09/01/2002 -Â
Dans un petit appartement en banlieue parisienne, oĂč le salon est gouvernĂ© par un ordinateur et sa cour de pĂ©riphĂ©riques, Karim, le chanteur du groupe sâactive en bon maĂźtre des lieux. Câest lui qui a toujours Ă©crit les paroles, dessinĂ©, collĂ© et conçu les pochettes.
L'interview dĂ©marre sur le sujet de Mao Zedong. Le titre de l'album qui peut paraĂźtre si Ă©trange, est bien une citation du leader chinois. «Absolument ! Elle figure dans le Petit Livre rouge. Je vais tout te lire.» Karim farfouille quelques instants et revient sâasseoir : «La rĂ©volution nâest pas un dĂźner de gala. Elle ne se fait pas comme une Ćuvre littĂ©raire, un dessin ou une broderie. Elle ne peut sâaccomplir avec autant dâĂ©lĂ©gance, de tranquillitĂ©, de dĂ©licatesse ou avec autant de douceur, dâamabilitĂ©, de courtoisie, de retenue et de gĂ©nĂ©rositĂ© dâĂąme. La rĂ©volution câest un soulĂšvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre.» «VoilĂ , on aurait voulu appeler le disque comme cela ! CâĂ©tait un peu long donc jâai juste mis le dĂ©but. CâĂ©tait une idĂ©e qui me faisait marrer depuis pas mal de temps. Jâai rarement vu des rĂ©volutions comparĂ©es Ă des dĂźners de gala. GĂ©nĂ©ralement, câest beaucoup de morts et de chaos ! Je trouve quâil y a des trucs assez comiques lĂ -dedans. Cela ne devait pourtant pas ĂȘtre le but !» Le ton est ironique et joueur.
Les Ludwig Von 88 ont toujours Ă©tĂ© ainsi. Dans la dĂ©rision, la moquerie et surtout lâengagement. Karim revendique l'Ă©tiquette "groupe engagĂ©". Est-ce le rĂŽle de lâartiste ? «Câest en tous cas celui de Ludwig ! Lâartiste fait ce quâil veut. Son rĂŽle est de crĂ©er. AprĂšs, est-ce que crĂ©er c'est ĂȘtre rĂ©volutionnaire ? Peut-ĂȘtre⊠Mais cela dit, il y a plein de gens qui font de la musique et qui nâont pas inventĂ© la poudre pour autant. Remarque, Ludwig nâa pas inventĂ© grand chose non plus.»
Treize minutes pour deux accords 
Lâhistoire et lâactualitĂ© sont les grandes sources dâinspiration de Karim. La violence, la bĂȘtise, la drogue, les mĂ©chants et les salauds, lâinjustice et le racisme en sont les grands thĂšmes. Mais il y a des dĂ©lires Ă©galement, comme toujours. De lâhumour dans la gravitĂ©, du grave dans lâabsurde. «A la fin de lâalbum, il y a une belle chanson qui sâappelle RĂ©my. Elle dure treize minutes et est juste composĂ©e de deux accords : rĂ© et mi. Evidemment, cela ne va pas faire rire tout le monde et certains vont encore nous dire que nous ne faisons pas de la musique ! On lâa dĂ©jĂ entendu. Mais de quel droit ? A partir du moment oĂč jâai dĂ©cidĂ© que cela en Ă©tait, cela en est ! Si Ricky Martin dĂ©cide quâil fait de la musique, il fait de la musique ! Lâimportant est de pouvoir faire ce que lâon veut.»
