Plus que dans les prĂ©cĂ©dents, vous chantez beaucoup dans cet album.Ăa fait un bien fou, câest un plaisir retrouvĂ©.
Etait-ce donc un plaisir perdu ?Pour moi,
RemuĂ© est un album chantĂ©. Mais jâĂ©tais corsetĂ©, je ne me permettais pas grand chose. Alors jâai eu envie de ne plus mâĂ©couter absolument, de ne plus chercher Ă revenir sur ce que je nâaime pas dans ma propre voix. Jâai appris Ă accepter ce que je nâaime pas car, si je reviens systĂ©matiquement dessus, je risque de perdre sur dâautres plans, comme lâĂ©motion dâune prise brute. Câest
RemuĂ© qui mâa permis dâaccepter ma voix en totalitĂ©. Lâenregistrement avait Ă©tĂ© un slalom vocal et câĂ©tait pire sur scĂšne, parce quâil fallait sâexposer, assumer la position du chanteur avec tout le potin du groupe derriĂšre alors que les chansons nâĂ©taient pas adaptĂ©es à ça. Tout naturellement, jâai eu envie de passer Ă des choses plus expansives, de chanter vraiment sans me poser de questions.
Auguri est un disque qui affirme avec nettetĂ© que vous nâappartenez pas au monde de la variĂ©tĂ©, contrairement Ă La MĂ©moire neuve, en 1995, qui laissait croire Ă une possible rencontre avec le monde de la chanson grand public.La MĂ©moire neuve est un disque Ă part par rapport Ă tous les autres. Il me paraĂźt plus logique de faire
Auguri aujourdâhui que
La MĂ©moire neuve Ă lâĂ©poque. La relation avec la variĂ©tĂ© a Ă©tĂ© un problĂšme pour moi Ă un certain moment, mais ça ne lâest plus. Lâessentiel est dâĂȘtre en paix avec sa musique. Je ne mĂšne pas de croisade Ă ce propos.
Ce nouveau disque nâest pas dâune tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale trĂšs souriante...Ăa me fait plaisir ! Dâun interlocuteur Ă lâautre, les gens ont des visions trĂšs diffĂ©rentes de lâalbum, dâune façon beaucoup moins monolithique que pour
RemuĂ© dont absolument tout le monde me disait que câĂ©tait un album plombĂ©. On mâa mĂȘme dit quâ
Auguri est un album solaire...
Il y a dans la chanson Les chanteurs sont mes amis une ironie trĂšs explicite envers votre mĂ©tier...Explicite, oui, mais vraiment trĂšs localisĂ©e. Câest une chanson en deux parties, qui ne parle pas seulement du mĂ©tier. Dans
Les chanteurs sont mes amis, je ne parle pas du show biz dans lâensemble. Je parle de mes amis : nous avons grosso modo le mĂȘme Ăąge, nous avons commencĂ© la musique en mĂȘme temps. En prenant un peu de recul par rapport Ă eux, je constate des comportements qui ne sont pas si Ă©loignĂ©s de ceux contre lesquels on sâinsurgeait quand on Ă©tait un peu plus jeunes. Puis, dans la seconde partie, cette chanson parle aussi de mon amour des voix, des chanteurs et chanteuses.
Câest le premier album dans lequel vous Ă©crivez des chansons avec aussi peu de distance par rapport Ă vous et Ă votre vie.Peut-ĂȘtre. Certaines personnes me parlent des chansons comme ayant un propos dur, sec ou brutal. En fait, je ne crois pas.
Ce disque prend parfois des allures de catharsis.Toute chanson est cathartique, mĂȘme la plus anecdotique, comme
Ses yeux brĂ»lent. En fait, câest peut-ĂȘtre lĂ une thĂ©orie a posteriori : je ne sais pas dans quelle mesure mes chansons sont rĂ©ellement cathartiques lorsque je les Ă©cris, mais je pense que si elles le sont, elles le sont vraiment toutes.
A lâĂ©coute de la chanson En secret, on imagine des choses trĂšs sombres dans votre vie...Ăa nâa aucun rapport avec quoi que ce soit que jâaurais vĂ©cu personnellement. Câest vraiment une fiction. Je mâen suis rendu compte aprĂšs coup, mais cette chanson m'a Ă©tĂ© inspirĂ©e par le film
Trois huit, que jâavais vu peu de temps auparavant.
Trois huit est un film sur le harcÚlement au travail, et les rapports trÚs troubles entre le tourmenteur et sa victime. En travaillant sur la mélodie, les mots «
en secret » se sont imposĂ©s Ă moi. Jâai brodĂ© ensuite lâhistoire en dix ou quinze minutes. Contrairement Ă beaucoup de chansons, je ne peux pas dire quelle Ă©tait mon intention au moment oĂč je lâai faite. Jâai seulement pu constater quâelle avait Ă©tĂ© inspirĂ©e par quelque chose, sans aucune prĂ©mĂ©ditation.
On trouve le mĂȘme mode Ă©motionnel â dĂ©solĂ©, attristĂ© et indulgent â sur OĂč conduit lâescalier, par exemple.Oui mais je trouve aujourdâhui cette chanson un peu forcĂ©e. Le titre et la chanson en elle-mĂȘme m'ont Ă©tĂ© inspirĂ©s par un recueil de nouvelles dâAlexeĂŻ Remizov,
OĂč finit lâescalier. LĂ , jâessaie dâaller le plus loin dans le rĂ©alisme pour aller au-delĂ , dans un supra-rĂ©alisme. La partie musicale assez longue, au milieu de la chanson, me semble permettre dâimaginer la scĂšne aprĂšs que les choses eurent Ă©tĂ© assĂ©nĂ©es, de revenir sur ces deux corps qui sâhumilient lâun lâautre. Le langage est un peu fort - je ne peux pas mâen empĂȘcher.
Etes-vous trĂšs critique vis-Ă -vis de vos disques ?Oui, je crois. Mais, comme je suis dĂ©jĂ Ă©patĂ© de les avoir finis, je considĂšre mes disques comme des victoires. Jâai beaucoup dâaffection pour eux - mĂȘme
La MĂ©moire neuve -, je ne les regarde jamais comme des ennemis. En fait, je mây implique assez pour ne pas pouvoir dĂ©tester mes disques.
Ce qui est historiquement curieux dans le rock dâaujourdâhui, câest que les artistes sont aussi cultivĂ©s et intellectuellement outillĂ©s que les critiques. Vous aussi vous livrez-vous Ă un travail critique sur vos disques ?Je nâai pas la prĂ©tention de comprendre ce que je fais. En revanche, je peux rapidement me dĂ©solidariser de ce que je fais, avoir le recul pour juger une chanson. Mais mon critĂšre principal reste le plaisir que je prends Ă faire mes chansons, tout simplement, ce qui Ă©radique tout problĂšme de critique. Quand jâĂ©cris une chanson comme
Antonia, oĂč tout semble aller de source, je ne lutte pas, mon sens critique est un peu au placard. Je constate seulement que prendre du plaisir Ă faire une chanson est un garant de qualitĂ©.
Propos recueillis par Bertrand Dicale
Dominique A,
Auguri (Labels)