
Il y a quelques mois, alors que j'attends Luc Plamondon pour un premier rendez-vous, un coup de fil m'informe qu'il est en fait en partance pour Ottawa, capitale du Canada, invitĂ© des Jeux de la Francophonie. Ses interprĂštes, Isabelle Boulay, Diane Dufresne, Luck Mervill, entre autres, font le spectacle dâouverture. Il a de plus signĂ© la chanson-thĂšme des Jeux,
Lâun avec lâautre, avec Romano Mussumara. MalgrĂ© son horaire chargĂ©, Luc accepte gentiment de dĂ©placer le rendez-vous.
Quelques temps plus tard, je rencontre enfin cet homme pressĂ©. On fait le tour de sa vie Ă©tourdissante, de MontrĂ©al (son fief professionnel) au lac Mempheymagog (sa maison dâĂ©tĂ©, voisine de celle de France Gall) en passant par Paris (son lieu culte en Europe) et Dublin oĂč il a Ă©lu domicile. En cette fin d'annĂ©e 2001, Plamondon travaille plus que jamais sur
Cindy-Cendrillon 2002, dont les premiÚres représentations auront lieu en septembre prochain. 2002 est son année. Celle de ses 30 ans de métier et de ses 60 ans d'ùge.
L'écriture d'abord
Mais d'oĂč vient cet homme que le site
people quĂ©bĂ©cois canalstars.com nomme "la multinationale" Luc Plamondon ? Tout a commencĂ© le 2 mars 1942, Ă St Raymond de Portneuf, prĂšs de QuĂ©bec. Le campagnard devenu trĂšs urbain se raconte et se rappelle ses premiers rĂȘves :
"Alors que mon frĂšre se destinait Ă une sĂ©rieuse carriĂšre en politique, jâĂ©tudiais le piano avec ma tante, lâorganiste du village. Elle mâa donnĂ© le goĂ»t de la musique car mes parents ne baignaient pas dans ce milieu ni celui de la littĂ©rature. Mon pĂšre Ă©tait marchand de chevaux et fermier. Dans ma chambre, jâĂ©coutais Sa jeunesse
dâAznavour et rĂȘvais de devenir auteur-compositeur et interprĂšte. Au moment de Tiens-toĂ© ben jâarrive (interprĂ©tĂ©e par Diane Dufresne en 72, ndlr),
je lâai rencontrĂ© Ă Paris. Sans me connaĂźtre, mais sachant que jâĂ©tais quĂ©bĂ©cois, il mâa parlĂ© dâun nouvel auteur quĂ©bĂ©cois quâil trouvait trĂšs bon⊠CâĂ©tait moi ! Quelle surprise et quel honneur !"
Etudiant, le jeune Plamondon se plonge dans des Ă©tudes de pĂ©dagogie Ă QuĂ©bec, de Lettres Ă MontrĂ©al, dâhistoire de lâart Ă lâĂcole du Louvre de Paris, puis d'anglais Ă Cambridge, d'espagnol Ă Grenade et d'allemand Ă Berlin. Ses vastes connaissances lui ouvrent des horizons et surtout la porte toute grande Ă lâĂ©criture. Sa premiĂšre chanson
Dans ma Camaro en 1970, mise en musique par son ami André Gagnon, prend la direction du sommet des palmarÚs en un rien de temps. Son interprÚte, Steve Fiset, devient vedette de la chanson du jour au lendemain.
Une des clĂ©s de son succĂšs est un style tout Ă fait personnel qui se dĂ©marque, Ă l'Ă©poque, des auteurs pop façon Woodstock. QuĂ©bĂ©cois pure laine, il profite inconsciemment de sa culture mĂ©tissĂ©e nord-amĂ©ricaine et française pour introduire un langage qui lui est propre. Il utilise un ton plus rock, avec des mots souvent anglophones qui nâont un sens prĂ©cis que dans leur langue dâorigine.
Diane Dufresne
Une des premiĂšres rencontres essentielles, est celle de Diane Dufresne, dont la carriĂšre est alors en plein essor. En 1972, il lui offre la chanson-titre de son premier album
Tiens toĂ© ben jâarrive. Il rit mais acquiesce lorsquâon lui fait remarquer que ce titre sâappliquait aussi Ă lui.
"Câest vrai que nos carriĂšres ont explosĂ© en mĂȘme temps et que nous sommes entrĂ©s dans le milieu de la chanson sur des chapeaux de roues." Il se rappelle :
"Nous ne savions pas oĂč cette aventure allait nous mener. Ăa ne ressemblait Ă rien. Diane est devenue ma chanteuse fĂ©tiche, mĂȘme si jâĂ©crivais Ă©galement pour dâautres."
