
Sur la scĂšne du théùtre de Colombes, en banlieue parisienne, une femme seule au piano rĂ©pĂšte. Cheveux courts et raides, Ă peine reconnaissable sans sa tignasse frisĂ©e noire, Marie-Paule Belle affiche une beautĂ© insoupçonnĂ©e et une sĂ©rĂ©nitĂ© de lâĂąge.
Dites-moi, chanter Barbara c'est une aventure ? Oui, vous pouvez le dire ! Barbara est un amour dâadolescence en fait, je lâai dĂ©couverte Ă cette Ă©poque en mĂȘme temps que Brel. Câest eux qui mâont donnĂ© envie de chanter. Jâavais donc toujours eu lâidĂ©e de leur rendre hommage un jour. Jâen avais parlĂ© Ă mon producteur, il y a des annĂ©es. Il mâa relancĂ©e en aoĂ»t 2000. Jâai longtemps hĂ©sitĂ© parce quâentre-temps Barbara Ă©tait partie et que je pensais le faire de son vivant. Puis, finalement, je me suis laissĂ©e entraĂźner. Mais avec Ă©normĂ©ment de peur parce que vous savez comme moi que le public de Barbara est intransigeant. Lorsquâelle donnait un concert, câĂ©tait une messe. Je ne voulais pas dĂ©ranger ce souvenir, toucher Ă ce qui Ă©tait intouchable. Son public est encore en deuil.
Quel public est prĂ©sent lors de ces concerts ? Le sien ou le vĂŽtre ? Il y a un mĂ©lange. Il y a celui qui me connaĂźt trĂšs bien et celui qui est fan de Barbara et me connaĂźt trĂšs peu. Ce dernier Ă©tait Ă©videmment un peu sur la dĂ©fensive. Parfois, je sens que la salle est tendue au dĂ©but du spectacle, puis peu Ă peu il y a un apaisement. Je sens quâil faut que je me batte sur chaque mot, quâil faut que je fasse trĂšs attention. Cela me demande une concentration beaucoup plus forte, me cause un trac beaucoup plus intense aussi. Ce nâest pas mon univers, je rentre dans celui de quelqu'un dâautre.
Est-ce que lâon a des surprises lorsque lâon interprĂšte les chansons de quelquâun dâautre ?
Oui, par exemple avec Paris, 15 aoĂ»t. Je ne pensais pas reprendre ce titre. Barbara y avait mis une mĂ©lodie assez nostalgique avec des temps en mineur. En isolant la musique, jâai dĂ©couvert que ce texte Ă©tait plein dâhumour. Elle raconte que son amant est parti en Espagne avec sa femme et ses enfants et quâen attendant, elle va partir en Bretagne. En rĂ©alitĂ©, mĂȘme si elle aurait prĂ©fĂ©rer partager ce 15 aoĂ»t avec elle, elle sâen fiche assez. Je le chante avec des clins dâĆil. Cela change complĂštement et ça, câest une surprise ! Je ne mây attendais pas du tout !
Vous ne cherchez pas Ă imiter Barbara, mais ce nâest pas tout Ă fait du Marie-Paule Belle non plus.
Câest ce que lâon me dit souvent. Je ne phrase pas comme elle, jâaurais trouvĂ© cela ridicule !
Le disque reflĂšte la scĂšne dans le choix des titres et leur ordre de passage. A trois exceptions prĂšs, trois chansons rajoutĂ©es en concert. Absolument. Parmi elles la chanson de fin qui est celle que jâai Ă©crite en son hommage. Je lâinterprĂšte lors du rappel parce que je ne peux pas refaire un bis sur un titre, ni reprendre les chansons quâelle a trop chantĂ©es (comme
lâAigle noir ou
Ma plus belle histoire dâamour). Quand jâai travaillĂ©, jâai Ă©coutĂ© 196 titres (mĂȘme les versions allemandes), jâen ai sĂ©lectionnĂ© 140 environ, ensuite je suis descendue Ă 70⊠Jâai donc choisi mes propres coups de cĆur et supprimĂ© les chansons qui pouvaient faire double emploi. Le plus difficile a Ă©tĂ© dâĂ©tablir lâordre des chansons. Jâai fait au moins dix essais diffĂ©rents avant de trouver le dĂ©finitif.
Vous dites ne pas avoir repris les chansons trop chantĂ©es, vous interprĂ©tez pourtant Göttingen et Dis, quand reviendras-tu... Oui. Elles sont extrĂȘmement connues. Mais si vous demandez aux passants une chanson de Barbara, ils vont tous vous rĂ©pondre
lâAigle noir. Ce sont les plus populaires auxquelles je nâai pas voulu toucher. Et celles qui font partie de son autobiographie comme
les Insomnies ou
Mon enfance... En revanche, je reprends des chansons trÚs générales comme
la Solitude et
Le mal de vivre. Il nây a que
Il pleut sur Nantes, une chanson trĂšs personnelle, que jâai incluse dans le rĂ©pertoire. A la mort de mon pĂšre je suis arrivĂ©e trop tard, il Ă©tait dĂ©jĂ dĂ©cĂ©dĂ©. Je revois mes propres images et mon vĂ©cu donc jâai lâimpression de chanter mon histoire. Puis en fait, il se trouve que jâavais dĂ©jĂ insĂ©rĂ© ce titre dans mon propre tour de chant, bien avant de faire ce spectacle. Jâavais eu Barbara au tĂ©lĂ©phone et je lui avais demandĂ© si cela ne lâennuyait pas que je chante ce morceau. Elle mâavait rĂ©pondu quâau contraire cela lui faisait trĂšs plaisir.
