Les groupes français qui comptent plus de trente ans de carriĂšre, une quinzaine d'albums et environ 80 concerts par an, sont moins nombreux que les menhirs de Carnac. Tri Yann fait partie de ce club trĂšs restreint et nous gratifie dâun album enregistrĂ© en public pour cĂ©lĂ©brer lâĂ©vĂšnement. Entretien avec les trois Jean fondateurs.
RFI Musique : Lorsque vous avez commencé en décembre 70 à jouer ensemble, pensiez-vous que cela durerait si longtemps ?
Jean-Louis Jossic : Non, franchement. Dâautant moins que notre premiĂšre maison de disques Ă lâĂ©poque pensait que Tri Yann correspondait Ă un simple phĂ©nomĂšne de mode. En fait, en nous signant, ils pensaient nous enterrer rapidement et puis voilà ⊠Durs comme le roc breton, on est toujours lĂ !
Vous sortez votre nouveau disque pour célébrer cet anniversaire Trente ans au Zénith. Votre carriÚre n'a pourtant pas toujours été au zénith ?...
JLJ : La vie de Tri Yann a Ă©tĂ© lâespoir de faire pendant quelques annĂ©es un boulot qui nous plaisait. Une sorte de mĂ©tier passion et puis de nous dire, Ă vingt ans, qu'on ne deviendrait probablement pas des vieux folkeux Ă trente. Et puis, lorsque vinrent les trente ans, on sâest dit quâon ne serait pas des vieux rockers et puis Ă trente-cinq, on sâest dit quâon allait tout replier et faire autre chose. Ainsi de suite. En fait, on a toujours eu lâimpression dâavoir des projets devant nous et de ne pas avoir de doutes sur ce quâon voulait faire. LĂ oĂč on aurait pu avoir des doutes, câest dans ce fameux temps mort que tout le monde a connu dans le monde celtique, dans les annĂ©es 80 oĂč beaucoup ont disparus en route. On a eu la chance dâavoir un public fidĂšle. Et câest ce qui a permis dâattĂ©nuer le doute et de rebondir dans les annĂ©es 90.
Vous dites dâailleurs volontiers que vous ĂȘtes plus tournĂ©s vers la scĂšne que vers le disque.
JLJ : Le disque, câest un peu de la musique en boĂźte finalement. Câest un peu comme une boĂźte de petit pois ; ça ne vaudra jamais la fraĂźcheur du vĂ©ritable petit pois cueilli par le paysan qui vous lâamĂšne sur un plateau pour le dĂ©guster frais. Et bien pour nous, le petit pois frais, câest le spectacle vivant ! Ăa, câest notre truc ! Et si on avait vraiment dĂ» faire une carriĂšre comme certains chanteurs qui choisissent entre disque ou scĂšne, cela aurait Ă©tĂ© la scĂšne, sans jamais faire de disque. Je crois que cette importance de la scĂšne, cela nous a permis dâavoir le contact avec le public qui dans des moments de doute, de remise en question nous a permis dâaller de lâavant, dâaller plus loin. La scĂšne, câest un gage de survie.
Vous associez Ă©galement souvent le terme de convivialitĂ© Ă celui de longĂ©vitĂ©âŠ
JLJ : En effet, je crois que ce qui est important dans le spectacle vivant, câest une espĂšce de convivialitĂ©, dâeffet miroir. On raconte souvent dans notre mĂ©tier que les gens qui sont sur scĂšne ne voient pas le public. Ce nâest pas vrai, parce que maintenant il y a une telle masse dâĂ©clairages que les premiers rangs au moins sont comme en plein jour. On voit la salle. Alors on est au spectacle nous aussi, on voit leur tĂȘte, on voit leur Ă©volution, sâils dansent, sâils chantent et finalement cette convivialitĂ©, câest ce qui nous permet de savoir en direct, si on plaĂźt, si on ne plaĂźt pas et nous-mĂȘmes, dâavoir la frite pour continuer.
Jean-Paul Corbineau : Sans le regard des gens, câest vrai quâon ne pourrait pas faire ce mĂ©tier. En studio, moi, je ne suis pas le mĂȘme que lorsque je vois quelquâun sourire ou chanter. Mon plus rĂ©cent souvenir de scĂšne et de partage, câĂ©tait il y a quelques jours. Une petite mĂ©mĂ©, extraordinaire, qui Ă©tait au milieu de gamins de quinze, vingt ans. Toute seule au milieu des excitĂ©s et qui tapait des mains comme une folle ! Jâai trouvĂ© cette image extraordinaire et je lâaurais longtemps en tĂȘte.
Parmi les autres moments forts de ce disque et de votre concert au ZĂ©nith de Paris, il y a Ă©galement lâinvitation faite Ă Hugues Aufray.
JPC : Hugues Aufray a Ă©tĂ© certainement un de ceux grĂące Ă qui on a fait ce boulot. Je ne me serais pas intĂ©ressĂ© au folk, Ă la musique traditionnelle en France sâil nây avait pas eu Hugues Aufray, câest sĂ»r ! Je connais toutes ses chansons par cĆur. Et en plus il nâest pas venu sur scĂšne pour nous faire plaisir, mais comme il nous lâa dit pour aussi se faire plaisir. JâĂ©tais trĂšs Ă©mu ce soir-lĂ . Il avait lâair vraiment content dâĂȘtre lĂ . Un trĂšs, trĂšs, beau cadeau dâanniversaire.
Des moments quâon voit Ă©galement puisqu'en plus du CD, il existe un DVD du concert.
