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Chronique album


Dominique A

Auguri


Paris 

16/11/2001 - 

SixiĂšme album, dĂ©jĂ , pour Dominique A. Depuis La Fossette, il a y a dix ans, il est devenu une sorte de symbole de la jeune gĂ©nĂ©ration de la chanson en France – une chanson grave et dĂ©tachĂ©e, soucieuse de forme et sans complexe devant ses aĂźnĂ©s. Auguri, produit par John Parish (PJ Harvey), tranche avec RemuĂ©, l’album prĂ©cĂ©dent : un Ă©ventail largement ouvert de sentiments et d’atmosphĂšres, des arrangements plus spontanĂ©s et profonds Ă  la fois. Le chanteur se penche sur son nouvel opus.




Plus que dans les précédents, vous chantez beaucoup dans cet album.
Ça fait un bien fou, c’est un plaisir retrouvĂ©.

Etait-ce donc un plaisir perdu ?
Pour moi, RemuĂ© est un album chantĂ©. Mais j’étais corsetĂ©, je ne me permettais pas grand chose. Alors j’ai eu envie de ne plus m’écouter absolument, de ne plus chercher Ă  revenir sur ce que je n’aime pas dans ma propre voix. J’ai appris Ă  accepter ce que je n’aime pas car, si je reviens systĂ©matiquement dessus, je risque de perdre sur d’autres plans, comme l’émotion d’une prise brute. C’est RemuĂ© qui m’a permis d’accepter ma voix en totalitĂ©. L’enregistrement avait Ă©tĂ© un slalom vocal et c’était pire sur scĂšne, parce qu’il fallait s’exposer, assumer la position du chanteur avec tout le potin du groupe derriĂšre alors que les chansons n’étaient pas adaptĂ©es Ă  ça. Tout naturellement, j’ai eu envie de passer Ă  des choses plus expansives, de chanter vraiment sans me poser de questions.

Auguri est un disque qui affirme avec nettetĂ© que vous n’appartenez pas au monde de la variĂ©tĂ©, contrairement Ă  La MĂ©moire neuve, en 1995, qui laissait croire Ă  une possible rencontre avec le monde de la chanson grand public.
La MĂ©moire neuve est un disque Ă  part par rapport Ă  tous les autres. Il me paraĂźt plus logique de faire Auguri aujourd’hui que La MĂ©moire neuve Ă  l’époque. La relation avec la variĂ©tĂ© a Ă©tĂ© un problĂšme pour moi Ă  un certain moment, mais ça ne l’est plus. L’essentiel est d’ĂȘtre en paix avec sa musique. Je ne mĂšne pas de croisade Ă  ce propos.

Ce nouveau disque n’est pas d’une tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale trĂšs souriante...
Ça me fait plaisir ! D’un interlocuteur Ă  l’autre, les gens ont des visions trĂšs diffĂ©rentes de l’album, d’une façon beaucoup moins monolithique que pour RemuĂ© dont absolument tout le monde me disait que c’était un album plombĂ©. On m’a mĂȘme dit qu’Auguri est un album solaire...

Il y a dans la chanson Les chanteurs sont mes amis une ironie trÚs explicite envers votre métier...
Explicite, oui, mais vraiment trĂšs localisĂ©e. C’est une chanson en deux parties, qui ne parle pas seulement du mĂ©tier. Dans Les chanteurs sont mes amis, je ne parle pas du show biz dans l’ensemble. Je parle de mes amis : nous avons grosso modo le mĂȘme Ăąge, nous avons commencĂ© la musique en mĂȘme temps. En prenant un peu de recul par rapport Ă  eux, je constate des comportements qui ne sont pas si Ă©loignĂ©s de ceux contre lesquels on s’insurgeait quand on Ă©tait un peu plus jeunes. Puis, dans la seconde partie, cette chanson parle aussi de mon amour des voix, des chanteurs et chanteuses.

