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Jorane en 16mm

L'artiste au violoncelle ensorcelant


Paris 

06/12/2001 - 

A la sortie de son premier album, Vent fou, on avait comparĂ© Jorane Ă  Tori Amos ou Alanis Morisette. Petit bout de femme Ă  l’aspect fragile, la jeune QuĂ©bĂ©coise est parmi les plus douĂ©s des nouveaux talents francophones. 16 mm, le second album fraĂźchement sorti va en surprendre plus d’un. En visite Ă  Paris pour son concert du 10 dĂ©cembre Ă  la Cigale, nous avons rencontrĂ© cette jeune artiste.



Jorane compose, Ă©crit, joue de cent instruments, est une magicienne du violoncelle et a une voix qui lui permet tout. Jorane est belle, jeune (26 ans), sympathique et fraĂźche. Mais elle ne se classe pas, voilĂ  son plus grand dĂ©faut (c’est pour vous dire !). D’abord rĂ©pertoriĂ©e dans le rock avec son prĂ©cĂ©dent Vent fou, elle laisse aujourd’hui perplexe. Certains parlent de jazz, d’autres de chansons, d’autres d’électronique acoustique. Les Ă©tiquettes s’inventent, tombent, se ridiculisent. Mais peu lui importe, elle est tout simplement heureuse. Alors, elle ne cesse de sourire Ă  travers ses longs cheveux qui ondulent, elle tourne la paille dans son jus de pĂȘche et se rĂ©jouit de la surprise provoquĂ©e. « Pour moi c’est normal d'Ă©voluer... Ce qui semblerait fou serait de faire deux fois la mĂȘme affaire. Mais il y a quand mĂȘme des liens, une continuitĂ©. Avec 16 mm c’est comme si j’avais pris une des ambiances de Vent fou. Cette album partait vraiment dans tous les sens, de tous cĂŽtĂ©s sans trop savoir ce qu’il cherchait vraiment. Mais il tĂ©moigne de quelque chose d’important
 Alors j’ai pris une de ces ambiances-lĂ  et je l’ai approfondie dans la couleur et les nuances. C’est beaucoup plus fignolĂ©. Si on veut s’installer dans une ambiance on peut mettre 16 mm alors que Vent fou Ă©tait plus disparate. Puis je suis trĂšs contente d’avoir rĂ©ussi cela dĂšs le deuxiĂšme album. C’est un climat, une atmosphĂšre. »

