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Chronique album


Juliette

Au bon plaisir de Juliette


Paris 

08/02/2002 - 

Depuis une quinzaine d’annĂ©es, Juliette construit une oeuvre dont les forts parfums n’ont guĂšre de voisins dans la chanson française. Audace, ampleur du personnage, gourmandise de verbe, faconde, humour : on Ă©tait depuis longtemps enthousiaste et voici qu’elle pousse encore les feux.




Avec Le Festin de Juliette, elle atteint des sommets de fantaisie, d’invention, de raffinement, entre chanson d’amour presque classique Impatience, hĂ©donisme dĂ©lirant La Paresse, Il n’y a pas de plaisirs superflus et croquis d’actualitĂ© Retour Ă  la nature. Venant aprĂšs la sortie d’un long box de trois CDs rĂ©sumant sa carriĂšre, Le Festin de Juliette (chez Polydor) marque sans doute une Ă©tape dans la carriĂšre de la plus dĂ©licieusement ronde des chanteuses françaises.

RFI Musique : Il y a plusieurs Ă©vĂ©nements trĂšs neufs autour de ce nouvel album : vous en revendiquez l’écriture Ă  peu prĂšs complĂšte, vous entrez chez Polydor, un label d’Universal, le gĂ©ant mondial du disque

Juliette :
J’avais vraiment envie de réécrire des chansons moi-mĂȘme, paroles et musique. Ça prend un temps infini et on rĂȘve qu’en tournĂ©e, dans les chambres d’hĂŽtel, entre deux concerts, on Ă©crit des chansons. Tu parles ! Entre deux concerts, on se repose, on n’a pas envie de parler de chanson. Et si je ne donne pas de concerts, je ne gagne pas d’argent. Il m’a Ă©tĂ© possible de m’arrĂȘter, d’un point de vue financier, parce que Polydor a financĂ© une annĂ©e pendant laquelle j’ai pu Ă©crire un disque. Mais ce n’est pas pour une question d’argent que j’ai signĂ© chez eux : je n’ai pas de budgets hollywoodiens, je ne change pas ma façon de travailler ni l’équipe qui est avec moi depuis longtemps. La diffĂ©rence est qu’en termes de distribution ou de pouvoir mĂ©diatique, on monte d’un cran. Je suis arrivĂ© avec mon bagage personnel, on m’a laissĂ© carte blanche – et mĂȘme mieux encore. Je ne voulais pas qu’on me balance un directeur artistique qui me dise qu’il me voit bien avec une pochette rose et un dĂ©colletĂ© bleu Ă©lectrique : j’ai fait la direction artistique, j’ai enregistrĂ© avec mes musiciens, dans le studio oĂč j’ai enregistrĂ© tous mes disques. Le seul luxe, ça a Ă©tĂ© d’avoir un peu plus de temps : un mois de studio plutĂŽt que quinze jours d’habitude.
Chez Polydor, j’ai signĂ© avec Jean-Philippe Allard, qui est un directeur de label qui aime le jazz. Et aimer le jazz Ă  notre Ă©poque, ce n’est pas n’importe quoi : c’est aimer les musiciens, avoir avec eux des rapports diffĂ©rents. Le premier boulot que j’ai fait chez Polydor a Ă©tĂ© pour le disque Les Oiseaux de passage (l’hommage de ses cadets Ă  Georges Brassens) ; j’ai expliquĂ© ce que je voulais faire sur La Complainte des filles de joie, il m’a mis dans les mains de Laurent Cugny, ce qui est quand mĂȘme formidable !



Est-ce qu’écrire musiques, paroles et arrangements apporte beaucoup de changements Ă  votre Ă©criture ?
Jusqu’à prĂ©sent, j’écrivais au piano Ă  partir du texte. Puis je corrigeais le texte ou le faisais corriger par l’auteur pour qu’il s’intĂšgre Ă  la mĂ©lodie, et enfin j’écrivais au piano un dĂ©but d’arrangement. LĂ , j’ai appris Ă  me servir un peu mieux des logiciels et de mon ordinateur. Je me suis mise Ă  Ă©crire des parties d’arrangements en mĂȘme temps que la mĂ©lodie et le texte, j’ai travaillĂ© verticalement. DĂšs le dĂ©but de l’écriture, je suis passĂ©e par l’interprĂ©tation, par l’arrangement, des phases qui en gĂ©nĂ©ral viennent en dernier. Avant mĂȘme de savoir de quoi allait parler Garçon manquĂ©, j’avais le petit duo marimba-vibraphone du dĂ©but. La versification trĂšs irrĂ©guliĂšre du texte (des vers de trois pieds, puis deux pieds, sept pieds et trois pieds) est venue de la musique. Et le passage oĂč l’on n’entend que les percussions Ă  la Indiana Jones ou Ă  L’Oreille cassĂ©e m’a suggĂ©rĂ© les scĂšnes d’aventure. J’avais depuis longtemps le sujet d’une chanson qui raconte que le Diable est une femme. En mĂȘme temps que j’ai Ă©crit le texte de L’Eternel fĂ©minin, j’ai fait cet arrangement Ă©voquant une forge qui ne s’arrĂȘte pas, comme une chaudiĂšre de cargo qui fait penser aux enfers, et en mĂȘme temps le refrain doucereux, insinuant, pour dire que la femme est un serpent.


Vous avez aussi travaillé certains textes avec Bernard Joyet.
Par exemple, je me suis rĂ©galĂ©e avec Un ragga abscons. Avec Bernard Joyet, nous avons ouvert les dictionnaires et notĂ© plein de mots ayant trait au langage. Mon idĂ©e premiĂšre Ă©tait de faire une chanson en français qu’on ne comprendrait pas en l’écoutant. On m’a souvent fait remarquer qu’il y avait dans mes chansons des mots incomprĂ©hensibles par le commun des mortels, alors lĂ , j’ai mis le paquet. C’était trop facile de faire un traitĂ© de mĂ©decine ou un texte sur la marine Ă  voile que personne n’aurait compris. Donc, les mots rares que l’on peut utiliser pour parler d’une conversation courante sont forcĂ©ment des mots tombĂ©s en dĂ©suĂ©tude. Bernard Joyet m’a fait un joyau : ce qu’il m’a apportĂ© chantait dĂ©jĂ , avec toutes ses assonances. Je pensais que je n’arriverais pas Ă  la retenir, alors que c’est la premiĂšre dont je me suis souvenu. Mais, malgrĂ© la traduction que m’en a faite Bernard, je ne suis pas tout Ă  fait sĂ»re de ce que je raconte.

Ces derniÚres semaines, pour les premiers concerts de votre nouvelle tournée, on vous a vu blonde. Pourquoi ?
Je me suis teinte pour jouer dans Carnages, le premier long mĂ©trage de Delphine Gleize, qui a fait une belle carriĂšre dans le court mĂ©trage. Je n’apparais que quelques minutes mais, vu ce qu’elle m’a fait faire, on devrait me repĂ©rer. J’ai le rĂŽle d’une barjot, entre le gourou et le psychothĂ©rapeute, qui anime des sĂ©ances de rebirth. Les stagiaires sont dans une piscine et elle, en robe de soirĂ©e, leur fait pousser le cri primal. Je descends dans l’eau en robe longue pour bercer Chiara Mastroianni.

Bertrand DICALE
Photo de homepage: Marthe Lemelle/ Polydor-Universal Music

Juliette : Le Festin de Juliette, Polydor 589 593-2
Tournée : le 22 février à Chécy, le 2 mars à Saint-Louis, le 16 Montpellier, du 19 au 24 au Casino de Paris.