Jean Chocun : Câest notre premier DVD. Pour les trente ans, ça valait le coup de se fendre dâun DVD non ? On y a mis beaucoup dâĂ©nergie et on a passĂ© beaucoup de temps dessus. Il y a lâintĂ©grale du concert et la participation dâHugues Aufray avec Santiano qui sâest fait au dĂ©bottĂ©, avec le public qui rĂ©agit au quart de tour. Il a carrĂ©ment Ă©tĂ© emportĂ© par les spectateurs et tout le monde a suivi⊠CâĂ©tait peut-ĂȘtre un petit peu haut par rapport Ă la tonalitĂ© normale de la chanson (sourire) Mais alors quelle pĂȘche ! Ce fut un grand souvenir.
Il y a aussi une cinquantaine de minutes de reportage sur la vie et les mĆurs du groupe Tri Yann. On est quand mĂȘme huit dans ce groupe ! Il y a Ă©galement un petit court-mĂ©trage qui a Ă©tĂ© tournĂ© par Konan Mevel, notre cornemuseux, sur les dĂ©chets dâune marĂ©e noire sur la plage du Croisic. Câest fait avec beaucoup de sensibilitĂ© et câest un bel hommage rendu aux gens qui ont nettoyĂ©.
Ce qui est frappant dans les chants traditionnels bretons, câest quâils peuvent aussi bien ĂȘtre dĂ©clinĂ©s dans tous les genres : rock, rap ou chanson, ce qui nâest pas le cas de la musique traditionnelle basque, corse ou autre.
JPJ : Je crois que ce qui est propre Ă la musique celtique en gĂ©nĂ©ral, et bretonne en particulier, câest quâil y a une importance de la ligne mĂ©lodique simple. Et que finalement un air, câest quelques notes. Il nây a pas autour des arrangements, des polyphonies. La tradition est jouĂ©e par un chanteur ou un biniou, câest tout. Ce quâon retrouve au Pays basque, en Corse, chez les Bulgares, est lâair dĂ©jĂ liĂ© Ă un type dâarrangement. Sâil nây a pas cette espĂšce de polyphonie, ça ne sent pas la Corse⊠Par contre, en Bretagne, lâair tout nu peut ĂȘtre dĂ©veloppĂ© de beaucoup de façons diffĂ©rentes. Il peut devenir rock, il peut ĂȘtre simplement folk, il peut devenir techno parce que câest une matiĂšre trĂšs brute et trĂšs simple Ă adapter.
Avec Dan Ar Braz et Alan Stivell, on vous a carrément mis au Panthéon des héros de la musique bretonne et celtique. Vous considérez-vous comme les détenteurs de cette musique ou plutÎt comme des passeurs ?
JC : Cette mouvance de la musique celtique et bretonne, on lâa dĂ©couverte dans les annĂ©es 70 et on y a trouvĂ© beaucoup dâintĂ©rĂȘt. On a effectivement continuĂ© Ă vivre de cela. On y a aussi apportĂ©, je crois, une certaine pĂ©rennitĂ©. Mais cela aurait vraiment Ă©tĂ© dommage quâĂ un moment ou Ă un autre, il nây ait pas une jeune gĂ©nĂ©ration qui sâintĂ©resse Ă cela et reprenne un peu cette musique Ă son compte. Cela aurait voulu dire que les Stivell, les Dan Ar Braz, les Servat nâauraient servi Ă rien. Or, il y a un regain dâintĂ©rĂȘt, une nouvelle crĂ©ativitĂ© qui existe avec des groupes, plus ou moins intĂ©ressants selon les cas. Mais il y en a de trĂšs intĂ©ressants. Nous sommes trĂšs, trĂšs content de cela. Ăa fait de la vie.
Paradoxalement on vous a «panthĂ©onisé» sur lâautel de la musique traditionnelle alors quâĂ vos dĂ©buts vous Ă©tiez considĂ©rĂ©s par les purs et durs du genre, comme des voyous, des pilleurs de patrimoine.
JPJ : (Rires) Oui ! Ce qui sâest passĂ©, au dĂ©but de ce mouvement de la rĂ©novation de la musique celtique, câest que cela sâappuyait sur des gens issus de milieux un peu traditionnels comme les cercles celtiques ou les bagadous. Et dans ces cercles, il y avait des gens extrĂȘmement progressistes et dâautres qui se prĂ©tendaient maĂźtres, dĂ©tenteurs et donc propriĂ©taires dâune tradition. Ceux-lĂ Ă©taient de vrais ayatollahs et ont tentĂ© de minimiser ou de dĂ©nigrer notre musique. Simplement, le mouvement sâest dĂ©veloppĂ© en dehors de ce petit cercle fermĂ©, il a conquis toute une jeunesse. Câest la rĂ©ussite de ce mouvement qui fait quâaujourdâhui les plus orthodoxes sont morts et ne peuvent plus dire grand chose. Ils sont totalement dĂ©bordĂ©s. Franchement - pour quâon se rende bien compte - on parle aujourdâhui des nouveaux groupes, des nouvelles tendances de la musique bretonnes qui se rapprochent quelquefois du hip hop, de la musique techno⊠mais il y a trente ans, les types se faisaient plastiquer sâils faisaient cette musique-lĂ !!! Aujourdâhui, cela paraĂźt ĂȘtre une Ă©volution possible et mĂȘme recommandable. Il y a eu des tournants, je crois. Le fait que Chantal Goya chante un jour : «BĂ©cassine*, câest ma cousine» a montrĂ© que tout Ă©tait permis ! (HilaritĂ© gĂ©nĂ©rale).