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Arthur H au Trianon

Concert unique pour les Nuits des Musiciens


Paris 

10/12/2001 - 

AprĂšs Michel Portal et Jean-Jacques Milteau, c’était au tour d’Arthur H de jouer le maĂźtre d’oeuvre pour la troisiĂšme soirĂ©e de cette dixiĂšme Ă©dition des Nuits des Musiciens. FidĂšle Ă  son "goĂ»t du multiple", il a conviĂ© sur scĂšne Nina Morato, la grande Brigitte Fontaine, la Compagnie des Musiques Ă  OuĂŻr, Papa Dieye(percussionniste d’origine sĂ©nĂ©galaise), Lhasa et l’accordĂ©oniste-conteur Marc Perrone. Ambiance (dadao-fellinienne).



En 1988, Arthur H son premier album, dont la mĂ©lodie vocale du premier titre, John la reine des pommes, rappelait terriblement les ”tics” de Jacques Higelin, posait les fondements de son style ”chanson-funkoĂŻde”. Depuis Arthur, organiste-pianiste Ă  la voix de rocaille, mĂȘle avec un talent certain la tradition de la chanson Ă  textes, sous le haut parrainage de Gainsbourg et de Tom Waits, Ă  un univers musical Ă©lectro-accoustique trĂšs groovy, souvent trĂšs onirique et toujours sĂ©ducteur.

La plupart du temps, il dit ses textes plus qu’il ne les chante, et ça sonne. Son deuxiĂšme album, Arthur H et le Bachibouzouk Band (1992), s’ouvre sur certains titres Ă  de nouveaux mĂ©tissages, et la troupe d’Arthur, Ă  la maniĂšre d’une fanfare, rĂ©ussit Ă  intĂ©grer sans faux pli toutes sortes d’influences aux rĂ©sonances de fĂȘte foraine. En 1996, Trouble FĂȘte, son troisiĂšme album, navigue entre le funk, le jazz, le tango, la musique africaine et la musique tzigane. Pour Madame X (2000), son dernier opus, louche avec succĂšs du cĂŽtĂ© de l’électro, dans un souci de simplification de l’écriture musicale, au profit de la pulsation.

Ce soir, au Trianon, l’ambiance est festive, foraine, loufoque, fellinienne. DissĂ©minĂ©es Ă  l’arriĂšre de la scĂšne, une quinzaine de lunes de diamĂštres variables, perchĂ©es sur des pieds de hauteurs inĂ©gales, projette une lumiĂšre changeante, du blanc Ă  l’orange, jusqu’au rose le plus féérique. Leurs ombres dessinent sur le mur du fond un horizon de baraques arrondies, comme si, derriĂšre, il y avait d’autres foires, dans une forĂȘt de lampions. Arthur H entre en scĂšne, tout de rouge vĂȘtu, avec sous son costume, un tee-shirt Ă  l’effigie des supers nanas, qui contraste cocassement avec sa voix et ses grandes oreilles. Brad Scott, son partenaire de toujours, s’installe Ă  la contrebasse, Nicolas Repac, Ă  la guitare Ă©lectrique, Franck Vaillant Ă  la batterie, John Hendelsman au sax alto et Nicolas Genest Ă  la trompette.

”Bonsoir, clame le hĂ©ros du jour, bienvenue au Trianon. SoirĂ©e un peu spĂ©ciale, Ă©videmment, y’aura du sexe, du sang, des combats... On va commencer par une incantation Ă  des anges un peu particuliers, tout le monde les connaĂźt, c’est Les pieds nickelĂ©s, des anges qui aiment bien faire des croche-pattes aux aveugles, des choses comme ça.” EsthĂ©tique doublement BD donc, pour un dĂ©but en fanfare funky, pĂȘches de cuivres et contrebasse dĂ©chaĂźnĂ©e, jusqu’à l’apparition de Nina Morato...

