
Hasna el BĂ©charia ou quand tradition rime avec modernisme. On avait pu dĂ©couvrir son style si particulier au festival Femmes d'AlgĂ©rie, cinq nuits d'un destin, au Cabaret Sauvage Ă Paris, en janvier 1999. ProgrammĂ©e au dĂ©part pour un seul concert, elle s'Ă©tait finalement produite tous les soirs. Le public, les organisateurs et certains artistes, tout le monde avait craquĂ© pour elle. (Le DJ Fred Galliano lâinvitera sur un remix de
Sawt el Atlas et Ă de son concert au festival Jazz Ă Vienne). DĂ©barquĂ©e en France deux jours avant le dĂ©but de la manifestation, elle Ă©tait alors totalement absente des bacs des disquaires (beaucoup de producteurs algĂ©riens s'Ă©taient usĂ©s les nerfs Ă la persuader, sans succĂšs, dâenregistrer). Hasna el BĂ©charia arrivait pourtant prĂ©cĂ©dĂ©e dâune rĂ©putation d'hĂ©roĂŻne, chez elle et de femme au caractĂšre fort. Quelques jours aprĂšs la sortie de son album
DjazaĂŻr Johara, elle vient Ă nouveau de faire sensation aux Belles Nuits du Ramadan, le festival organisĂ© par le CafĂ© de la Danse Ă Paris. Celle que l'on surnomme aujourd'hui Ă BĂ©char «La rockeuse du dĂ©sert» avait pourtant longtemps animĂ©, banquets et mariages, jusqu'au jour oĂč, troquer son luth contre une guitare Ă©lectrique, avait donnĂ© un nouveau tournant Ă sa vie⊠Rencontre.
Pourquoi avez-vous attendu si longtemps avant dâenregistrer ?On me lâa proposĂ© mille fois mais jâai toujours refusĂ©. Je connais une fille qui avait fait une cassette et nâa pas eu un sou. Je ne voulais pas vivre la mĂȘme chose. Pas question de me faire avoir.
Racontez-nous votre enfance. Je suis nĂ©e en 1950 Ă cĂŽtĂ© de BĂ©char, oĂč mon pĂšre, Marocain, est venu sâinstaller vers lâĂąge de 20 ans avec mon grand-pĂšre. Ils animaient tout les deux des Diwanes (rĂ©union musicale et spirituelle, ndlr). Ils Ă©taient dâArfoud, dans le Sud du Maroc, ma mĂšre, elle, est de BĂ©char. Jâentendais tout le temps mon pĂšre jouer du gumbri. LâĂ©cole ne mâintĂ©ressait pas trop. Je ne rĂȘvais que de gumbri et de guitare. Mon cousin Mohamed mâen prĂȘtait une. Je lui donnais une piĂšce de monnaie et dĂšs que mon pĂšre partait au travail â il ne voulait pas que je touche Ă cet instrument - je commençais Ă jouer toute seule dans mon coin, perchĂ©e sur les terrasses. Je chantais « Bismillah », des louanges Ă Allah et reprenais aussi Enrico Macias. Un jour mon pĂšre est parti, sâest mariĂ© avec une autre femme. Je suis restĂ©e seule avec ma mĂšre, mon frĂšre et ma sĆur. Il nây avait rien Ă manger. Une femme mâa alors proposĂ© de travailler dans les mariages. Jâai essayé⊠Ăa a marchĂ©. Je chantais le raĂŻ de Cheb Hasni, des Marocains comme Abdelhadi Belkhayat et dâautres. Aucune chanson de moi.
Comment en ĂȘtes-vous venue Ă la guitare Ă©lectrique ? Je jouais du luth dans les mariages. Mais jâai remarquĂ© que les gens ne mâentendaient pas quand il y avait trop de bruit. Quelquâun mâa conseillĂ© dâacheter un amplificateur. Je suis parti Ă Oran, suis revenue avec un ampli et une guitare Ă©lectrique ! Tout a changĂ© alors et aprĂšs je nâai plus jamais lĂąchĂ© la guitare.
Dans ce premier album, il y a des reprises dâairs traditionnels mais Ă©galement plusieurs titres de vous. Quand avez-vous commencĂ© Ă faire vos propres compositions ? Je reprends des traditionnels gnaoua, des traditionnels marocains comme
Radi BraĂŻde, quâavait rendus cĂ©lĂšbres le groupe Lem Chaheb dans les annĂ©es 70. Quant aux chansons, jâai commencĂ© trĂšs tard Ă en composer. Essentiellement Ă mon arrivĂ©e en France. LĂ -bas, il y avait trop dâ«histoires». Des gens venaient mâembĂȘter sans arrĂȘt Ă la maison, ne voulaient pas que je prenne ma guitare, ils Ă©taient jaloux parce que, soi-disant, je leur prenais leur travail. Dâautres Ă©taient agacĂ©s car je recevais des femmes cĂ©libataires, ou abandonnĂ©es avec leurs enfants. Ils disaient que je buvais, que jâĂ©tais une femme de mauvaise vie, me salissaient, ignorant que moi, jâai un cĆur pour faire le bien. Parfois quand je jouais, dehors le soir, je recevais des pierres. En repensant Ă tout cela, jâai envie de pleurer. Ici je suis tranquille, je peux composer, penser mes propres chansons. Jây remercie Dieu de mâavoir donnĂ© la vie, jâĂ©voque la mĂ©chancetĂ© des hommes, je raconte mon histoire⊠Mon mari mâa laissĂ© avec ma fille qui nâavait que huit ans. Elle en a vingt-six aujourdâhui. Comme son frĂšre, elle vit Ă BĂ©char, nâa pas envie de venir en France. Je ne suis pas retournĂ©e chez moi depuis 1999. Je vais y aller un jour, parce que mes enfants me manquent, mais je reviendrai ici. Câest trop compliquĂ© lĂ -bas.
Quâest-ce que vous apprĂ©ciez le plus en France ? La libertĂ©. Ici, je fais ce que je veux. Lorsque jâai dĂ©barquĂ© Ă lâaĂ©roport en 1999, jâai demandĂ© : ça y est, on est Ă Paris ? Quand on mâa rĂ©pondu oui, jâai allumĂ© une cigarette. A Paris, jâadore passer du temps dans le mĂ©tro, mĂȘme si je nâai rien de particulier Ă y faire. Il y a de la vie dans le mĂ©tro, des gens qui bougent. Cela me plaĂźt et on y fait des connaissances. Jâaime aussi beaucoup me promener Ă BarbĂšs. Au moment du Ramadan, il y a toujours des gens qui viennent du pays. Des habitants de BĂ©char notamment, que je nâai pas vus depuis longtemps. Ils me donnent des nouvelles de chez moi.
Hasna el Becharia DjazaĂŻr Johara (Indigo / Harmonia Mundi)