Grùce à lui, toute la francophonie découvre la diva québécoise (et en particulier l'inoubliable
J'ai rencontrĂ© l'homme de ma vie en 73). On craque pour les mots de Plamondon et on sâĂ©croule devant la bĂȘte de scĂšne Dufresne. Tous les deux forment un tandem artistique insĂ©parable pendant une quinzaine dâannĂ©es.
"Avec François Cousineau qui composa les musiques pour les quatre premiers disques, on nous appelait le trio infernal. Puis il y eut trois autres albums avec dâautres compositeurs jusquâau jour oĂč Diane Dufresne dĂ©cida de chanter ses propres textes." DĂšs lors, tous les interprĂštes rĂȘvent de chanter cet auteur devenu trĂšs tĂŽt mythique. Il façonne la personnalitĂ© de plusieurs artistes en leur mettant en bouche, les mots quâils dĂ©sirent chanter.
Le théùtre musical
Outre la chanson, le parolier est depuis toujours fasciné par le théùtre musical. Son premier choc, c'est
lâOpĂ©ra de Quatâsous de Berthold Brecht et Kurt Weill. Puis, lors dâun sĂ©jour Ă New York, la comĂ©die musicale
Hair le convainc de tenter cette voie musico-théùtrale. DĂ©jĂ en 1973, alors que sa carriĂšre de parolier est en pleine expansion, il Ă©crit lâ
Opéra Cirque en un acte pour Diane Dufresne. Son premier opéra-rock est créé à Montréal. En 1983, il lui en destine un deuxiÚme,
Dioxine de carbone, en collaboration avec Angelo Finaldi, dont la crĂ©ation aura lieu au Cirque dâHiver Ă Paris.
Sa renommĂ©e amĂšne Luc Plamondon Ă sâinstaller en France dĂšs le milieu des annĂ©es 70. Câest alors qu'il fait une rencontre dĂ©terminante avec Michel Berger. Ce dernier, qui avait commencĂ© Ă plancher seul sur un opĂ©ra rock, fait appel au QuĂ©bĂ©cois. TrĂšs vite, naissent
La complainte de la serveuse automate, Stone le monde est stone ou
le Blues du businessman, titres phares de
Starmania qu'ils mettent deux ans Ă Ă©crire. Tout le monde connaĂźt le succĂšs sans prĂ©cĂ©dent de ce spectacle. Le disque sort en 1978 et 5 millions dâalbums sont vendus. Quant au spectacle créé en 1979 Ă Paris, il a Ă©tĂ© vu Ă ce jour par plus de 3 millions de spectateurs Ă travers le monde. En 1994, les Francofolies de La Rochelle ont fait "la FĂȘte Ă Plamondon". Pour lâoccasion, ses cinq principales Marie-Jeanne (personnage de
Starmania) sont montĂ©es sur scĂšne en mĂȘme temps, de Fabienne Thibault Ă Maurane. LâĂ©motion Ă©tait Ă son paroxysme.
Mais le souvenir de Michel Berger, décédé brutalement en 92, demeure vivace :
"Michel Berger était mon ami et mon complice de chansons. Malheureusement, on connaßt sa fin tragique. Nous savions tous les deux que nous formions un tandem magique et avions plusieurs autres projets ensemble." Une deuxiÚme création apparaßt de leur potion magique,
la Légende de Jimmy en 1989, mis en scÚne par JérÎme Savary, avec la Québécoise Diane Tell dans le premier rÎle féminin.
La plume de Plamondon, souvent porteuse d'or, fut cependant parfois porteuse d'échec. Le plus connu, et le plus regrettable, est sans doute
Lily Passion qu'il avait signé en 1986 pour Barbara et Gérard Depardieu sur des musiques de la chanteuse. Idem avec Catherine Lara en 1991 pour le spectacle
Sand et les Romantiques.
Fabriquant de vedettes
AprĂšs Dufresne et
Starmania, Luc Plamondon se construit rapidement une rĂ©putation de âfabriquant de vedettesâ. S'il Ă©crit dĂ©jĂ pour plusieurs interprĂštes quĂ©bĂ©cois, les artistes français le rĂ©clament aussi. Julien Clerc (
la Fille aux bas nylon, Lili voulait aller danser), Catherine Lara (
Au milieu de nulle part), Johnny Hallyday (
Animal) chantent ce parolier qui signe tube sur tube. Il se rappelle avec émotion :
"Un matin, le tĂ©lĂ©phone sonne. Une petite voix timide mâinterpelle⊠'Bonjour, câest Françoise Hardy'. JâĂ©tais bien surpris quâune artiste de sa renommĂ©e, mâappelle." Il lui Ă©crit
Flashback en 1977.
