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Nouveau son pour les Rita

Fontaine met son grain de sel


Paris 

24/01/2002 - 

AprĂšs William Sheller (en 2001) ou Bernard Lavilliers (en 2000), c’est au tour des Rita Mitsouko d’ĂȘtre accueillis par l’Orchestre Lamoureux pour sa « carte blanche » annuelle. Confrontation de l’univers classique et du monde des variĂ©tĂ©s les plus cinglĂ©es. La rencontre est musicalement arrangĂ©e ces jours-ci par Bruno Fontaine (20 et 27 janvier).




Bruno Fontaine, ce personnage unique dans le paysage musical français, enregistre de trĂšs savants disques classiques avec le quatuor Ysaye et travaille avec Johnny Hallyday, Ă©crit des musiques de films et accompagne Ute Lemper... Jadis enfant prodige, il est devenu un musicien hors normes qui joue Ă  saute-frontiĂšres. Prochainement, il s'attaquera au concerto de Chostakovitch avec l’orchestre de l’OpĂ©ra de Massy et fera une tournĂ©e aux Etats-Unis en compagnie de Michel Portal et du Quatuor Ysaye pour jouer un hommage Ă  Astor Piazzolla. Cela aprĂšs la sortie du film de François Ozon, Huit Femmes, pour lequel il a arrangĂ© des tubes de variĂ©tĂ© française chantĂ©s par les actrices du film.

C’est ce mĂȘme pianiste, arrangeur et compositeur qui a mis en place le concert des Rita Mitsouko en compagnie de l’orchestre Lamoureux les 20 et 27 janvier au prestigieux théùtre des Champs-ElysĂ©es : «Il y a une Ă©poque oĂč cette versatilitĂ© m’a plutĂŽt nui, reconnait Bruno Fontaine. Souvent, on me disait qu’on ne comprenait pas pourquoi je travaillais avec Johnny Hallyday ou MylĂšne Farmer en mĂȘme temps qu’avec Ute Lemper. Aujourd’hui, je me suis un peu Ă©loignĂ© des variĂ©tĂ©s, je me suis rapprochĂ© de choses dans lesquelles je retrouve mes vraies racines. Mais, lorsque je suis allĂ© explorer ce monde-lĂ , c’était vraiment par plaisir.»

Comment expliquer autrement que ce jeune garçon «assez brillant», comme il le reconnait lui-mĂȘme, bĂ©nĂ©ficiaire d’une dispense pour entrer Ă  l’ñge de dix ans au conservatoire, Ă©chappe Ă  «cette espĂšce de moule qui devait [le] mener aux concours internationaux et Ă  une carriĂšre de pianiste». Car le petit prodige du piano aime passionnĂ©ment la chanson, s’émerveille des arrangements de François Rauber pour Jacques Brel, de Jean-Michel Defaye pour LĂ©o FerrĂ©. Il a une sorte de rĂ©vĂ©lation, vers sept ou huit ans, en voyant Gilbert BĂ©caud en scĂšne : un pianiste - comme lui - qui porte chansons, scĂšne et public Ă  des hauteurs qui le sidĂšrent. Alors, plus tard, «ces incursions dans le monde de la chanson Ă©taient comme une passerelle obligatoire par laquelle [il] avait toujours su qu'[il] passerait.»
C’est d’ailleurs le gĂ©nĂ©reux François Rauber, lĂ©gendaire arrangeur de Jacques Brel qui lui a mis le pied Ă  l’étrier. Celui-ci le pistonne pour devenir le rĂ©pĂ©titeur de Mireille Mathieu pendant qu’elle travaille sur un album produit par Paul Anka : «La premiĂšre fois que j’ai assistĂ© Ă  l’enregistrement d’un album, c’était au studio Ocean Sound de Los Angeles.» Du coup, Ă  dix-huit ans, il se retrouve directeur musical et chef d’orchestre de la plus grande star internationale française de l’époque, pour une tournĂ©e mondiale de six mois. Sa carriĂšre dans la variĂ©tĂ© est lancĂ©e, on le verra travailler avec Alain Chamfort ou encore mettre au point la premiĂšre tournĂ©e de MylĂšne Farmer.

