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Mario Canonge et Tony Chasseur

ApÎtres du jazz caribéen


Paris 

21/03/2002 - 

Au regard de la scĂšne antillaise en Ă©tat d’hibernation, la mĂ©tropole française commençait presque Ă  oublier qu’elle possĂ©dait des dĂ©partements d’outre-mer. Jusqu'au rĂ©veil de deux Martiniquais : un pianiste, Mario Canonge, et un chanteur, Tony Chasseur. Chacun nous livre un nouvel album (respectivement Carte Blanche et Diamant des Ăźles) trĂšs swing et truffĂ© d’invitĂ©s qui se distingue par une couleur mosaĂŻque empruntĂ©e Ă  toute la CaraĂŻbe. Regard mĂȘlĂ© sur deux rĂ©novateurs d'une musique dite crĂ©ole.




Tous les deux Martiniquais de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration, ils viennent de signer respectivement un cinquiĂšme album sur lesquels ils se sont invitĂ©s mutuellement. Outre cette ressemblance, Mario Canonge et Tony Chasseur ont un autre point commun : ĂȘtre Ă  contre-courant du zouk-love. "Il s’agit d’une musique trop commerciale, trop formatĂ©e !", s’exclame le premier. "C’est de la variĂ©tĂ© qui n’aborde que les peines de cƓur...", renchĂ©rit le second. Une position que les deux protagonistes dĂ©fendent Ă  leur maniĂšre sur leur dernier CD, puisque l’un est pianiste et l’autre chanteur. Bref, le zouk-love serait-il de la "soupe" pour Mario Canonge et Tony Chasseur ? Non. Ces musiciens sont indulgents et ont trop de respect pour employer un tel qualificatif Ă  l’égard des artistes officiant dans le zouk-love qui, comme eux, portent haut et fort les couleurs crĂ©oles.

Ces deux-lĂ  prĂ©fĂšrent surfer diffĂ©remment sur la vague antillaise avec leur propre grĂące plutĂŽt que de suivre bĂȘtement le courant ambiant. Car, Mario Canonge comme Tony Chasseur s’accordent Ă  reconnaĂźtre que le zouk-love Ă  la dent dure sur les Ăźles françaises de la CaraĂŻbe. Mais cette vision personnelle de la musique dite antillaise n’empĂȘche nullement nos deux compĂšres d’ĂȘtre proches de cette grande famille caribĂ©enne avec laquelle ils ont toujours su partager la scĂšne ou les studios.

Carte blanche

Le virtuose du piano le confirme avec Carte Blanche, un nouvel opus oĂč ne figurent pas moins de trente instrumentistes et chanteurs invitĂ©s, parmi lesquels Jocelyne BĂ©roard, Ralph Thamar, Tony Chasseur, Andy Narell avec ses steel-drums (ndlr : percussion de Trinidad fabriquĂ©e Ă  partir d’un fĂ»t de pĂ©trole) et les violonistes cubains de l’Orquesta Aragon. Une belle brochette d’intervenants qui donnent aux compositions du pianiste martiniquais des couleurs arc-en-ciel. "Tous les invitĂ©s a qui j’ai donnĂ©, d’une certaine maniĂšre, carte blanche, sont avant tout des copains, notamment les chanteurs. En fait, quand j’enregistre, j’aime bien qu’il y ait du monde autour de moi. Chacun apporte sa touche selon mes besoins, car j’affectionne la diversitĂ© de nos rythmes de la CaraĂŻbe", prĂ©cise Mario Canonge.

Cette envie de faire goĂ»ter sa recette musicale, estampillĂ©e jazz caribĂ©en, au fil de ses albums, est sans nul doute l’un des atouts majeurs de ce musicien camĂ©lĂ©on devenu Ă  l’heure actuelle incontournable sur la scĂšne internationale. Auteur, compositeur, arrangeur, producteur, rĂ©alisateur, il maĂźtrise de A Ă  Z la fabrication de son cocktail Ă©picĂ©. Un peu de biguine, quelques pincĂ©es de salsa, deux doigts de zouk raffinĂ©, un soupçon de reggae, le tout copieusement arrosĂ© Ă  la sauce jazzy. Les ingrĂ©dients ont beau ĂȘtre toujours les mĂȘmes, ça tourne ! "J’essaie de donner une couleur qui est peut-ĂȘtre la mienne. Par exemple, sur Tou lĂ© dĂ© nou sav, le seul titre tendance zouk de l’album, chantĂ© en duo par Tony Chasseur et BĂ©atrice Poullot d’origine rĂ©unionnaise, j’ai fait en sorte de respecter la rythmique du zouk, tout en apportant mes influences au niveau des harmonies, pour que cela sonne autrement", explique le sorcier des claviers.

Diamant des Ăźles
De son cĂŽtĂ©, Tony Chasseur a une attitude similaire sur son dernier enregistrement intitulĂ© Diamant des Ăźles, en essayant de se dĂ©marquer des deux poncifs en vigueur en terre antillaise : ĂȘtre un crooner version zouk-love ou un chanteur racine d’obĂ©dience traditionnelle.

