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Chronique album


Arno

Not just a gigolo


Paris 

01/03/2002 - 

En entendant le nouvel album du chanteur Arno, on est impatient de rencontrer le bonhomme. En grande forme musicale, la langue bien pendue, il nous revient avec Arno Charles Ernest, quinze chansons dont (c’est presque devenu une tradition) une reprise des Rolling Stones Mother’s Little Helper qui fleure bon sa dĂ©prime et sa nostalgie des sixties/seventies. Nostalgique, ironique, poĂ©tique... Vive le chantre de la Belgique.



Arno Charles Ernest, c'est un drÎle de titre pour un album. Ce sont vos autres prénoms ?
Ce sont les prénoms de mes grands-pÚres, paternel et maternel. Je suis particuliÚrement content et fier de ce disque. Je pense que je ne peux pas faire mieux et je voulais leur dédier ce travail à eux deux qui ont été particuliÚrement tolérants avec leur femme.

Comme vous ?
Je n’ai plus de femme (sourire). Mais eux, ils ont Ă©tĂ© trĂšs tolĂ©rants. Mes grands-mĂšres, c’était deux salopes, mais je les aimais, des femmes avec de fortes personnalitĂ©s, mais c’était des bitches ! Ils ont beaucoup tolĂ©rĂ© ces femmes trĂšs strictes mais avec de forts caractĂšres. L’une Ă©tait russe et chanteuse. Elle est morte il y a un an de maniĂšre formidable Ă  96 ans. Elle m’a tĂ©lĂ©phonĂ© pour me demander de venir la voir, un dimanche. J’étais en studio, toute la famille est venue Ă  11 heures. Elle a demandĂ© : «Est-ce que tout le monde est lĂ  ? Oui. Bon, maintenant je vais faire dodo». Et puis, clack ! Elle est morte ! Elle a crevĂ© comme elle a vĂ©cu, en faisant chier le monde (rires).

Et votre autre grand-mĂšre ?
Mon autre grand-mĂšre, c’était une Anglaise. Elle Ă©tait vraiment dure. En fait, c’est une analyse que je fais sans trop rĂ©flĂ©chir. Et en me disant que je suis peut-ĂȘtre comme mes grands-parents.

Vous seriez plutÎt du cÎté bourreau ou victime ?
Victime ! Je pense plutĂŽt ĂȘtre une victime. Les hommes ne peuvent pas porter la douleur comme la portent les femmes. C’est insupportable pour eux. Je pense que les hommes croient tout savoir, mais les femmes, elles comprennent tout ! (mort de rire)

Comment doit-on interprĂ©ter alors la premiĂšre chanson de l’album Ma femme ?
C’est un hommage Ă  la mĂšre de mes enfants, Marie-Laure (ndlr : BĂ©raud, paroliĂšre et chanteuse). Il y a plein de gens qui sont dans mon cas avec leur femme ou leur petite amie, mais j’ai la chance de ne pas m’ĂȘtre mariĂ©. Sinon, je serais obligĂ© de faire des centaines de concerts comme Bob Dylan ou d’autre pour payer les pensions alimentaires. En Occident, dans les relations homme-femme, plus personne ne trouve sa place. Ils ne savent pas se positionner les uns par rapport aux autres. Les mecs sont branchĂ©s sur leur carriĂšre et les femmes aussi. Le boulot est un "full time job" qui empĂȘche les uns et les autres de s’aimer et de se dire qu’ils s’aiment.

Autre nouvelle chanson, Solo Gigolo. La rumeur veut que vous ayez été gigolo dans les années 70, en GrÚce. Est-ce vrai ?
(surpris) Ah bon ? Ah ouais ! Non, non ! J’étais dans les annĂ©es 70 Ă  Mykonos dans les Ăźles grecques, mais bien avant qu’il y ait des gays. Disons que j’ai vĂ©cu au crochet d’une fille. Je revenais d’Inde et d’Afghanistan, j’avais perdu mon fric en GrĂšce. Et un pĂȘcheur, Spyro, me dit : «Ecoute, en attendant ton fric par mandat, tu peux loger chez le boulanger de Mykonos». J’y vais et Ă  cĂŽtĂ© de ma chambre, il y avait Alexandra
 La nuit, au rez-de-chaussĂ©e, le pĂšre faisait du pain et nous au premier Ă©tage, on s’envoyait en l’air. Donc, si tu veux, par circonstance j’étais gigolo. Oui, c’est vrai, mais petit gigolo et c’était pour sauver mon cul. A la fin, j’ai tout remboursĂ©. (rires)

