
Jorane compose, Ă©crit, joue de cent instruments, est une magicienne du violoncelle et a une voix qui lui permet tout. Jorane est belle, jeune (26 ans), sympathique et fraĂźche. Mais elle ne se classe pas, voilĂ son plus grand dĂ©faut (câest pour vous dire !). Dâabord rĂ©pertoriĂ©e dans le rock avec son prĂ©cĂ©dent
Vent fou, elle laisse aujourdâhui perplexe. Certains parlent de jazz, dâautres de chansons, dâautres dâĂ©lectronique acoustique. Les Ă©tiquettes sâinventent, tombent, se ridiculisent. Mais peu lui importe, elle est tout simplement heureuse. Alors, elle ne cesse de sourire Ă travers ses longs cheveux qui ondulent, elle tourne la paille dans son jus de pĂȘche et se rĂ©jouit de la surprise provoquĂ©e.
« Pour moi câest normal d'Ă©voluer... Ce qui semblerait fou serait de faire deux fois la mĂȘme affaire. Mais il y a quand mĂȘme des liens, une continuitĂ©. Avec 16 mm
câest comme si jâavais pris une des ambiances de Vent fou
. Cette album partait vraiment dans tous les sens, de tous cĂŽtĂ©s sans trop savoir ce quâil cherchait vraiment. Mais il tĂ©moigne de quelque chose dâimportant⊠Alors jâai pris une de ces ambiances-lĂ et je lâai approfondie dans la couleur et les nuances. Câest beaucoup plus fignolĂ©. Si on veut sâinstaller dans une ambiance on peut mettre 16 mm
alors que Vent fou
Ă©tait plus disparate. Puis je suis trĂšs contente dâavoir rĂ©ussi cela dĂšs le deuxiĂšme album. Câest un climat, une atmosphĂšre. » Le mot est lĂąchĂ© : climat. En fait,
16 mm câest cela, de la voix et du violoncelle, auxquels nâont le droit de sâajouter quâune contrebasse et des percussions, et plus rarement une basse. AprĂšs cela, tout est permis ! Les instruments sont bousculĂ©s jusquâaux confins de leurs possibilitĂ©s, les idĂ©es sont des concepts Ă elles-seules. Puis surtout, pas une seule parole. Uniquement des onomatopĂ©es, des vibrations de cordes vocales.
«Câest drĂŽle, la plupart des gens me disent : «Il nây a pas de texte et pourtant je comprends mieux !» Pour moi la musique parle autant que les mots. Ce sont deux langages totalement diffĂ©rents. Les mots sont un art, la musique en est un autre. Pourquoi toujours vouloir les mettre ensemble ? Et pourquoi surtout vouloir absolument utiliser la voix pour dire des mots ! Elle a beaucoup moins de limites que celles quâon lui donne. Moi je passe beaucoup plus mon Ă©motion par la musique que par les mots. Câest ce que jâai choisi de faire avec cet album.» LâĂ©motion chantĂ©e sans paroles, Jorane lâavait dĂ©jĂ proposĂ©e dans son premier album. Mais uniquement pour quelques morceaux (ou âpiĂšcesâ comme dit la chanteuse avec son adorable accent quĂ©bĂ©cois). Cependant,
16 mm va beaucoup plus loin, parfois jusquâĂ lâimpression de lâexpĂ©rimental.
«Expérimental oui, mais pas froid, précise Jorane.
