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Hasna el Becharia

La rockeuse du désert


Paris 

03/01/2002 - 

De Béchar, ville coloniale du Sahara algérien, on connaissait Alla, superbe virtuose du oud et le groupe Gaùda Diwane. Voici maintenant Hasna el Bécharia qui, à 51 ans, vient de sortir son premier album, Djazaïr Johara. Un opus frémissant de rythmes tourbillonnants.




Hasna el BĂ©charia ou quand tradition rime avec modernisme. On avait pu dĂ©couvrir son style si particulier au festival Femmes d'AlgĂ©rie, cinq nuits d'un destin, au Cabaret Sauvage Ă  Paris, en janvier 1999. ProgrammĂ©e au dĂ©part pour un seul concert, elle s'Ă©tait finalement produite tous les soirs. Le public, les organisateurs et certains artistes, tout le monde avait craquĂ© pour elle. (Le DJ Fred Galliano l’invitera sur un remix de Sawt el Atlas et Ă  de son concert au festival Jazz Ă  Vienne). DĂ©barquĂ©e en France deux jours avant le dĂ©but de la manifestation, elle Ă©tait alors totalement absente des bacs des disquaires (beaucoup de producteurs algĂ©riens s'Ă©taient usĂ©s les nerfs Ă  la persuader, sans succĂšs, d’enregistrer). Hasna el BĂ©charia arrivait pourtant prĂ©cĂ©dĂ©e d’une rĂ©putation d'hĂ©roĂŻne, chez elle et de femme au caractĂšre fort. Quelques jours aprĂšs la sortie de son album DjazaĂŻr Johara, elle vient Ă  nouveau de faire sensation aux Belles Nuits du Ramadan, le festival organisĂ© par le CafĂ© de la Danse Ă  Paris. Celle que l'on surnomme aujourd'hui Ă  BĂ©char «La rockeuse du dĂ©sert» avait pourtant longtemps animĂ©, banquets et mariages, jusqu'au jour oĂč, troquer son luth contre une guitare Ă©lectrique, avait donnĂ© un nouveau tournant Ă  sa vie
 Rencontre.

Pourquoi avez-vous attendu si longtemps avant d’enregistrer ?
On me l’a proposĂ© mille fois mais j’ai toujours refusĂ©. Je connais une fille qui avait fait une cassette et n’a pas eu un sou. Je ne voulais pas vivre la mĂȘme chose. Pas question de me faire avoir.

Racontez-nous votre enfance.
Je suis nĂ©e en 1950 Ă  cĂŽtĂ© de BĂ©char, oĂč mon pĂšre, Marocain, est venu s’installer vers l’ñge de 20 ans avec mon grand-pĂšre. Ils animaient tout les deux des Diwanes (rĂ©union musicale et spirituelle, ndlr). Ils Ă©taient d’Arfoud, dans le Sud du Maroc, ma mĂšre, elle, est de BĂ©char. J’entendais tout le temps mon pĂšre jouer du gumbri. L’école ne m’intĂ©ressait pas trop. Je ne rĂȘvais que de gumbri et de guitare. Mon cousin Mohamed m’en prĂȘtait une. Je lui donnais une piĂšce de monnaie et dĂšs que mon pĂšre partait au travail – il ne voulait pas que je touche Ă  cet instrument - je commençais Ă  jouer toute seule dans mon coin, perchĂ©e sur les terrasses. Je chantais « Bismillah », des louanges Ă  Allah et reprenais aussi Enrico Macias. Un jour mon pĂšre est parti, s’est mariĂ© avec une autre femme. Je suis restĂ©e seule avec ma mĂšre, mon frĂšre et ma sƓur. Il n’y avait rien Ă  manger. Une femme m’a alors proposĂ© de travailler dans les mariages. J’ai essayé  Ça a marchĂ©. Je chantais le raĂŻ de Cheb Hasni, des Marocains comme Abdelhadi Belkhayat et d’autres. Aucune chanson de moi.

Comment en ĂȘtes-vous venue Ă  la guitare Ă©lectrique ?
Je jouais du luth dans les mariages. Mais j’ai remarquĂ© que les gens ne m’entendaient pas quand il y avait trop de bruit. Quelqu’un m’a conseillĂ© d’acheter un amplificateur. Je suis parti Ă  Oran, suis revenue avec un ampli et une guitare Ă©lectrique ! Tout a changĂ© alors et aprĂšs je n’ai plus jamais lĂąchĂ© la guitare.


Dans ce premier album, il y a des reprises d’airs traditionnels mais Ă©galement plusieurs titres de vous. Quand avez-vous commencĂ© Ă  faire vos propres compositions ?
Je reprends des traditionnels gnaoua, des traditionnels marocains comme Radi BraĂŻde, qu’avait rendus cĂ©lĂšbres le groupe Lem Chaheb dans les annĂ©es 70. Quant aux chansons, j’ai commencĂ© trĂšs tard Ă  en composer. Essentiellement Ă  mon arrivĂ©e en France. LĂ -bas, il y avait trop d’«histoires». Des gens venaient m’embĂȘter sans arrĂȘt Ă  la maison, ne voulaient pas que je prenne ma guitare, ils Ă©taient jaloux parce que, soi-disant, je leur prenais leur travail. D’autres Ă©taient agacĂ©s car je recevais des femmes cĂ©libataires, ou abandonnĂ©es avec leurs enfants. Ils disaient que je buvais, que j’étais une femme de mauvaise vie, me salissaient, ignorant que moi, j’ai un cƓur pour faire le bien. Parfois quand je jouais, dehors le soir, je recevais des pierres. En repensant Ă  tout cela, j’ai envie de pleurer. Ici je suis tranquille, je peux composer, penser mes propres chansons. J’y remercie Dieu de m’avoir donnĂ© la vie, j’évoque la mĂ©chancetĂ© des hommes, je raconte mon histoire
 Mon mari m’a laissĂ© avec ma fille qui n’avait que huit ans. Elle en a vingt-six aujourd’hui. Comme son frĂšre, elle vit Ă  BĂ©char, n’a pas envie de venir en France. Je ne suis pas retournĂ©e chez moi depuis 1999. Je vais y aller un jour, parce que mes enfants me manquent, mais je reviendrai ici. C’est trop compliquĂ© lĂ -bas.

Qu’est-ce que vous apprĂ©ciez le plus en France ?
La libertĂ©. Ici, je fais ce que je veux. Lorsque j’ai dĂ©barquĂ© Ă  l’aĂ©roport en 1999, j’ai demandĂ© : ça y est, on est Ă  Paris ? Quand on m’a rĂ©pondu oui, j’ai allumĂ© une cigarette. A Paris, j’adore passer du temps dans le mĂ©tro, mĂȘme si je n’ai rien de particulier Ă  y faire. Il y a de la vie dans le mĂ©tro, des gens qui bougent. Cela me plaĂźt et on y fait des connaissances. J’aime aussi beaucoup me promener Ă  BarbĂšs. Au moment du Ramadan, il y a toujours des gens qui viennent du pays. Des habitants de BĂ©char notamment, que je n’ai pas vus depuis longtemps. Ils me donnent des nouvelles de chez moi.

Hasna el Becharia DjazaĂŻr Johara (Indigo / Harmonia Mundi)

Patrick  Labesse