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Chronique album


Tri Yann

30 ans de celtitude


Paris 

15/03/2002 - 

A l'occasion de la Saint Patrick et de la double Nuit Celtique qui enflammera ce soir et demain l'immense Stade de France aux portes de Paris, RFI Musique vous entraĂźne dans cette galaxie qui sent bon la mer, la lande et le houblon :
- Aujourd'hui : zoom sur le groupe breton Tri Yann
- Lundi 18 : un compte-rendu de ces Nuits Celtiques
- Mardi 19 : le récit d'une expérience originale, le mariage entre musique celtique et musique baroque




Les groupes français qui comptent plus de trente ans de carriĂšre, une quinzaine d'albums et environ 80 concerts par an, sont moins nombreux que les menhirs de Carnac. Tri Yann fait partie de ce club trĂšs restreint et nous gratifie d’un album enregistrĂ© en public pour cĂ©lĂ©brer l’évĂšnement. Entretien avec les trois Jean fondateurs.

RFI Musique : Lorsque vous avez commencé en décembre 70 à jouer ensemble, pensiez-vous que cela durerait si longtemps ?
Jean-Louis Jossic :
Non, franchement. D’autant moins que notre premiĂšre maison de disques Ă  l’époque pensait que Tri Yann correspondait Ă  un simple phĂ©nomĂšne de mode. En fait, en nous signant, ils pensaient nous enterrer rapidement et puis voilà
 Durs comme le roc breton, on est toujours lĂ  !

Vous sortez votre nouveau disque pour célébrer cet anniversaire Trente ans au Zénith. Votre carriÚre n'a pourtant pas toujours été au zénith ?...
JLJ :
La vie de Tri Yann a Ă©tĂ© l’espoir de faire pendant quelques annĂ©es un boulot qui nous plaisait. Une sorte de mĂ©tier passion et puis de nous dire, Ă  vingt ans, qu'on ne deviendrait probablement pas des vieux folkeux Ă  trente. Et puis, lorsque vinrent les trente ans, on s’est dit qu’on ne serait pas des vieux rockers et puis Ă  trente-cinq, on s’est dit qu’on allait tout replier et faire autre chose. Ainsi de suite. En fait, on a toujours eu l’impression d’avoir des projets devant nous et de ne pas avoir de doutes sur ce qu’on voulait faire. LĂ  oĂč on aurait pu avoir des doutes, c’est dans ce fameux temps mort que tout le monde a connu dans le monde celtique, dans les annĂ©es 80 oĂč beaucoup ont disparus en route. On a eu la chance d’avoir un public fidĂšle. Et c’est ce qui a permis d’attĂ©nuer le doute et de rebondir dans les annĂ©es 90.

Vous dites d’ailleurs volontiers que vous ĂȘtes plus tournĂ©s vers la scĂšne que vers le disque.
JLJ :
Le disque, c’est un peu de la musique en boĂźte finalement. C’est un peu comme une boĂźte de petit pois ; ça ne vaudra jamais la fraĂźcheur du vĂ©ritable petit pois cueilli par le paysan qui vous l’amĂšne sur un plateau pour le dĂ©guster frais. Et bien pour nous, le petit pois frais, c’est le spectacle vivant ! Ça, c’est notre truc ! Et si on avait vraiment dĂ» faire une carriĂšre comme certains chanteurs qui choisissent entre disque ou scĂšne, cela aurait Ă©tĂ© la scĂšne, sans jamais faire de disque. Je crois que cette importance de la scĂšne, cela nous a permis d’avoir le contact avec le public qui dans des moments de doute, de remise en question nous a permis d’aller de l’avant, d’aller plus loin. La scĂšne, c’est un gage de survie.