C’est le premier album dans lequel vous Ă©crivez des chansons avec aussi peu de distance par rapport Ă  vous et Ă  votre vie.
Peut-ĂȘtre. Certaines personnes me parlent des chansons comme ayant un propos dur, sec ou brutal. En fait, je ne crois pas.

Ce disque prend parfois des allures de catharsis.
Toute chanson est cathartique, mĂȘme la plus anecdotique, comme Ses yeux brĂ»lent. En fait, c’est peut-ĂȘtre lĂ  une thĂ©orie a posteriori : je ne sais pas dans quelle mesure mes chansons sont rĂ©ellement cathartiques lorsque je les Ă©cris, mais je pense que si elles le sont, elles le sont vraiment toutes.
A l’écoute de la chanson En secret, on imagine des choses trĂšs sombres dans votre vie...
Ça n’a aucun rapport avec quoi que ce soit que j’aurais vĂ©cu personnellement. C’est vraiment une fiction. Je m’en suis rendu compte aprĂšs coup, mais cette chanson m'a Ă©tĂ© inspirĂ©e par le film Trois huit, que j’avais vu peu de temps auparavant. Trois huit est un film sur le harcĂšlement au travail, et les rapports trĂšs troubles entre le tourmenteur et sa victime. En travaillant sur la mĂ©lodie, les mots « en secret » se sont imposĂ©s Ă  moi. J’ai brodĂ© ensuite l’histoire en dix ou quinze minutes. Contrairement Ă  beaucoup de chansons, je ne peux pas dire quelle Ă©tait mon intention au moment oĂč je l’ai faite. J’ai seulement pu constater qu’elle avait Ă©tĂ© inspirĂ©e par quelque chose, sans aucune prĂ©mĂ©ditation.

On trouve le mĂȘme mode Ă©motionnel – dĂ©solĂ©, attristĂ© et indulgent – sur OĂč conduit l’escalier, par exemple.
Oui mais je trouve aujourd’hui cette chanson un peu forcĂ©e. Le titre et la chanson en elle-mĂȘme m'ont Ă©tĂ© inspirĂ©s par un recueil de nouvelles d’AlexeĂŻ Remizov, OĂč finit l’escalier. LĂ , j’essaie d’aller le plus loin dans le rĂ©alisme pour aller au-delĂ , dans un supra-rĂ©alisme. La partie musicale assez longue, au milieu de la chanson, me semble permettre d’imaginer la scĂšne aprĂšs que les choses eurent Ă©tĂ© assĂ©nĂ©es, de revenir sur ces deux corps qui s’humilient l’un l’autre. Le langage est un peu fort - je ne peux pas m’en empĂȘcher.

Etes-vous trĂšs critique vis-Ă -vis de vos disques ?
Oui, je crois. Mais, comme je suis dĂ©jĂ  Ă©patĂ© de les avoir finis, je considĂšre mes disques comme des victoires. J’ai beaucoup d’affection pour eux - mĂȘme La MĂ©moire neuve -, je ne les regarde jamais comme des ennemis. En fait, je m’y implique assez pour ne pas pouvoir dĂ©tester mes disques.

Ce qui est historiquement curieux dans le rock d’aujourd’hui, c’est que les artistes sont aussi cultivĂ©s et intellectuellement outillĂ©s que les critiques. Vous aussi vous livrez-vous Ă  un travail critique sur vos disques ?
Je n’ai pas la prĂ©tention de comprendre ce que je fais. En revanche, je peux rapidement me dĂ©solidariser de ce que je fais, avoir le recul pour juger une chanson. Mais mon critĂšre principal reste le plaisir que je prends Ă  faire mes chansons, tout simplement, ce qui Ă©radique tout problĂšme de critique. Quand j’écris une chanson comme Antonia, oĂč tout semble aller de source, je ne lutte pas, mon sens critique est un peu au placard. Je constate seulement que prendre du plaisir Ă  faire une chanson est un garant de qualitĂ©.

Propos recueillis par Bertrand Dicale

Dominique A, Auguri (Labels)