Paris
12/12/2001 -
Soir de concert au Petit Journal Montparnasse. Entre deux bières, le serveur vous met en garde : «Si vous êtes côté comptoir, vous étonnez pas… Les clients sont tous manouches. Ils parlent 'dur' mais ils sont sympas.» Il est vrai que ce soir-là, dans cette salle plutôt habituée à la fréquentation d’une clientèle bourgeoise venant dîner aux chandelles, sur fond de musique jazz soft, la foule est plutôt bigarrée. Mais les fameux roublards du bar ne sont pas plus durs que d’autres et leurs grosses voix et leurs rires sonores, s’éteignent dès que la guitare paraît. Dans un autre coin de la salle, Thomas Dutronc - fils de monsieur Jacques et de madame Françoise (Hardy) - interpelle son pote : «Mathieu ! Viens là, on a une table pas trop loin de la scène !» Mathieu Chédid à la ville, plus connu sous le pseudo de M. à la scène, se dirige tranquillement avec sa copine vers la table pour voir le «phénomène» de la guitare. Le phénomène en question ne paye pourtant pas de mine. Un petit bonhomme, rond pour ne pas dire rondouillard, arrivé une heure auparavant discrètement dans une salle où tout le monde l’attend. La guitare en bandoulière, Biréli Lagrène salue une amie, embrasse le fils de Babik Reinhardt. Celui-ci est venu se consoler de la perte de son père en écoutant son ami Biréli, qu’on présente volontiers comme l’héritier de Django, le grand père. Tous n’ont d’yeux que pour cette guitare à pan coupé et à ouïe ovale, qui caractérise le jazz manouche. Celui du Quintet du Hot Club de France avec Stéphane Grappelli et Django Reinhardt, celui de la smala Ferret, grande famille de musiciens, ou encore celui joué dans les salles de concerts les plus prestigieuses comme sur les airs d’autoroute où stationnent des dizaines de caravanes.
Ce soir Bireli présente sur scène son dernier album Gypsy Project, qui vivifie le genre par la qualité de sa guitare et sa vivacité d’interprétation. Un violoniste Florin Niculescu, deux guitaristes rythmiques, Holzmano Lagrène et Hono Winterstein et un contrebassiste, Diego Imbert. La formation est la copie conforme de ce qu’était le Hot Club quelque cinquante ans auparavant. Et les reprises de Django, Belleville, Daphné, Swing 42, finissent d’asseoir la comparaison. «Cela fait longtemps que je n’avais pas repris Django, explique Bireli, mais à chaque fois, c’est un immense plaisir de rejouer ce répertoire. C’est une forme de jeu dont je m’étais éloigné et vers laquelle j’ai toujours plaisir à revenir. » Et Bireli d’insister sur ce retour aux sources comme s’il voulait marquer son détachement passager d’un genre qui l’a consacré dans le monde entier comme petit génie de la guitare. Car s'il est vrai que ses plus récents albums oscillaient vers la fusion ou revisitaient les classiques du jazz, comme Blue Eyes en 1998 ou Standards en 1992 et que son groupe Front page, n’avait pas vraiment les caractéristiques du Hot Club, les incursions chez Reinhardt furent plus fréquentes que Bireli ne veut l’admettre (My favourite Django en 1995 et Routes to Django, premier album enregistré à … quatorze ans !)Très vite, le monde du jazz s’empare de ce petit Mozart de la six cordes. Stéphane Grappelli, nostalgique et admiratif, l’invite à jouer en 1984 au Carnegie Hall de New York pour célébrer son anniversaire du violoniste. Dès lors les rencontres vont se multiplier avec Jaco Pastorius, John Mc Laughlin, Pat Metheny, Al Di Meola… Tous s’arrachent la nouvelle perle de la guitare. «Je ne sais pas si j’étais ou si je suis un phénomène…Disons que ce qui me motive, c’est la musique qui vient du cœur, pas celle qui vient du métronome et de la triple croche». Et Bireli de le prouver le soir même sur scène en enchaînant les standards manouches de son dernier album. 
Frédéric Garat
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