Vous dites frĂ©quemment dans vos interviews qu’aprĂšs ce que vous avez vĂ©cu et appris, vous n’aimeriez pas avoir vingt ans aujourd’hui. Ce n’est pas follement optimiste pour vos enfants ?
Ils doivent sauver leur cul eux aussi. Ce n’est pas trĂšs optimiste certes mais c’est comme cela. Dans les annĂ©es 60, c’était la premiĂšre fois qu’il y avait une culture spĂ©cifique pour les jeunes : la musique, l’attitude, les vĂȘtements, l’amour, tout... Il y avait une provocation, peut-ĂȘtre naĂŻve, mais rĂ©elle, contre l’establishment. Il n’y avait pas MTV Ă  la tĂ©lĂ© alors on faisait notre MTV nous-mĂȘme dans notre vie. C’était l’apparition des frigos, des tĂ©lĂ©s, des bagnoles
 On dĂ©testait, on Ă©tait dans le "non confort-misme"
 Je ne dis pas que c’était mieux que maintenant mais c’était le dĂ©but du truc de consommation. Maintenant, tout est lĂ  et tout le monde veut tout. Quelque part, je trouve plus intĂ©ressant de vivre maintenant. Tout passe plus vite mais c’est trĂšs intĂ©ressant. Moi en tant que voyeur, je suis ravi.

Popstars et Star Academy à la télévision, vous devez adorer alors !?!
Dans les annĂ©es 60, ils ont fait cela aussi avec les Monkees, un groupe fabriquĂ© de toutes piĂšces. Ils ont fait des Ă©missions spĂ©ciales oĂč tu te farcissais ce groupe au look sympa, avec une musique sympa. Ça existe depuis la nuit des temps comme les Supremes avec Diana Ross. Aujourd’hui, la seule diffĂ©rence c’est que tout est plus grand, dĂ©mesurĂ©. Quand tu vas dans un supermarchĂ©, tu n’achĂštes pas une barre chocolatĂ©e mais des packs de dix ou de vingt. Dans le fond, c’est la mĂȘme chose.



Et cela ne vous fait pas mal de voir que les apprentis chanteurs de Popstars vendent plus de disques en un mois que vous en vingt-cinq ans de carriĂšre ?
Oui, mais qu’est ce qu’il va faire le petit Popstar dans un an ? Les gens ont besoin de ce truc. On n'est pas obligĂ© d’acheter ça, ni de regarder. Moi, malgrĂ© tout, je trouve cela bien parce que ça engendre des rĂ©actions comme le punk, le grunge et tout le bazar. J’aime regarder ça, c’est trĂšs comique pour moi. Je ne suis pas dans une compĂ©tition et je ne fais pas de la musique pour des gens qui regardent Popstars.

Sur Il est tombé du ciel, vous prenez un ton désespéré qui va crescendo. On dirait du Brel ou du Adamo en train de chialer
 Pourquoi les chanteurs belges donnent-ils toujours cette impression de pleurer sur leur sort quand ils chantent ?
Ils souffrent mon chĂ©ri, ils souffrent ! (Il force son accent belge). Il faut, une fois, vivre lĂ -bas pour comprendre ! (rires) Peut-ĂȘtre que c’est Ă  cause de notre nourriture (rires). Johnny Hallyday, il fait cela aussi


Pourquoi reprenez-vous Ă©galement Mother’s Little Helper des Rolling Stones ?
C’est une chanson dont j’ai tout changĂ© sauf les paroles. Le texte est formidable. C’est une preuve que Jagger dans le temps, Ă©tait un visionnaire. Mother’s Little Helper, il s’agissait d’une pilule - comme le Prozac aujourd’hui - pour les femmes qui Ă©taient dĂ©pressives dans leur travail, dans leur souffrance, les femmes de mĂ©nage qui prenaient ça pour ne pas couler.

Si dans trente ans, un chanteur voulait reprendre une chanson d’Arno, laquelle aimeriez-vous qu’il choisisse ?
Deus l’a fait dans le temps. J’ai dĂ©jĂ  jouĂ© avec Star Flam, un groupe de rap belge qui a fait des trucs de moi trĂšs bien. Il faut acheter leur disque plutĂŽt que Popstars. Lofofora a repris Vive la libertĂ© en version heavy metal. Noir DĂ©sir avait repris aussi Putain putain, on est tous des EuropĂ©ens, mais ce n’est jamais sorti. Te dire ce que j’aimerais qu’on reprenne de moi
 (une longue pause) Putain, putain, j’en sais rien !! (rires)

Arno / Arno Charles Ernest  (Delabel) 2002


Frédéric  Garat