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Eddy Louiss, organiste multicouleur

Savoureux duo avec Richard Galliano


Paris 

08/01/2002 - 

Richard Galliano et Eddy Louiss sont à nouveau réunis, c'est une rencontre au sommet entre deux virtuoses de l'accordéon et de l'orgue Hammond. Face to Face, leur album commun qui vient de sortir, est un pur moment de plaisir. Eddy Louiss nous en parle.




Il suffit de regarder les pochettes de ses disques pour comprendre qui est Eddy Louiss. Une barbe blanchie de patriarche, une casquette ou un panama vissé sur le crâne, un sourire enjôleur qui découvre des quenottes prêtes à croquer le monde et des pages de portées musicales… Aux côtés de Michel Petrucciani, de Mimie Perrin, de sa compagne Martine ou tout dernièrement avec l’accordéoniste Richard Galliano, Eddy respire la joie de vivre et également celle de jouer.

«Eddy a une intelligence naturelle, exceptionnelle de la musique. Une science innée des harmonies lumineuses et des mélodies simples… C’est tout à coup toute la lumière des tropiques qui nous inonde», c'est ce que nous confie Francis Dreyfus, le producteur de disque. Cependant, malgré un père martiniquais trompettiste, Eddy n’a jamais vraiment vécu sous les tropiques : il est né à Paris. Tombé dans la potion magique de la musique, il prend très tôt le pli et commence à jouer et à chanter dans l’orchestre paternel : paso doble, tango, cha cha cha et typique sont le pain quotidien de son apprentissage.

C’est alors qu’il croise le chemin de la fine fleur du jazz français dans les caves de Saint-Germain-des-Prés : Jean-François, Jenny-Clark, Jean-Luc Ponty, Daniel Humair et la chanteuse Mimi Perrin qui repère ce beau gosse au regard hypnotisant et le recrute rapidement dans son sextet, les Double Six. Eddy Louiss se frotte alors aux arrangements vocaux sur les compositions de Charlie Parker, Gerry Mulligan, Quincy Jones ou Miles Davis. Mais le service militaire interrompt cette belle aventure et lorsqu'il revient de sa caserne, il abandonne le micro pour l’orgue. Dès lors, il reprend le chemin des clubs parisiens et enregistre en trio avec les musiciens américains (Kenny Clarke, René Thomas, Stan Getz) ou français (Jean-Luc Ponty, Aldo Romano, Bernard Lubat, Alby Cullaz).

Parallèlement, son talent d’arrangeur et de compositeur n’échappe pas à certains artistes de la variété qui se pique de jazz : Nicole Croisille ou Henri Salvador. C’est ainsi que Claude Nougaro recrute l’organiste au sein de son orchestre ce qui donnera lieu entre autre à quelques savoureuses compositions mises en voix par le Toulousain dont Comme l'Hirondelle, Homme ou l’Enfant Phare.

Mais rien ne plaît plus à cet organiste hors pair que de se frotter à ses comparses jazzmen. Bien que virtuose, Eddy préfère par-dessus tout un swing chaloupé, tirant ostensiblement sur le groove. "Faire la pompe rythmique", comme il le dit lui-même, n'a rien de déshonorant ou de dévalorisant et c'est même dans la nuance ou dans le swing bien tempéré que ce Maurizio Pollini de l'orgue Hammond jubile. Il suffit d'écouter ses échanges en duo (déjà !) avec le regretté Michel Petrucciani ou les passes de trois avec le violoniste Jean-Luc Ponty et le batteur Daniel Humair pour comprendre que l'ego n'est pas au centre des préoccupations Louissiennes. D'où cette expérience originale, suscitée par le directeur du festival de jazz de Paris, André Francis qui lui colle dans les pattes une fanfare composée d'une vingtaine de cuivres amateurs et semi-professionnels. Rétif, l'idée le séduit finalement et donne même lieu à une longue collaboration et à un enregistrement de Multicolor Feeling Brass Band.
Preuve en est encore ce nouvel album, Face to Face avec l'accordéoniste Richard Galliano où chacun apporte son écot de compositeurs (Sans Mêlé (Eddy Louiss) ou Laurita (morceau fétiche de Galliano)), à un enregistrement qui suinte la subtilité, le plaisir des retrouvailles et surtout l'envie de ravir le velours de nos oreilles. Rencontre.

