
En 1988,
Arthur H son premier album, dont la mélodie vocale du premier titre,
John la reine des pommes, rappelait terriblement les âticsâ de Jacques Higelin, posait les fondements de son style âchanson-funkoĂŻdeâ. Depuis Arthur, organiste-pianiste Ă la voix de rocaille, mĂȘle avec un talent certain la tradition de la chanson Ă textes, sous le haut parrainage de Gainsbourg et de Tom Waits, Ă un univers musical Ă©lectro-accoustique trĂšs groovy, souvent trĂšs onirique et toujours sĂ©ducteur.
La plupart du temps, il dit ses textes plus quâil ne les chante, et ça sonne. Son deuxiĂšme album,
Arthur H et le Bachibouzouk Band (1992), sâouvre sur certains titres Ă de nouveaux mĂ©tissages, et la troupe dâArthur, Ă la maniĂšre dâune fanfare, rĂ©ussit Ă intĂ©grer sans faux pli toutes sortes dâinfluences aux rĂ©sonances de fĂȘte foraine. En 1996,
Trouble FĂȘte, son troisiĂšme album, navigue entre le funk, le jazz, le tango, la musique africaine et la musique tzigane.
Pour Madame X (2000), son dernier opus, louche avec succĂšs du cĂŽtĂ© de lâĂ©lectro, dans un souci de simplification de lâĂ©criture musicale, au profit de la pulsation.
Ce soir, au Trianon, lâambiance est festive, foraine, loufoque, fellinienne. DissĂ©minĂ©es Ă lâarriĂšre de la scĂšne, une quinzaine de lunes de diamĂštres variables, perchĂ©es sur des pieds de hauteurs inĂ©gales, projette une lumiĂšre changeante, du blanc Ă lâorange, jusquâau rose le plus féérique. Leurs ombres dessinent sur le mur du fond un horizon de baraques arrondies, comme si, derriĂšre, il y avait dâautres foires, dans une forĂȘt de lampions. Arthur H entre en scĂšne, tout de rouge vĂȘtu, avec sous son costume, un tee-shirt Ă lâeffigie des supers nanas, qui contraste cocassement avec sa voix et ses grandes oreilles. Brad Scott, son partenaire de toujours, sâinstalle Ă la contrebasse, Nicolas Repac, Ă la guitare Ă©lectrique, Franck Vaillant Ă la batterie, John Hendelsman au sax alto et Nicolas Genest Ă la trompette.
âBonsoir, clame le hĂ©ros du jour, bienvenue au Trianon. SoirĂ©e un peu spĂ©ciale, Ă©videmment, yâaura du sexe, du sang, des combats... On va commencer par une incantation Ă des anges un peu particuliers, tout le monde les connaĂźt, câest Les pieds nickelĂ©s, des anges qui aiment bien faire des croche-pattes aux aveugles, des choses comme ça.â EsthĂ©tique doublement BD donc, pour un dĂ©but en fanfare funky, pĂȘches de cuivres et contrebasse dĂ©chaĂźnĂ©e, jusquâĂ lâapparition de Nina Morato...
La salle est plongĂ©e dans lâobscuritĂ©, tandis que sâĂ©lĂšve une musique jouĂ©e Ă la harpe et, lorsque la lumiĂšre se fait, on dĂ©couvre Miss
Je suis la mieux (selon le titre du tube qui lâa lancĂ©e), recroquevillĂ©e au sol dans sa longue robe rouge. Elle sâĂ©tire longuement, animale, sensuelle, lascive, vive, un peu agaçante, et pousse dâune voix touchante et fragile son
Bal des parfums, seulement accompagnée de son harpiste. Arthur la rejoint pour entonner avec elle
En harmonie, quâils chantaient ensemble sur le dernier album de Nina. Câest un beau duo, de lâun Ă lâautre et sur fond de guitare groovy, ça circule et câest chaud... Puis ils entonnent
Carnaval, et Nina quand elle lĂąche son micro, se trĂ©mousse sur le piano, frotte ses pieds nus lâun contre lâautre ou exĂ©cute quelques pas de danse. Ils enchaĂźnent sur
Johnny Palmer et Arthur,
âdans un Ă©lan de dĂ©magogie spontanĂ©eâ, invite le public Ă chanter.