Vous associez Ă©galement souvent le terme de convivialitĂ© Ă  celui de longĂ©vité 
JLJ :
En effet, je crois que ce qui est important dans le spectacle vivant, c’est une espĂšce de convivialitĂ©, d’effet miroir. On raconte souvent dans notre mĂ©tier que les gens qui sont sur scĂšne ne voient pas le public. Ce n’est pas vrai, parce que maintenant il y a une telle masse d’éclairages que les premiers rangs au moins sont comme en plein jour. On voit la salle. Alors on est au spectacle nous aussi, on voit leur tĂȘte, on voit leur Ă©volution, s’ils dansent, s’ils chantent et finalement cette convivialitĂ©, c’est ce qui nous permet de savoir en direct, si on plaĂźt, si on ne plaĂźt pas et nous-mĂȘmes, d’avoir la frite pour continuer.
Jean-Paul Corbineau : Sans le regard des gens, c’est vrai qu’on ne pourrait pas faire ce mĂ©tier. En studio, moi, je ne suis pas le mĂȘme que lorsque je vois quelqu’un sourire ou chanter. Mon plus rĂ©cent souvenir de scĂšne et de partage, c’était il y a quelques jours. Une petite mĂ©mĂ©, extraordinaire, qui Ă©tait au milieu de gamins de quinze, vingt ans. Toute seule au milieu des excitĂ©s et qui tapait des mains comme une folle ! J’ai trouvĂ© cette image extraordinaire et je l’aurais longtemps en tĂȘte.

Parmi les autres moments forts de ce disque et de votre concert au ZĂ©nith de Paris, il y a Ă©galement l’invitation faite Ă  Hugues Aufray.
JPC :
Hugues Aufray a Ă©tĂ© certainement un de ceux grĂące Ă  qui on a fait ce boulot. Je ne me serais pas intĂ©ressĂ© au folk, Ă  la musique traditionnelle en France s’il n’y avait pas eu Hugues Aufray, c’est sĂ»r ! Je connais toutes ses chansons par cƓur. Et en plus il n’est pas venu sur scĂšne pour nous faire plaisir, mais comme il nous l’a dit pour aussi se faire plaisir. J’étais trĂšs Ă©mu ce soir-lĂ . Il avait l’air vraiment content d’ĂȘtre lĂ . Un trĂšs, trĂšs, beau cadeau d’anniversaire.

Des moments qu’on voit Ă©galement puisqu'en plus du CD, il existe un DVD du concert.
Jean Chocun :
C’est notre premier DVD. Pour les trente ans, ça valait le coup de se fendre d’un DVD non ? On y a mis beaucoup d’énergie et on a passĂ© beaucoup de temps dessus. Il y a l’intĂ©grale du concert et la participation d’Hugues Aufray avec Santiano qui s’est fait au dĂ©bottĂ©, avec le public qui rĂ©agit au quart de tour. Il a carrĂ©ment Ă©tĂ© emportĂ© par les spectateurs et tout le monde a suivi
 C’était peut-ĂȘtre un petit peu haut par rapport Ă  la tonalitĂ© normale de la chanson (sourire) Mais alors quelle pĂȘche ! Ce fut un grand souvenir.
Il y a aussi une cinquantaine de minutes de reportage sur la vie et les mƓurs du groupe Tri Yann. On est quand mĂȘme huit dans ce groupe ! Il y a Ă©galement un petit court-mĂ©trage qui a Ă©tĂ© tournĂ© par Konan Mevel, notre cornemuseux, sur les dĂ©chets d’une marĂ©e noire sur la plage du Croisic. C’est fait avec beaucoup de sensibilitĂ© et c’est un bel hommage rendu aux gens qui ont nettoyĂ©.
Ce qui est frappant dans les chants traditionnels bretons, c’est qu’ils peuvent aussi bien ĂȘtre dĂ©clinĂ©s dans tous les genres : rock, rap ou chanson, ce qui n’est pas le cas de la musique traditionnelle basque, corse ou autre.
JPJ :
Je crois que ce qui est propre Ă  la musique celtique en gĂ©nĂ©ral, et bretonne en particulier, c’est qu’il y a une importance de la ligne mĂ©lodique simple. Et que finalement un air, c’est quelques notes. Il n’y a pas autour des arrangements, des polyphonies. La tradition est jouĂ©e par un chanteur ou un biniou, c’est tout. Ce qu’on retrouve au Pays basque, en Corse, chez les Bulgares, est l’air dĂ©jĂ  liĂ© Ă  un type d’arrangement. S’il n’y a pas cette espĂšce de polyphonie, ça ne sent pas la Corse
 Par contre, en Bretagne, l’air tout nu peut ĂȘtre dĂ©veloppĂ© de beaucoup de façons diffĂ©rentes. Il peut devenir rock, il peut ĂȘtre simplement folk, il peut devenir techno parce que c’est une matiĂšre trĂšs brute et trĂšs simple Ă  adapter.