Est-ce Ă cette occasion que vous lui avez parlĂ© la premiĂšre fois. Non, non. CâĂ©tait avant. Il se trouve que nous avions une sĂ©rie de points communs. Elle a dĂ©marrĂ© sa carriĂšre Ă lâĂ©cluse et moi aussi. Elle Ă©tait accompagnĂ©e par Roland Romanelli. Moi aussi. Il lâa suivie pendant 20 ans, moi pendant 10 ans. Ensuite, on a enregistrĂ© ensemble une chanson pour une cause humanitaire qui ne rĂ©unissait que des femmes, on sâest rencontrĂ© ainsi. Nous nâĂ©tions pas amies dans la vie, on ne se connaissait pas vraiment, mais je pense que lâon sâapprĂ©ciait mutuellement. Enfin, de mon cĂŽtĂ©, câest peu dire que de lâapprĂ©cier ! Mais je pense quâelle mâaimait bien.
Aujourdâhui, elle vous accompagne tous les soirs...? Oui. Je sens vraiment sa prĂ©sence. Surtout dans les moments de grandes Ă©motions, de grande intensitĂ©. Il faut dire quâil y a parfois un silence incroyable dans la salle. Quelques fois, je dĂ©pouille tellement le piano que je fais juste deux notes pour indiquer lâharmonie. Les mots sortent alors complĂštement.
Certaines personnes prĂ©tendent que câest parce que vous fonctionnez beaucoup moins bien aujourdâhui, que vous utilisez le filon Barbara. Bien sĂ»r ! (Grand rire) Oui, je sais. Pensez bien que lorsque jâai pris la dĂ©cision de monter ce spectacle et ce disque, je me suis blindĂ©e sur ce quâon allait dire : "
Barbara nâa pas besoin dâelle, elle en revanche a besoin de Barbara...". Jâavais bien conscience que jâallais entendre ce genre de choses. Câest aussi pour cela que jâai beaucoup hĂ©sitĂ©. Mais je prĂ©pare Ă©galement un nouvel album, je ne vais pas mâarrĂȘter sur Barbara. Quant Ă ceux qui disent que cela ne marche pas, moi je suis plutĂŽt contente au contraire ! VoilĂ 30 ans que je chante sans passer spĂ©cialement ni Ă la radio ni Ă la tĂ©lĂ©, mais je continue Ă faire de la scĂšne. Le public sâest toujours dĂ©rangĂ© pour venir me voir.
Barbara et vous avez le point commun dâĂȘtre reconnues comme des femmes de scĂšne. Câest lâendroit le plus magique. Piaf disait que câĂ©tait une drogue. Le quotidien paraĂźt fade et on attend que ce moment exceptionnel. On ne peut pas avoir plus, câest le maximum ! Lâamour des gens Ă ce point, dans le regard et dans lâĂ©coute. Comment voulez-vous retrouver cela dans la vie de tous les jours ?
Pourtant vous ĂȘtes des femmes qui composent, qui Ă©crivent. On peut imaginer que ces bonheurs vous pouvez les avoir aussi au moment de la crĂ©ation. Oui, mais câest complĂštement diffĂ©rent. Quand je compose je suis en manque de chanter. Ce qui est trĂšs Ă©nervant aussi câest quâaprĂšs la crĂ©ation, le temps que cela soit enregistrĂ©, que cela sorte, on est dĂ©jĂ dans autre chose. Donc, au moment oĂč on lâinterprĂšte sur scĂšne, il faut se plonger exactement dans le climat du moment, retrouver les mots comme si on les disait pour la premiĂšre fois. Câest pour cela que je pense quâil faut privilĂ©gier lâĂ©motion.
Vous insistez sur la notion de dĂ©pouillement, dâautant plus que pour cet album et ce spectacle on ne peut pas mieux faire en la matiĂšre : un piano et la voix !
On ne fait pas plus nu (rires). Câest William Sheller qui mâa poussĂ©e Ă faire cela. On se voyait souvent et on chantait des chansons au piano. Il mâa dit :"Mais pourquoi tu ne chantes pas comme ça sur scĂšne ?" Je lui rĂ©pondais que je nâoserai jamais, que câĂ©tait juste pour les copains. "Tu as tort parce que câest vraiment toi". Il mâa donc persuadĂ©e, en me prĂ©cisant quand mĂȘme : "Tu vas voir, tu vas avoir la plus grande trouille de ta vie, mais en mĂȘme temps la plus grande libertĂ©." Et câest vrai. La libertĂ© est plus forte que le trac !