âPour commencer le chant, moi, si jâavais un conseil Ă donner, je dirais quâil faut dâabord hurler, comme quand on sort du sexe de sa maman et quâon trouve que câest bizarre et quâon est content en mĂȘme temps. On hurleâ. Alors le public hurle et câest presque comme dans les annĂ©es 30 (dont sâinspire la ballade de
Johnny Palmer) et ça tombe bien parce que câĂ©tait la grande Ă©poque de lâexpressionnisme, et quâon ne pouvait rĂȘver meilleure transition pour accueillir
âune vraie sorciĂšreâ, Brigitte Fontaine.
La grande dame surgit en dentelles et blazer, dans un torrent dâapplaudissements, toute de blanc vĂȘtue sauf ses chaussures de cuir montantes, surmontĂ©es de chaussettes roulĂ©es au-dessus des genoux. On lâaime parce que câest un monstre (talentueux) et elle le sait. AprĂšs les enfantillages de Nina Morato, genre de provocatrice Ă©vaporĂ©e et allumeuse, on ne pouvait rĂȘver meilleur effet de miroir inversĂ©. Alors les filles, retenez la leçon, si dâaventure vous vouliez monter sur scĂšne, sachez quâil faudra en faire 10 tonnes ! Il y a des allures de grand cirque de la fĂ©minitĂ© au tournant du millĂ©naire dans tout ça et, Ă la longue, ça fatigue. Jâai brutalement trĂšs envie de zapper sur un clip de Missy Elliot. (Mais respect Ă Brigitte Fontaine, la plus sensationnelle des drag-queens de sa gĂ©nĂ©ration, qui, seule contre tous, a su porter haut les couleurs du phĂ©nomĂšne queer, dans un pays oĂč les mĆurs Ă©voluent bien lentement).
On ne peut passer sous silence une reprise vraiment torride de
Je tâaime moi non plus par le duo Arthur H et Brigitte Fontaine, entrecoupĂ©e de cris et de gĂ©missements, devant un public dĂ©chaĂźnĂ© et hilare, qui sâachĂšve dans une double agonie vraiment suggestive. Bravo et vive les clowns. Brigitte Fontaine sâĂ©clipse aprĂšs une version trĂšs convaincue de
Je suis malheureuse parce que je suis conne, quâelle conclut, en tirant son chapeau Ă la scĂšne, par
âla plus conne des connes câest moi.â
La suite rĂ©serve de beaux moments musicaux, grĂące Ă Christophe Monniot, Remy Scuito et Denis Charolles, les trois jazzmen de la jungle bruitiste de la Compagnie des Musiques Ă OuĂŻr, qui se baladent entre musiques savantes et musiques populaires. GrĂące Ă Papa Dieye, dĂ©jĂ vu aux cĂŽtĂ©s de Djoloff, Akosh S, Nilda Fernandez, Baaba Maal et Ray Lema. GrĂące Ă Lhasa, quâArthur H a sollicitĂ© sur son dernier album pour
Indiana Lullaby, oĂč elle chante en espagnol les bribes dâun vieux tango mexicain. Enfin grĂące Ă Marc Perrone qui entraĂźne le public sur sa
Song Ă©phĂ©mĂšre passion et aux musiciens dâArthur H, bien sĂ»r, avec une mention spĂ©ciale pour le one man show du terrible Brad Scott, qui colle Arthur Ă la guitare et lui vole le micro le temps dâune chanson
(âessaie pour une fois dâĂȘtre juste musicien anonyme, câest dur de ne pas avoir dâego, câest un travail quotidienâ). Ils sâen vont sur la splendide
Mystic Rhumba, toute en fanfare, dans un dĂ©luge de lumiĂšre rose, et le rappel se clĂŽt sur lâenvoĂ»tante
Georgia, tirée du
Bachibouzouk. Le tout grĂące Ă Arthur H, qui devient solaire Ă force dâĂȘtre si sensible Ă la lune.
Cécile Sanchez