici il fait froid». Et peu Ă peu le balafon de Neba Solo, la calebasse dâHama Sankare, le Nâgoni de Ko Kan Ko Sata Doumbia et la voix dâAfel Bocum enflamment la salle.
Un son inédit
Damon Albarn prend le mĂ©lodica ou pose sa voix chaude sur cet ultime melting-pot musical entre lâEurope et Bamako, qui recĂšle pourtant un son inĂ©dit. «Ce nâest pas un projet afro-europĂ©en. Ce disque nâa rien avoir avec ceux de Ry Cooder avec Ali Farka Toure ou ceux de Taj Mahal, analyse Nick Gold, un habituĂ© des rencontres musicales entre Nord et Sud, je nâai jamais entendu quoi que ce soit qui y ressemble, câest vraiment un travail trĂšs intime de Damon Albarn ».
Contrairement Ă dâautres rencontres, Mali Music nâest pas nĂ© de lâimagination dâun producteur. Câest lâONG britannique Oxfam qui a voulu «envoyer» son ambassadeur anglais au Mali. «Cette association caritative cherche de nouveaux moyens de toucher un public plus jeune de moins en moins enclin Ă donner de lâargent pour les pays pauvres. Ils mâont donc demandĂ© de partir les reprĂ©senter, mais jâai refusĂ© ce cĂŽtĂ© un peu paternaliste. Si jâallais au Mali, câĂ©tait pour faire un disque. Les musiciens maliens seront payĂ©s et tout lâargent de mes ventes sera reversĂ© Ă Oxfam, mais ce nâest pas un disque de charitĂ©. Jâessaye dâapprendre des erreurs des anciennes gĂ©nĂ©rations dâartistes ; comme Live Aid ou Band Aid, qui nâont finalement eu que des actions Ă court terme» raconte Damon Albarn.
AprĂšs une initiation discographique aux mĂ©lodies maliennes, le jeune homme est donc parti avec deux magnĂ©tophones DAT et un mĂ©lodica. «Jâaime beaucoup cet instrument explique-t-il. Il est trĂšs « sociable » et pratique. Si jâĂ©tais parti avec une guitare et ampli, cela aurait Ă©tĂ© plus compliquĂ© âŠde toutes façons jâai surtout beaucoup Ă©coutĂ© avant de jouer». De retour Ă Londres avec plus de quarante heures de musiques et de sons, Albarn a bricolĂ© et rĂ©arrangĂ© sur ordinateur pendant prĂšs dâun an. GrĂące Ă Nick Gold, la maquette sâest retrouvĂ©e au studio Bogolan, chez Mali K7, lâunique maison de disque de Bamako tenue par deux Français. «Il nây avait pas beaucoup de chants Ă lâorigine, raconte Damon Albarn, car je ne comprenais pas les paroles, jâavais peur de les tronquer et de changer le sens au montage ».
Entre Londres et Bamako
Au moment oĂč Yves Werner, ingĂ©nieur du son Ă Bamako (pour Ali Farka TourĂ©, Issa Bagayogo, âŠ), reçoit cette maquette il travaille avec Afel Bocum, tout juste arrivĂ© de NiafunkĂ©, petite ville ocre de 3000 habitants sur les rives du fleuve Niger, Ă quelques heures de piste de Tombouctou. Yves Werner lui propose de travailler sur ce projet avec quelques autres musiciens. LâingĂ©nieur du son sera donc «le liant qui permet Ă la sauce de prendre pour que les arrangements fonctionnent, que les artistes maliens puissent se poser sans problĂšme sur de nouveaux rythmes». Puis, la prĂ©cieuse maquette fait un nouveau voyage pour Londres oĂč la musique est de nouveau retravaillĂ©e, avant de retourner Ă Bamako pour que les artistes prĂ©parent la «version scĂ©nique». «Jâaime ces allers-retours, ces dialogues entre les deux pays : câest finalement proche de la dĂ©marche» souligne Damon Albarn, mĂȘme si Afel Bocum tempĂšre : «Cela nâa pas Ă©tĂ© facile car nous nâavions pas lâhabitude de jouer avec autant dâinstruments amplifiĂ©s Ă la fois, mais je suis trĂšs content du rĂ©sultat ».
Le rĂ©sultat donne un opus Ă©clectique, entre musique traditionnelle, groove techno, morceaux ragga dub : un album fleuve, carnet de voyage personnel dâun musicien anglais en balade au Mali, avec des titres enregistrĂ©s entre Bamako, le Niger ou Kela, un village de griots. Chaque titre de lâalbum porte un nom de lieu (lâInstitut National des Arts, le Hogon) ou de bars de Bamako ( Le Relax, le Djembe, âŠ). «Je suis musicien, et traĂźner dans les bars, câest bien le privilĂšge des musiciens » sourit Albarn.
AtmosphĂšre atmosphĂšre
Seul hic de cette belle aventure musicale : Toumani Diabate fut surpris de retrouver un bĆuf enregistrĂ© chez lui Ă 4 heures du matin sur ce disque. Le mĂ©lodica et la kora ne sâaccordent pas assez bien selon lui⊠Mais trop tard pour retirer ce titre du disque et de toutes façons Damon trouve que « peu importe le son, ce qui compte câest lâatmosphĂšre. On sent le cĂŽtĂ© spontanĂ©, câest ce qui me plaĂźt». Alors, un peu autoritaire le voyageur-musicien qui aurait fait un petit tour au Mali Ă la recherche dâune nouvelle toquade musicale ? «Dans un sens, je ne peut pas contester le fait que jâai passĂ© trop peu de temps au Mali pour tout comprendre, concĂšde Albarn, mais je nâai voulu exploiter personne. Jâai passĂ© plus dâun an de ma vie sur ce projet et Ă chaque fois que jâĂ©coutais les sons, jâĂ©tais au Mali dans ma tĂȘte ».
Elodie Maillot
Damon Albarn and Friends Mali Music (EMI)