Chronique album
ParisÂ
19/10/2001 -Â
Votre single Rue de la Paix est sorti quasiment en mĂȘme temps que les attentats du 11 septembre. Câest curieusement prĂ©monitoire, non ?
SincĂšrement, je ne dirais pas que ce qui est arrivĂ© Ă©tait dans lâair car personne ne pouvait prĂ©dire un truc aussi immonde, mais le monopole du capitalisme qui nâarrive pas que des Etats-Unis, mais en tout cas qui est symbolisĂ© par ce pays, est quand mĂȘme trĂšs impressionnant et peut susciter une telle haine. Moi, je le vois en musique oĂč lâon est de plus en plus dans une logique de rĂ©sultats, de ce que va rapporter tel ou tel artiste, que dans la valeur de ce quâil va crĂ©er. Lorsque je faisais des concerts Ă mes dĂ©buts, jâai pu mâapercevoir que lorsquâil y avait deux personnes dans la salle, mais oĂč tout le monde sâĂ©clatait, câĂ©tait un mauvais concert pour ma maison de disques. Par contre un concert trĂšs, trĂšs mauvais avec une salle pleine câĂ©tait un bon concert pour ma maison de disques.
Cela arrive t-il un trĂšs mauvais concert de Zazie ?
(Rires) Le moins souvent possible mais personne nâest infaillible ! En mĂȘme temps cette chanson Rue de la Paix est pleine de paradoxe parce que jâaccepte de faire partie de ce monde oĂč lâon pense : rendement, ventes, chiffre dâaffaire⊠Mais je suis assez cynique par rapport Ă ce monde-lĂ . Je vois oĂč ça peut nous mener et ce nâest pas cela qui va dĂ©finir ma vie Ă moi. Je ne crache pas dessus, je suis ravie de gagner des sous, mais câest ce que je chante : "Ma rĂ©ussite ne fait pas mon bonheur", elle le fait peut-ĂȘtre pour dâautres, moi je me suis aperçu que ça nâallait pas faire de moi quelquâun de formidablement heureux, ni de formidable tout court dâailleurs !
Est-ce que cela signifie que si un jour Jean-Marie Messier (propriĂ©taire dâUniversal Music) entre dans votre studio et vous dit de chanter ceci et pas cela, vous pourriez renoncer au chant ?
Je pense que jâĂ©crirai toujours des chansons mais je ne les chanterai peut-ĂȘtre pas⊠Je pense que lorsquâon est interprĂšte, il ne faut pas se leurrer, on accepte le cĂŽtĂ© exhibitionniste que lâon a en soi. Pour le moment, ça me fait toujours rire de me montrer mais je pense quâĂ un moment donnĂ© cela me fera peut-ĂȘtre moins rire. Peut-ĂȘtre que cela fera moins rire les autres quand je serai plus "tapĂ©e" (sa voix chevrote) et que je ressemblerai Ă une mĂ©mé⊠Mais il y a plein dâautres moyens de faire ce quâon envie de faire.
Ceci dit, câest vrai que le ton sâest un peu durci dans le milieu de la musique. Moi je suis trĂšs contente dâavoir commencĂ© ce mĂ©tier il y a une dizaine dâannĂ©es et pas aujourdâhui. A lâĂ©poque, câĂ©tait dĂ©jĂ assez dur, mais chacun avait au moins son espace artistique. Il nây avait pas un diktat de ce quâil faut faire, ni de comment il faut le faire. Jâai lâimpression que maintenant, le ton est plus dur pour les jeunes sauf peut-ĂȘtre pour ceux de ma gĂ©nĂ©ration qui rĂ©ussissent encore Ă faire quelque chose de plus personnel, mais Ă quel prix !
Beaucoup de journalistes me disent que je suis rebelle. Je nâai pas lâimpression du tout dâĂȘtre rebelle ! Jâai lâimpression de faire quelque chose de personnel. Et dĂ©jĂ , dans les circonstances actuelles faire quelque chose de personnel, câest faire un acte de punk ! (Rires) Alors que jâen suis loin ! 
Ce paradoxe de la belle rebelle tient peut-ĂȘtre au fait que vous prĂ©sentez lâimage dâune jeune fille plutĂŽt sage, rĂ©servĂ©e, ancien mannequin etc.
Oui, malheureusement les gens sâattendent, par rapport Ă une fille, Ă des choses un peu superficielles et artificielles. Ce qui dâemblĂ©e, pipe les dĂ©s. Soit on naĂźt PJ Harvey ou Björk et lâon est dĂ©jĂ un peu en lĂ©vitation, un peu barrĂ©e ; soit, on a eu une forte Ă©ducation qui suscite une rĂ©action⊠Moi, jâai eu les deux. Câest-Ă -dire que jâai appris Ă ĂȘtre polie et en mĂȘme Ă ĂȘtre moi-mĂȘme. Donc je dis poliment le fond de moi.