Lâauteur, devenu vedette malgrĂ© lui, possĂšde une plume dont lâencre est inĂ©puisable. En 1991, CĂ©line Dion rend hommage Ă lâauteur francophone. L'album
Dion chante Plamondon est double Disque de platine au Québec et sous le titre
Des mots qui sonnent en France, s'envole Ă plus d'un million d'exemplaires. La chanteuse la plus populaire du monde fait revivre
La chanson de Ziggy, version qui d'ailleurs amorce la carriĂšre française de CĂ©line. Aujourd'hui, lorsquâune nouvelle voix masculine ou fĂ©minine de style pop Ă©merge dans les palmarĂšs et sur les scĂšnes francophones, la plupart du temps il y a du Luc Plamondon dans la recette.
Sa poésie est aussi publiée. Jacques Godbout, écrivain et cinéaste québécois, a publié 150 textes de ses chansons dans un recueil intitulé
Plamondon, un cĆur de rocker. Sous forme de documentaire, le livre parle au lecteur de lâhomme Plamondon, ses racines et son monde.
Notre-Dame de Paris
A la fin des annĂ©es 90, un nouveau succĂšs n'en finit plus de dorer le blason (et le compte en banque) de l'auteur dĂ©cidĂ©ment prolixe. Il sâappelle
Notre-Dame de Paris et c'est une réussite sans précédent. Toujours auteur du livret, c'est le Franco-Italien Richard Cocciante qui compose les célÚbres mélodies de cette histoire librement inspirée du roman de Victor Hugo. Les chansons deviennent d'énormes tubes (
Belle). Le spectacle bat tous les records d'audience (prÚs de 4 millions de spectateurs). Les ventes de disques explosent les scores (plus de 8 millions). Ses interprÚtes méconnus du public, à l'exception de Daniel Lavoie, se transforment en monstres sacrés de la scÚne et des ondes.
Ce grand voyageur, cultivĂ©, polyglotte est couvert dâĂ©loges et dâhonneurs. Son immense talent est soulignĂ© en France, avec le prix du Premier ministre pour la jeune chanson française en 1975, dĂ©jĂ . Il reçoit lâOscar de la chanson française pour
CĆur de rocker (Julien Clerc) en 1984, la Victoire de la Musique pour
Nuit magique de Catherine Lara, en 1986. RĂ©cipiendaire dâinnombrables FĂ©lix (Ă©quivalent quĂ©bĂ©cois des Victoires), il est Ă©galement dĂ©corĂ© Chevalier de lâOrdre du QuĂ©bec, Membre du Conseil des Arts du QuĂ©bec, Docteur honoris causa pour lâensemble de son Ćuvre Ă lâUniversitĂ© Laval de QuĂ©bec.
Luc Plamondon est un homme formĂ© aux grands idĂ©aux des annĂ©es 60. Câest sans doute pourquoi, envers et contre tous, depuis ses dĂ©buts dans la chanson, il livre une bataille sans relĂąche pour la dĂ©fense du droit dâauteur au QuĂ©bec, pour lequel il a fondĂ© en 1981, la SociĂ©tĂ© Professionnelle des Auteurs, Compositeurs du QuĂ©bec (SPACQ) dont il a longtemps Ă©tĂ© le prĂ©sident. Il raconte une anecdote importante qui lâa influencĂ© :
"Un matin, je reçois un chĂšque, pour ne pas dire des miettes de la SOCAN, SociĂ©tĂ© perceptrice des droits dâauteurs au Canada, un chĂšque dâenviron 7 francs, une insulte. Ce montant correspondait Ă un spectacle de Diane Dufresne, dans une salle de 12.000 Ă 15.000 places. Jâavais signĂ© toutes les chansons du spectacle. Jâai alors co-fondĂ© la SPACQ."
à la question, quelle chanson aurait-il aimé écrire, il répond :
"la Complainte du phoque en Alaska
du QuĂ©bĂ©cois Michel Rivard. Jâaime les histoires et ceci en est une que jâenvie."
Le rĂȘve continue
AprĂšs lâentrevue, dans un studio de radio, quelques jeunes artistes attendent Luc Plamondon dans le corridor avec leur cassette ou CD dĂ©mo et leur dossier de presse. On lâaborde, il sâarrĂȘte :
"Bonjour, depuis quand chantez-vous ? Je ferai bientĂŽt des auditions pour Cendrillon. Laissez-moi vos coordonnĂ©es. Je vous rappelle." Aujourd'hui, on sait que les rĂŽles principaux sont tenus par la Française Lùùm et l'Anglais Murray Head, le tout mis en scĂšne par le QuĂ©bĂ©cois Lewis Furey. Rendez-vous le 15 fĂ©vrier pour Ă©couter l'album d'un nouveau succĂšs en perspective. Le rĂȘve continueâŠ
Louise Ethier