Bruno Fontaine fonctionne surtout au coup de foudre professionnel. Un soir qu’il joue du piano dans le premier spectacle chantĂ© de Lambert Wilson, une jeune femme vient le voir dans sa loge : «Elle m’a dit : 'J’ai envie qu’on travaille ensemble. J’enregistre un show Ă  la BBC dĂ©but janvier sur des reprises de Piaf et de Dietrich. Il y a vingt chansons et je n’ai pas d’arrangeur.' Nous Ă©tions dĂ©but novembre. J’ai pris l’avion le lendemain pour Londres et, en une journĂ©e, on a dĂ©cidĂ© ce qu’on ferait sur une quinzaine de chansons.» Bruno Fontaine entame ainsi dix ans de collaboration avec Ute Lemper : « Une connivence parfaite.»

Pour elle, il revisite le rĂ©pertoire de cabaret allemand et de la chanson française, posant sa marque dĂ©licate, Ă©rudite et curieuse sur ces grandes mĂ©lodies. «J’ai une espĂšce d’obsession, avoue-t-il, je me dis souvent que, musicalement, les chansons n’ont pas la place qu’elles mĂ©ritent. Dans un festival, l’étĂ© dernier, j’ai fait un rĂ©cital avec une premiĂšre partie totalement classique - Schumann, Chopin, Liszt - et en seconde partie des Ɠuvres trĂšs courtes - un prĂ©lude de Debussy, un lied de Schumann - enchainĂ©es avec des chansons sur lesquelles j’improvisais. Les gens venaient me voir pour me dire que les chansons, bien qu’on imagine qu’il s’agit de musique facile, sont des Ɠuvres qui tiennent la distance Ă  cĂŽtĂ© de la musique Ă©crite. Ce n’est pas une position militante, mais je trouve dommage que les chansons anciennes ne vivent pas plus. Les Anglo-Saxons dĂ©veloppent l’idĂ©e de standard avec les chansons de Porter, de Gershwin ou d’Ellington, dont la vie se renouvelle Ă  chaque gĂ©nĂ©ration.»

Fontaine et les Rita
Justement, cette «carte blanche» des Rita Mitsouko avec l’Orchestre Lamoureux est une belle occasion de revisiter quelques chansons importantes du rĂ©pertoire. «D’emblĂ©e, Catherine Ringer m’a dit qu'elle voulait chanter du FerrĂ©. Et elle m’a sorti le triple CD qui regroupe les adaptations de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Apollinaire.» Les Rita Mitsouko interprĂšteront aussi, avec l’orchestre Lamoureux, une chanson de Gainsbourg chantĂ©e il y a trente ans par Jane Birkin, Le Velours des vierges, une reprise A Man Needs a Maid de Neil Young, une chanson de Trenet peu connue, OĂč sont-ils donc...

«J’ai vraiment beaucoup aimĂ© leur disponibilitĂ© artistique, note Bruno Fontaine. Quand Jean-Luc Caradec, l’administrateur de l’Orchestre Lamoureux, m’a appelĂ© au dĂ©but de l’annĂ©e derniĂšre en me proposant de travailler sur cette «carte blanche» des Rita Mitsouko, je me suis embarquĂ© aussitĂŽt. Sans les connaĂźtre, j’étais sĂ»r que la rencontre correspondrait Ă  mon univers. Et, quand je les ai rencontrĂ©s, il est apparu comme une Ă©vidence qu’on allait bien travailler ensemble. Ce sont vraiment des gens inventifs et ouverts et je souhaitais que les envies viennent d’eux.»

Le dispositif orchestral est stimulant : trente-huit cordes, deux cors, un hautbois, une clarinette, percussions et piano. Les Rita Mitsouko y confrontent un classique line up rock - voix, guitare, basse, batterie. Et ils chantent une dizaine de leurs chansons : deux inĂ©dits de leur prochain album (fini il y a quelques semaines Ă  peine), quelques classiques (dont Andy) et des raretĂ©s, comme La Fille qui venait du froid, une chanson de leur premier album. «C’est un matĂ©riel trĂšs inspirant, se rĂ©jouit Bruno Fontaine. Ils ont un univers auquel il est amusant de rajouter des couches. J’ai essayĂ© pour chaque chanson d’aller le plus loin possible, en sachant qu’ils sont disposĂ©s Ă  des expĂ©riences. J’ai Ă©crit des introductions originales ; sur Andy, j’ai ajoutĂ© des lignes de violon un peu Barry White en mĂȘme temps que des envolĂ©es un peu ravĂ©liennes...»

 

Théùtre des Champs-Elysées à Paris le 27 janvier

Bertrand  Dicale