A propos de femmes, Aux armes citoyennes pourrait ĂȘtre reprise par beaucoup dâentre ellesâŠ
Jâai mis longtemps Ă Ă©crire cette chanson parce que je ne voulais pas du tout que cela soit un hymne MLF. Je voulais y inclure les hommes qui sont dâaccord avec ce point de vue et câest pour cela que jâai Ă©crit "aux hommes qui nous aiment, ensemble marchons". Je ne voulais pas dire : "les femmes sont toutes formidables, les hommes sont tous des salauds". On a la chance de vivre dans un pays oĂč les droits de la femme sont Ă peu prĂšs corrects. Les Chiennes de gardeÂč, je les trouve ridicules. Je pense quâil y a des problĂšmes notamment concernant la paritĂ© salariale oĂč certains mouvements fĂ©ministes peuvent ĂȘtre efficaces de nos jours. Mais les Chiennes de gardes, je trouve cela affligeant ; une caricature de femmes qui essaient de ressembler Ă des hommes quâelles ne sont pas.
Est-ce quâune chanteuse gagne moins quâun chanteur ?âŠ
(Rires) Non !!! Je crois que la musique est un territoire un peu Ă©pargnĂ© par cela. Mais câest vrai que de temps en temps, jâai besoin de taper un peu plus fort du poing sur la table que si jâĂ©tais un garçon. Cela doit plus tenir au fait que je ne suis pas du tout carriĂ©riste et que parfois la gentillesse ou le manque dâambition passe aux yeux du camp dâen face pour de la bĂȘtise. Ceci dit, si je sais qu'untel est payĂ© tant, Ă travail Ă©gal, il nâest pas question qu'unetelle soit payĂ©e moins !
La Fan de sa vie est une trĂšs jolie chanson sur lâidolĂątrie du public pour les artistes. Vous-mĂȘme, de qui avez-vous Ă©tĂ© fan ?
Jâai longtemps rĂȘvĂ© de Mel Gibson et de Brad Pitt Ă©tant petite, mais en mĂȘme temps, je nâavais mĂȘme pas la notion de ce quâĂ©tait un autographe. Jâai dĂ©couvert le concept en devenant chanteuse. Si ! Si ! Je vous assure ! Plus jeune, je nâallais pas Ă des concerts oĂč les gens demandaient un autographe, je ne savais mĂȘme pas ce que câĂ©tait avant de commencer ce mĂ©tier. Pour moi, les fans sont des gens qui sont peut-ĂȘtre en manque de repĂšres ou bien qui sont dans lâadolescence ou qui ont besoin dâun grand frĂšre, dâune grande sĆur. De quelquâun Ă qui ils peuvent sâidentifier. Câest le mĂȘme morceau dâeux-mĂȘmes quâils voient chez moi. Souvent, on me demande pourquoi je ne veux pas monter de fan-club. Je suis contre. Il y a une espĂšce de rĂ©cupĂ©ration du fanatisme des gens que je trouve malsaine, sans parler de lâaspect commercial derriĂšre.
Je prĂ©fĂšre passer mĂȘme ne serait-ce quâun tout petit peu de temps Ă discuter avec eux en Ă©tant prĂ©sente plutĂŽt que de passer par le prisme de vingt personnes membres dâun club qui vont rĂ©gler cela, financer cela et⊠profiter aussi de cela.
Vous qui avez Ă©crit Allumer le feu pour "lâidole des jeunes" (Hallyday), vous nâĂ©tiez donc pas fan ?
Si ! Jâai Ă©tĂ© trĂšs impressionnĂ©e, je suis fan de lui. Pas fan forcĂ©ment de tout ce quâil chante. Mais quelquâun qui, aprĂšs je ne sais pas combien dâannĂ©es de carriĂšre et de dizaines dâalbums me regarde angoissĂ©, presque timide et en me demandant si la voix quâil avait posĂ©e sur mon texte me plaisait, je trouve cela extraordinaire ! Jâavais lâimpression dâĂȘtre plus vieille que lui, en terme dâhumeur, dâinnocence et dâenvie de chanter surtout. Il a cette faille que jâaime chez les gens, jâaime bien ses reliefs.
Un des rares textes que vous nâavez pas Ă©crit dans cet album câest Adam et Yves qui traite du regard des autres sur lâhomosexualitĂ©.
Câest JoĂ«lle Kopf, une femme, qui avait Ă©crit, il y a longtemps Femme libĂ©rĂ©e de Cookie Dingler qui en est lâauteur. Elle est copine avec Maxime Le Forestier. Et de temps en temps avec Maxime, on a un rituel qui est de se faire Ă©couter nos albums avant les autres. En allant chez lui, un jour je suis tombĂ©e sur ce titre Adam et Yves qui traĂźnait sur une feuille, et je lui ai dit "Quel salaud ! Jâaurais vachement aimĂ© avoir eu lâidĂ©e de ce titre". Et lui me rĂ©pond quâen fait il avait pensĂ© Ă moi lorsque JoĂ«lle lui a prĂ©sentĂ© ce texte et je suis repartie avec dans ma besace. On parle toujours de lâhomosexualitĂ© avec un cĂŽtĂ© caricatural, ils sont soit drag queen ou coiffeur, câest comme lorsquâon dit que les Noirs dansent trĂšs bien. Câest une autre forme de racisme que de dire cela. Câest le sens de cette chanson vue par le regard dâune femme.
Propos recueillis par Frédéric Garat
La Zizanie (Mercury / Universal 2001)
Zazie en ligne
Âč Association contre la violence sexiste envers les femmes.
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