Paris
27/11/2001 -
Dans le bistrot de Pigalle où le rendez-vous est fixé, Stéphane Sanseverino - look de poulbot parisien, oreilles percées et houppette à la Tintin - est tout heureux d'enchaîner les interviews et de voir que son premier album solo fait mouche pour les amoureux de jazz manouche et de chansons pour fine bouche. "C'est d'autant plus agréable que je suis sorti d'une longue aventure avec les Voleurs de Poules. Arrêter un groupe c'est toujours difficile, il y a beaucoup d'affectif qui intervient. Et puis j'ai mis pas mal de temps à me reprendre. J'ai pas mal galéré à tourner seul parce que j'avais beau me pointer auprès des programmateurs de salles en leur disant : " Salut, je suis le chanteur des Voleurs de Poules ! Vous vous souvenez de moi ? ", les mecs me répondaient : "Oui on se souvient de toi mon pote, mais on ne va pas te reprendre parce que c'est les Voleurs de Poules qui attiraient le public, pas Stéphane Sanseverino."Cette longue aventure des voleurs de gallinacés dura cinq ans pour Stéphane et ses compères. Le concept relevait du rock adapté à la sauce magyare. Une sorte de mélange entre Emir Kusturica et son No smoking orchestra, mâtiné de Bratsch avec un soupçon d'AC/DC auquel Sanseverino voue une dévotion sans borne. "Ce n'était pas facile, se souvient-il, parce qu'il fallait intégrer la musique et la culture de l'Est. C'était les prémices de ce que j'appelle un punk rock de l'est. On utilisait un morceau folklorique, on rajoutait une guitare électrique histoire de rendre le truc plus actuel et ne me sentant pas de chanter en yaourt serbo-croate, on collait des paroles en français pour que tout le monde comprenne. Très vite on a commencé à jouer un peu partout pour une tournée qui a duré quatre ans !" Un disque auto-produit qui se vend raisonnablement, des tournées suivies par un noyau d'initiés de plus en plus large. Tout à l'air de fonctionner à merveille pour le petit quatuor. Mais Sanseverino a des envies d'ailleurs et d'autrement. Ce sera le Tango des gens, un album solo qui est déjà récompensé par le prix de l'Académie Charles-Cros, et unanimement salué par la critique pour sa fraîcheur, son ironie et ses qualités musicales. 
Lorsque Sanseverino ne trouve pas l'inspiration dans la contestation, il pioche dans le répertoire des autres avec une pertinence rare. "Il n'y a qu'une reprise sur cet album c'est le Tango de l'ennui de François Béranger. Il n'y a qu'un seul mec dont j'ai tous les disques, c'est lui. Je ne dirais pas toute l'œuvre parce que je crois qu'il n'aimerait pas qu'on dise cela de lui. J'aime vraiment sa façon d'écrire, les collages qu'il fait et surtout la force de son écriture que je n'aie pas du tout. Béranger, il s'est braqué le jour où les radios ont commencé à couper ses chansons parce qu'elles n'étaient pas au format standard de trois minutes trente et il a refusé de vendre sa chemise. C'est le seul représentant d'une culture alternative avant que celle-ci ait un nom. Avant les Béruriers Noirs, avant la Mano Negra. Avant que cela devienne un mouvement, il y avait déjà des gens qui avaient décidé de faire zéro compromis. Et quand je vois des photos où il y a Béranger, Lavilliers, Higelin j'ai l'impression de voir la photo avec Brel, Brassens et Ferré. Pour moi, c'est un peu la deuxième vague après eux. Et puis c'est vrai qu'il a chanté le milieu ouvrier, le prolétariat et ça c'est toujours un truc qui m'a fasciné. Voir, décrire des mecs et des femmes qui vont tous les matins au turbin dans des taches pénibles, moi je ne pourrais pas ". Le prolétariat, un genre qui se conjugue remarquablement avec les mélodies manouches de Sanseverino. Un genre qu'il a, de son propre aveu, découvert un peu par hasard en traînant ses guêtres du côté de Montmartre. "Le premier manouche que j'ai vu jouer c'était dans un bistrot qui s'appelle Le clairon du chasseur. Un guitariste qui s'appelait Maurice Ferret et qui fait partie d'une grande famille de guitaristes gitans, Boulou et Matelot. Il jouait pour des touristes allemands ou japonais. Je le regardais à travers la vitrine du bistrot parce que les bières étaient trop chères pour moi. J'observais ses doigts et je retournais chez moi faire pareil. C'était vraiment de l'apprentissage à vue parce qu'on arrivait à peine à entendre la musique sous les braillements des touristes bourrés ! Mais très vite, j'ai été mordu. En gros le principe du jazz manouche c'est que la guitare égale la batterie, plus la contrebasse, plus le piano. C'est l'instrument du pauvre par excellence ! Mais quand ce n'est pas dans ta culture, ni dans tes traditions, ni dans tes habitudes, il faut apprendre un peu plus longtemps qu'eux. Donc je m'y suis collé un an ou deux, j'ai été mauvais pendant au moins un an. Mais maintenant je crois que ça va. Bon, bien sûr quand je croise des monstres comme Bireli Lagrene, je prends bien soin d'oublier ma guitare dans un coin, histoire d'échapper au boeuf. Il faut parfois savoir raison garder", conclut ce grand modeste tout heureux d'apporter du bonheur aux gens. Frédéric Garat
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