Pour cela, il s’est entourĂ© de musiciens de renom du milieu jazzistique français, comme le pianiste Alain Jean-Marie, le bassiste Michel Alibo, sans oublier bien sĂ»r Mario Canonge. Avec de telles collaborations, Tony Chasseur ne pouvait qu’obtenir son statut de chanteur de swing caribĂ©en. Un titre honnĂȘtement mĂ©ritĂ© Ă  en juger son Ă©crin dĂ©diĂ© aux enfants des Antilles qui constituent, selon lui, le trĂ©sor de ces Ăźles dĂ©pourvues de richesses miniĂšres. "Le jazz a toujours fait partie de notre culture. Quand vous Ă©coutez le groupe Malavoi, par exemple, c’est trĂšs jazzy dans l’esprit. Bon, c’est vrai que tous les gens qui m’ont suivi sur ce disque sont mes potes. Mais ce n’est pas uniquement pour cette raison que je les ai conviĂ©s. J’ai souhaitĂ© les mettre en avant pour que mon registre vocal Ă©pouse leur accompagnement. Ce sont tous des rĂ©fĂ©rences que l’on ne reconnaĂźt pas toujours aux Antilles. En Martinique ou en Guadeloupe, on a un complexe en pensant que ce qui vient de l’étranger est meilleur !", souligne Tony Chasseur. Et d’ajouter, "Je crois avoir trouvĂ© mon chemin avec ce Diamant des Ăźles. Il est un peu une photographie d’un artiste antillais d’aujourd’hui. C’est-Ă -dire, quelqu’un capable de passer en revue les diffĂ©rents rythmes de nos Ăźles, du kompa Ă  la mazurka, de la biguine au bolĂ©ro, sans occulter le zouk de qualitĂ©, bien sĂ»r !".

Voix au timbre de miel, solos instrumentaux bien dosĂ©s, arrangements irrĂ©prochables, le dandy des pianos-bars de Fort-de-France dans les annĂ©es 80 a su habilement nĂ©gocier sa place dans l’arĂšne crĂ©olophone du XXIĂšme siĂšcle. D’autant que le message est Ă  la hauteur de l’habillage. "Il y a des titres comme ChĂ©chĂ© adan tchĂ©-w ("Cherche dans ton cƓur") dont l’inspiration est partie des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. AprĂšs cette tragĂ©die, j’ai eu le sentiment que le monde Ă©tait divisĂ© en deux : d’un cĂŽtĂ©, les mauvais musulmans, de l’autre, les bons chrĂ©tiens ! Cela m’a donnĂ© l’idĂ©e de chanter une sorte d’appel Ă  l’unitĂ©, afin que chacun observe les individus avec le regard du cƓur, plutĂŽt qu’à travers sa confession", prĂ©cise Tony Chasseur.

Cousinage

Si aujourd’hui, Mario Canonge (ci-dessus) et Tony Chasseur apparaissent un peu comme les deux apĂŽtres du jazz caribĂ©en, ce n’est pas le fruit du hasard. Depuis le dĂ©but, le pianiste comme le chanteur ont des parcours trĂšs cousins et qui se dĂ©marquent du lot.
D’abord, ils commencent leur carriĂšre tardivement dans le chef-lieu de la Martinique. L’un, s’initie Ă  l’orgue de l’église Sainte-ThĂ©rĂšse, Ă  l’ñge de 15 ans, l’autre entame ses premiĂšres vocalises sur le campus, Ă  22 ans. Ensuite, tout leur travail est basĂ© sur des rencontres perpĂ©tuelles et des expĂ©riences collectives les plus diverses. Pour ne citer que quelques exemples, et rafraĂźchir notre mĂ©moire, ce sont eux qui fondent en 1988 avec Michel Alibo, Sakiyo, premier groupe de zouk progressif. Un style reconnu Ă  l’époque aussi bien en Outre-mer qu’en mĂ©tropole. Puis, ils apportent leur contribution Ă  l’aventure baptisĂ©e Grand MĂ©chant Zouk, regroupant les meilleurs artistes antillais. On les retrouve Ă©galement tous les deux Ă  des pĂ©riodes diffĂ©rentes au sein de Malavoi. Des expĂ©rimentations qui enrichissent considĂ©rablement leur bagage musical, notamment celui de Mario Canonge : "Le fait d’avoir jouĂ© avec des noms connus, qu’il s’agisse de musiciens antillais ou de pointures comme Dee Dee Bridgewater, Manu Dibango ou Michel Jonasz, m’a permis d’échanger des savoir-faire. En croisant des cultures variĂ©es, on favorise la crĂ©ation et les choses avancent. C’est pour cela que je ne me considĂšre pas comme un pianiste exclusivement caribĂ©en. Je pense ĂȘtre aussi Ă  l’aise dans la musique africaine, brĂ©silienne que dans le jazz".

Pour sa part, Tony Chasseur, en tant qu’interprĂšte, a profitĂ© de ces diffĂ©rentes sessions pour parfaire son chant veloutĂ©, mais aussi mĂ»rir son discours, celui, entre autre, sur l’identitĂ© crĂ©ole. "Le crĂ©ole est une barriĂšre mĂȘme si c’est une langue Ă  part entiĂšre. En tant que chanteur, on nous met en dehors des quotas francophones, alors que nous sommes français ! C’est injuste. Donc, maintenant je m’exprime en crĂ©ole, presque, par rebellion", prĂ©cise l’artiste.

Au regard des parcours de Mario Canonge et de Tony Chasseur, et Ă  l’écoute de leur dernier enregistrement, le constat est sans appel : chacun, par sa dĂ©marche, a apportĂ© une pierre Ă  l’édifice d’un courant musical rĂ©novateur. Un souffle salutaire dont les Antilles avaient besoin. Il semblait donc naturel que les chemins de ces deux missionnaires culturels se croisent Ă  maintes reprises entre Fort-de-France et Paris. A quand un duo piano-voix ?

Mario Canonge Carte Blanche (Couleurs Music/Wagram)
Tony Chasseur Diamant des Ăźles (JPS Production)

Daniel  Lieuze