Et ils ont fait bien dâautres choses encore, comme ce triptyque au titre de Baby. MĂȘmes accords et mĂȘme thĂšme pour une variation des genres : version punk, reggae et country. Le tout Ă la façon Ludwig bien sĂ»r : une boĂźte Ă rythmes, peu dâaccords et quelques mots chocs. Il faut avouer que les trois jeunes gens ont toujours donnĂ© lâimpression de dĂ©laisser sciemment lâaspect musical au profit du texte. «Pas du tout ! Karim rĂ©agit dâemblĂ©e. Musicalement ce qui nous intĂ©resse câest de trouver des trucs bizarres, de sortir du conventionnel. Le problĂšme est que lâon reste un peu prisonnier de notre propre style. A force dâĂȘtre Ă trois on a tendance, non pas Ă refaire la mĂȘme chose, mais Ă toujours fonctionner de la mĂȘme maniĂšre. Mais si on a envie de faire un morceau entier avec un seul accord ou un son de cloche, on va le faire. Du moins si on trouve cela original ou un peu provocant. Mais câest vrai que lâon a toujours aimĂ© les paroles. MĂȘme quand elles sont complĂštement dĂ©biles, jâessaie de les sortir des sentiers battus.»
Punk d'aujourd'hui
Le seul point qui fasse franchement Ă©clater de rire Karim est celui concernant sa voix. Il faut dire que la justesse nâest pas toujours au rendez-vous. Le jeune homme est honnĂȘte : «Je ne suis pas Placido Domingo, câest sĂ»r ! Pour penser que jâai une capacitĂ© vocale, il ne faut pas avoir dâoreilles ! Mais Ă la base, Ludwig von 88 est un groupe punk. MĂȘme si on nâa pas les crĂȘtes, câest plus une idĂ©ologie politique militante. CâĂ©tait aussi le fait qu'Ă l'Ă©poque, tout le monde avait le droit de faire un groupe. Avant il fallait quand mĂȘme savoir jouer un minimum ! Donc je chante ce que je chante ! Câest du Ludwig, ce nâest pas trĂšs difficile.»
Charlu, Bruno et Karim avaient fondĂ© Ludwig Von 88 comme un groupe punk. Jamais coiffĂ©s ou vĂȘtus comme lâĂ©tiquette du genre lâaurait exigĂ©, ils ont pourtant toujours eu un fonctionnement interne en rapport. Aujourdâhui encore ils continuent de sâauto-produire, refusant les structures et institutions. Le mouvement punk est Ă©galement le sujet dâune chanson de ce nouvel album (Soixante-dix sept). «Ce qui est amusant quand on a fait un groupe punk, câest dâessayer de provoquer les punks ! Câest pour cela que lâon faisait des chansons sur les petits oiseaux au dĂ©but ! De toutes façons, les durs de durs ne nous Ă©coutaient pas. On nâĂ©tait pas assez violents. Soixante-dix-sept, câest une chanson pour les jeunes qui idĂ©alisent un peu cette pĂ©riode et les annĂ©es 80. Maintenant, quand je vois certains groupes qui se croient punk parce quâils crachent par terre, cela me fait plier de rire. En plus il y a tout un cĂŽtĂ© plastique, genre mode⊠Pour moi les punks dâaujourdâhui, ce sont les gens qui vont dans les free-parties et qui font de la techno avec trois bouts de ficelles. Ils sortent des auto-produits Ă cinquante exemplaires.»
Il ne restait plus, avant de partir, quâĂ faire part des rumeurs qui circulent. La rĂ©volution nâest pas un dĂźner de gala, est-il ou non le dernier album des Ludwig Von 88 ? Lâaventure se terminera t-elle lĂ -dessus ? Karim sourit. «Disons que comme Bruno, alias Sergent Garcia est devenu une star internationale, il ne participera plus au groupe. Il nâen a plus le temps et je ne crois pas quâil en ait lâenvie. Ce ne sera plus jamais cette formation-lĂ , câest sĂ»r. Mais peut-ĂȘtre que Charlu et moi en ferons dâautres avec dâautres personnes. Nos dĂ©buts datent de 83 ! Cela fait longtemps maintenant. ArrivĂ© Ă ce stade, tu as lâimpression que les gens attendent quelque chose de toi. Câest un peu stressant. Donc on fera des disques si on le veut, quand on le voudra, de la maniĂšre que lâon voudra⊠Disons que lâon se met en prĂ©- retraite !»
Marjorie Risacher
La rĂ©volution nâest pas un dĂźner de gala (Crash Disques)