La salle est plongĂ©e dans l’obscuritĂ©, tandis que s’élĂšve une musique jouĂ©e Ă  la harpe et, lorsque la lumiĂšre se fait, on dĂ©couvre Miss Je suis la mieux (selon le titre du tube qui l’a lancĂ©e), recroquevillĂ©e au sol dans sa longue robe rouge. Elle s’étire longuement, animale, sensuelle, lascive, vive, un peu agaçante, et pousse d’une voix touchante et fragile son Bal des parfums, seulement accompagnĂ©e de son harpiste. Arthur la rejoint pour entonner avec elle En harmonie, qu’ils chantaient ensemble sur le dernier album de Nina. C’est un beau duo, de l’un Ă  l’autre et sur fond de guitare groovy, ça circule et c’est chaud... Puis ils entonnent Carnaval, et Nina quand elle lĂąche son micro, se trĂ©mousse sur le piano, frotte ses pieds nus l’un contre l’autre ou exĂ©cute quelques pas de danse. Ils enchaĂźnent sur Johnny Palmer et Arthur, ”dans un Ă©lan de dĂ©magogie spontanĂ©e”, invite le public Ă  chanter. ”Pour commencer le chant, moi, si j’avais un conseil Ă  donner, je dirais qu’il faut d’abord hurler, comme quand on sort du sexe de sa maman et qu’on trouve que c’est bizarre et qu’on est content en mĂȘme temps. On hurle”. Alors le public hurle et c’est presque comme dans les annĂ©es 30 (dont s’inspire la ballade de Johnny Palmer) et ça tombe bien parce que c’était la grande Ă©poque de l’expressionnisme, et qu’on ne pouvait rĂȘver meilleure transition pour accueillir ”une vraie sorciĂšre”, Brigitte Fontaine.

La grande dame surgit en dentelles et blazer, dans un torrent d’applaudissements, toute de blanc vĂȘtue sauf ses chaussures de cuir montantes, surmontĂ©es de chaussettes roulĂ©es au-dessus des genoux. On l’aime parce que c’est un monstre (talentueux) et elle le sait. AprĂšs les enfantillages de Nina Morato, genre de provocatrice Ă©vaporĂ©e et allumeuse, on ne pouvait rĂȘver meilleur effet de miroir inversĂ©. Alors les filles, retenez la leçon, si d’aventure vous vouliez monter sur scĂšne, sachez qu’il faudra en faire 10 tonnes ! Il y a des allures de grand cirque de la fĂ©minitĂ© au tournant du millĂ©naire dans tout ça et, Ă  la longue, ça fatigue. J’ai brutalement trĂšs envie de zapper sur un clip de Missy Elliot. (Mais respect Ă  Brigitte Fontaine, la plus sensationnelle des drag-queens de sa gĂ©nĂ©ration, qui, seule contre tous, a su porter haut les couleurs du phĂ©nomĂšne queer, dans un pays oĂč les mƓurs Ă©voluent bien lentement).

On ne peut passer sous silence une reprise vraiment torride de Je t’aime moi non plus par le duo Arthur H et Brigitte Fontaine, entrecoupĂ©e de cris et de gĂ©missements, devant un public dĂ©chaĂźnĂ© et hilare, qui s’achĂšve dans une double agonie vraiment suggestive. Bravo et vive les clowns. Brigitte Fontaine s’éclipse aprĂšs une version trĂšs convaincue de Je suis malheureuse parce que je suis conne, qu’elle conclut, en tirant son chapeau Ă  la scĂšne, par ”la plus conne des connes c’est moi.”

La suite rĂ©serve de beaux moments musicaux, grĂące Ă  Christophe Monniot, Remy Scuito et Denis Charolles, les trois jazzmen de la jungle bruitiste de la Compagnie des Musiques Ă  OuĂŻr, qui se baladent entre musiques savantes et musiques populaires. GrĂące Ă  Papa Dieye, dĂ©jĂ  vu aux cĂŽtĂ©s de Djoloff, Akosh S, Nilda Fernandez, Baaba Maal et Ray Lema. GrĂące Ă  Lhasa, qu’Arthur H a sollicitĂ© sur son dernier album pour Indiana Lullaby, oĂč elle chante en espagnol les bribes d’un vieux tango mexicain. Enfin grĂące Ă  Marc Perrone qui entraĂźne le public sur sa Song Ă©phĂ©mĂšre passion et aux musiciens d’Arthur H, bien sĂ»r, avec une mention spĂ©ciale pour le one man show du terrible Brad Scott, qui colle Arthur Ă  la guitare et lui vole le micro le temps d’une chanson (”essaie pour une fois d’ĂȘtre juste musicien anonyme, c’est dur de ne pas avoir d’ego, c’est un travail quotidien”). Ils s’en vont sur la splendide Mystic Rhumba, toute en fanfare, dans un dĂ©luge de lumiĂšre rose, et le rappel se clĂŽt sur l’envoĂ»tante Georgia, tirĂ©e du Bachibouzouk. Le tout grĂące Ă  Arthur H, qui devient solaire Ă  force d’ĂȘtre si sensible Ă  la lune.

Cécile Sanchez