Câest plutĂŽt tournĂ© vers lâambiance, comme des musiques de films (dâoĂč le titre 16 mm
). Ce ne sont pas des chansons câest vrai, ce nâest pas un couplet-refrain, mais je trouve cela trĂšs aĂ©rien. Battayum 2
par exemple, est un morceau que je trouve presque incantatoire, que lâon peut mettre pour partir loin⊠Cela ne part de rien et câest une espĂšce de boule dâĂ©nergie qui grossit tout le temps. Câest entrer dans une atmosphĂšre et y rester. Parce que souvent quand on Ă©coute une musique, on aime un thĂšme particulier, certains arrangements qui passent fugitivement. Alors on est obligĂ© dâenfoncer la touche «repeat» pour revenir au petit passage qui nous plaĂźt. LĂ je suis restĂ©e sur un genre de thĂšme que jâai dĂ©veloppĂ© sans jamais passer Ă autre chose. On lâaime, on reste lĂ , on lâĂ©coute. On le change, on le transforme, on va plus loin, plus profond. Mais on prend le temps ! Mais bon, câest vrai quâil ne sâagit pas de chansons. Pour moi câest un trip instrumental. La voix est un instrument de musique et 16 mm
est un album instrumental.»
La jeune artiste aime dâailleurs penser que le public peut voir des images en Ă©coutant cet album. Le spectacle 16 mm offre dâailleurs tout un aspect visuel (projections sur Ă©cran, lumiĂšres, mise en scĂšne) conçu tout spĂ©cialement. Etrange univers pour dâĂ©tranges morceaux. Rien que leurs titres sortent de lâhabitude : Film I, Film II, Film III, Battayum 2, Work#3, CB/vox⊠«Ce sont les noms que je donnais aux morceaux pendant que je les travaillais. Il est venu un moment oĂč je me suis demandĂ©e sâil fallait les changer. Je nây suis pas parvenue. Câest comme si je dĂ©baptisais quelquâun pour le renommer. Puis le titre qui collait le mieux Ă©tait celui de dĂ©part, alors j'ai tout laissĂ©.»
Etrange Ă©galement cette derniĂšre plage qui reprend sept minutes aprĂšs la fin, comme pour un titre cachĂ©, le mĂȘme thĂšme arrangĂ© diffĂ©remment.
«Je ne vois pas dâinconvĂ©nient Ă ce que les gens mettent cet album pour sâendormir le soir. Ou alors pour partir dans des idĂ©es, pour finalement mĂ©diter. Et le morceau cachĂ© est trĂšs vivant ! Alors je lâai mis loin pour ne pas que cela nous rĂ©veille ! Mais je voulais quâil soit prĂ©sent parce que câest un moment oĂč on sâĂ©tait beaucoup amusĂ©s avec les musiciens, on faisait les fous. »
La derniĂšre surprise de ce deuxiĂšme opus est lâadjonction sur certains morceaux dâun autre violoncelle (James Darling) et dâune autre voix (GeneviĂšve Jodoin). Les deux Ă©lĂ©ments qui ont fait le succĂšs de la chanteuse, les deux signatures essentielles de Jorane sont donc partagĂ©s.
« Cela donne une autre texture de voix, une autre texture de violoncelle, un autre son. Puis cela nous permet dâenregistrer tout en mĂȘme temps. Les morceaux oĂč je suis accompagnĂ©e dâautres musiciens ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s en live. On Ă©tait en studio, dans plusieurs petits coins diffĂ©rents mais avec un systĂšme de miroirs pour que lâon puisse se voir. Vraiment, jâadore cela ! Un jour je composerai peut-ĂȘtre des choses que je ne jouerai ou ne chanterai mĂȘme pas. Pourtant jâaime ça, faire de la scĂšne, mais jâaime aussi diriger un groupe, Ă©crire de la musique et quâelle soit jouĂ©e comme je lâentends. Jâai besoin de beaucoup composer. Câest la base. Jâadorerais Ă©crire un spectacle entier, prendre des musiciens pour le faire et ĂȘtre assise dans la salle le soir de la premiĂšre !»
Et des envies, des idées, Jorane en a encore plein. Il y a déjà dans sa besace de quoi faire un troisiÚme album. Elle le promet encore totalement différent. Mais ce sera pour plus tard : le Québec et la France découvrent à peine 16 mm.
Jorane à la Cigale, à Paris, le 10 décembre.