Le mot est lĂąchĂ© : climat. En fait, 16 mm c’est cela, de la voix et du violoncelle, auxquels n’ont le droit de s’ajouter qu’une contrebasse et des percussions, et plus rarement une basse. AprĂšs cela, tout est permis ! Les instruments sont bousculĂ©s jusqu’aux confins de leurs possibilitĂ©s, les idĂ©es sont des concepts Ă  elles-seules. Puis surtout, pas une seule parole. Uniquement des onomatopĂ©es, des vibrations de cordes vocales. «C’est drĂŽle, la plupart des gens me disent : «Il n’y a pas de texte et pourtant je comprends mieux !» Pour moi la musique parle autant que les mots. Ce sont deux langages totalement diffĂ©rents. Les mots sont un art, la musique en est un autre. Pourquoi toujours vouloir les mettre ensemble ? Et pourquoi surtout vouloir absolument utiliser la voix pour dire des mots ! Elle a beaucoup moins de limites que celles qu’on lui donne. Moi je passe beaucoup plus mon Ă©motion par la musique que par les mots. C’est ce que j’ai choisi de faire avec cet album.» L’émotion chantĂ©e sans paroles, Jorane l’avait dĂ©jĂ  proposĂ©e dans son premier album. Mais uniquement pour quelques morceaux (ou ‘piĂšces’ comme dit la chanteuse avec son adorable accent quĂ©bĂ©cois). Cependant, 16 mm va beaucoup plus loin, parfois jusqu’à l’impression de l’expĂ©rimental. «ExpĂ©rimental oui, mais pas froid, prĂ©cise Jorane. C’est plutĂŽt tournĂ© vers l’ambiance, comme des musiques de films (d’oĂč le titre 16 mm). Ce ne sont pas des chansons c’est vrai, ce n’est pas un couplet-refrain, mais je trouve cela trĂšs aĂ©rien. Battayum 2 par exemple, est un morceau que je trouve presque incantatoire, que l’on peut mettre pour partir loin
 Cela ne part de rien et c’est une espĂšce de boule d’énergie qui grossit tout le temps. C’est entrer dans une atmosphĂšre et y rester. Parce que souvent quand on Ă©coute une musique, on aime un thĂšme particulier, certains arrangements qui passent fugitivement. Alors on est obligĂ© d’enfoncer la touche «repeat» pour revenir au petit passage qui nous plaĂźt. LĂ  je suis restĂ©e sur un genre de thĂšme que j’ai dĂ©veloppĂ© sans jamais passer Ă  autre chose. On l’aime, on reste lĂ , on l’écoute. On le change, on le transforme, on va plus loin, plus profond. Mais on prend le temps ! Mais bon, c’est vrai qu’il ne s’agit pas de chansons. Pour moi c’est un trip instrumental. La voix est un instrument de musique et 16 mm est un album instrumental.»
La jeune artiste aime d’ailleurs penser que le public peut voir des images en Ă©coutant cet album. Le spectacle 16 mm offre d’ailleurs tout un aspect visuel (projections sur Ă©cran, lumiĂšres, mise en scĂšne) conçu tout spĂ©cialement. Etrange univers pour d’étranges morceaux. Rien que leurs titres sortent de l’habitude : Film I, Film II, Film III, Battayum 2, Work#3, CB/vox
 «Ce sont les noms que je donnais aux morceaux pendant que je les travaillais. Il est venu un moment oĂč je me suis demandĂ©e s’il fallait les changer. Je n’y suis pas parvenue. C’est comme si je dĂ©baptisais quelqu’un pour le renommer. Puis le titre qui collait le mieux Ă©tait celui de dĂ©part, alors j'ai tout laissĂ©.»
Etrange Ă©galement cette derniĂšre plage qui reprend sept minutes aprĂšs la fin, comme pour un titre cachĂ©, le mĂȘme thĂšme arrangĂ© diffĂ©remment.
«Je ne vois pas d’inconvĂ©nient Ă  ce que les gens mettent cet album pour s’endormir le soir. Ou alors pour partir dans des idĂ©es, pour finalement mĂ©diter. Et le morceau cachĂ© est trĂšs vivant ! Alors je l’ai mis loin pour ne pas que cela nous rĂ©veille ! Mais je voulais qu’il soit prĂ©sent parce que c’est un moment oĂč on s’était beaucoup amusĂ©s avec les musiciens, on faisait les fous. »

La derniĂšre surprise de ce deuxiĂšme opus est l’adjonction sur certains morceaux d’un autre violoncelle (James Darling) et d’une autre voix (GeneviĂšve Jodoin). Les deux Ă©lĂ©ments qui ont fait le succĂšs de la chanteuse, les deux signatures essentielles de Jorane sont donc partagĂ©s. « Cela donne une autre texture de voix, une autre texture de violoncelle, un autre son. Puis cela nous permet d’enregistrer tout en mĂȘme temps. Les morceaux oĂč je suis accompagnĂ©e d’autres musiciens ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s en live. On Ă©tait en studio, dans plusieurs petits coins diffĂ©rents mais avec un systĂšme de miroirs pour que l’on puisse se voir. Vraiment, j’adore cela ! Un jour je composerai peut-ĂȘtre des choses que je ne jouerai ou ne chanterai mĂȘme pas. Pourtant j’aime ça, faire de la scĂšne, mais j’aime aussi diriger un groupe, Ă©crire de la musique et qu’elle soit jouĂ©e comme je l’entends. J’ai besoin de beaucoup composer. C’est la base. J’adorerais Ă©crire un spectacle entier, prendre des musiciens pour le faire et ĂȘtre assise dans la salle le soir de la premiĂšre !»

Et des envies, des idées, Jorane en a encore plein. Il y a déjà dans sa besace de quoi faire un troisiÚme album. Elle le promet encore totalement différent. Mais ce sera pour plus tard : le Québec et la France découvrent à peine 16 mm.

Jorane à la Cigale, à Paris, le 10 décembre.

Marjorie  Risacher