D’où vous est venue l’idée de cet album en duo ?
C’est Richard qui a eu l’idée. On se connaît depuis longtemps, c’est lui qui m’a succédé dans l’orchestre de Claude Nougaro dans les années 70, ensuite il a passé un an au sein de mon orchestre Multicolor Feeling et puis il a eu l’idée du duo. Je trouvais l’idée très intéressante. On a fait quelques répétitions ensemble en amenant chacun un peu de notre répertoire.

Ce qui est paradoxal dans cette formule c’est que vos deux instruments sont des orchestres à eux seuls avec une palette rythmique, harmonique et mélodique très étendue. Est-ce que vous ne vous êtes pas marché sur les gammes ?
(Rires) Non ! Il faut juste beaucoup s’écouter. Il n’y a pas de réelle difficulté. Il faut juste que l’on pense à la même chose au même moment. Mais à partir du moment où cela se fait sans souci ce n’est pas comme deux musiciens qui essaient de ne pas se marcher sur les pieds et qui justement s’emmêlent les pinceaux, nous l’avons fait très naturellement.
Richard et moi, on se ressemble pas mal à plusieurs niveaux. On aime la mélodie, on aime l’accompagnement. Il y a dix mille façons de jouer un do majeur et le fait qu’on s’entende parfaitement sur la façon de l’interpréter, c’est du domaine de la magie, mais c'est aussi d’une grande complicité. C’est un vrai plaisir.
En les engageant dans vos orchestres, vous avez contribué à faire découvrir beaucoup de jeunes musiciens jazz, le batteur ivoirien Paco Sery par exemple. Quel regard portez-vous sur la jeune génération ?
Oh ! Vous savez, Paco par exemple, quand je l’ai rencontré en Côte d’Ivoire, il avait 17 ans et il jouait déjà comme aujourd’hui. Alors, je n’ai pas grand mérite. En ce qui concerne la nouvelle génération de musiciens, je pense qu’il y a eu une grande évolution. Les jeunes commencent beaucoup plus tôt la pratique d’un instrument et c’est tant mieux. En comparaison, techniquement, ils sont plus forts que nous à l’époque. Il y a plus d’ouvertures à ce niveau-là. Par contre, de mon temps, il y avait plus de bœufs. Les échanges et l’apprentissage de la musique étaient beaucoup plus basés sur les rencontres, sur la base de standards. Les disques ne faisaient pas trois mois comme maintenant. Ils duraient plus longtemps, donc on apprenait les morceaux et entre musiciens, même si on ne parlait pas la même langue, on se disait : "Bon, on reprend le morceau qui fait l’ouverture de Kind of blue de Miles Davis et tout le monde attaquait So what."

Au bout de quarante ans de carrière, est-ce qu’il vous arrive encore de vous surprendre musicalement, d’explorer de nouvelles voies ?
Tous les soirs ! A chaque fois que je joue avec des musiciens comme Richard, telle progression chromatique, une harmonie, un solo qui va jusqu’au bout de ce que l’on espère, se révèle à nous. Le problème, c’est qu’à chaque fois que l’on découvre une nouvelle voie et qu’on essaie de reproduire le “mystère”, le lendemain, on échoue. C’est justement en essayant de reproduire les choses qu’on se plante. Mais c’est cela, justement, la magie de la musique et ce qui fait qu’on y retourne chaque jour avec plaisir.

Propos recueillis par Frédéric Garat

Richard Galliano/ Eddy Louiss, Face to Face, Dreyfus