Avec Dan Ar Braz et Alan Stivell, on vous a carrément mis au Panthéon des héros de la musique bretonne et celtique. Vous considérez-vous comme les détenteurs de cette musique ou plutÎt comme des passeurs ?
JC :
Cette mouvance de la musique celtique et bretonne, on l’a dĂ©couverte dans les annĂ©es 70 et on y a trouvĂ© beaucoup d’intĂ©rĂȘt. On a effectivement continuĂ© Ă  vivre de cela. On y a aussi apportĂ©, je crois, une certaine pĂ©rennitĂ©. Mais cela aurait vraiment Ă©tĂ© dommage qu’à un moment ou Ă  un autre, il n’y ait pas une jeune gĂ©nĂ©ration qui s’intĂ©resse Ă  cela et reprenne un peu cette musique Ă  son compte. Cela aurait voulu dire que les Stivell, les Dan Ar Braz, les Servat n’auraient servi Ă  rien. Or, il y a un regain d’intĂ©rĂȘt, une nouvelle crĂ©ativitĂ© qui existe avec des groupes, plus ou moins intĂ©ressants selon les cas. Mais il y en a de trĂšs intĂ©ressants. Nous sommes trĂšs, trĂšs content de cela. Ça fait de la vie.

Paradoxalement on vous a «panthĂ©onisé» sur l’autel de la musique traditionnelle alors qu’à vos dĂ©buts vous Ă©tiez considĂ©rĂ©s par les purs et durs du genre, comme des voyous, des pilleurs de patrimoine.
JPJ :
(Rires) Oui ! Ce qui s’est passĂ©, au dĂ©but de ce mouvement de la rĂ©novation de la musique celtique, c’est que cela s’appuyait sur des gens issus de milieux un peu traditionnels comme les cercles celtiques ou les bagadous. Et dans ces cercles, il y avait des gens extrĂȘmement progressistes et d’autres qui se prĂ©tendaient maĂźtres, dĂ©tenteurs et donc propriĂ©taires d’une tradition. Ceux-lĂ  Ă©taient de vrais ayatollahs et ont tentĂ© de minimiser ou de dĂ©nigrer notre musique. Simplement, le mouvement s’est dĂ©veloppĂ© en dehors de ce petit cercle fermĂ©, il a conquis toute une jeunesse. C’est la rĂ©ussite de ce mouvement qui fait qu’aujourd’hui les plus orthodoxes sont morts et ne peuvent plus dire grand chose. Ils sont totalement dĂ©bordĂ©s. Franchement - pour qu’on se rende bien compte - on parle aujourd’hui des nouveaux groupes, des nouvelles tendances de la musique bretonnes qui se rapprochent quelquefois du hip hop, de la musique techno
 mais il y a trente ans, les types se faisaient plastiquer s’ils faisaient cette musique-lĂ  !!! Aujourd’hui, cela paraĂźt ĂȘtre une Ă©volution possible et mĂȘme recommandable. Il y a eu des tournants, je crois. Le fait que Chantal Goya chante un jour : «BĂ©cassine*, c’est ma cousine» a montrĂ© que tout Ă©tait permis ! (HilaritĂ© gĂ©nĂ©rale).

Tri Yann Trente ans au Zénith (Marzelle/ Sony Music)
* la Bretonne la plus célÚbre de la bande dessinée.

Frédéric  Garat