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Chronique album


Stephan Eicher

D’hôtel en hôtel


Paris 

12/10/2001 - 

Hotel’s est un double CD avec, d’une part, Stephan Eicher’s Favourites, la première compilation de grands succès du chanteur suisse (avec trois inédits, quand même), et Lost & Found-Objets trouvés-Fundbüro, un disque d’enregistrements inconnus en marge du répertoire glorieux d’Eicher.




Ouvert par un mix surprenant de Combien de temps, ce CD présente des reprises sur scène (My Funny Valentine, La Mer), une démo de Campari Soda ou Philippe Djian lisant à Stephan Eicher les paroles de Durant un long moment... « C’est un bilan, dit-il. Un chapitre se ferme avec ça et j’ai besoin de place dans ma tête pour ce qui viendra après. » Compilation d’une carrière nomade, menée depuis une quinzaine d’années entre rock et chanson, entre français, anglais et allemand, entre succès énormes et plaisirs confidentiels, entre show business assumé et tentation du retrait... Et Hotel’s paraît quelques mois après la fermeture d’un hôtel légendaire dans la saga d’Eicher, l’hôtel Hess d’Engleberg.

Paris, mi-septembre 2001.
« Si je n’ai pas enregistré tous mes disques dans des hôtels, comme Carcassonne ou Mille Vies, je les écris dans des hôtels, comme l’hôtel Hess pour Louanges et Engelberg, explique Stephan Eicher, dans une chambre du Terrass Hotel de Paris. Je peux imaginer aussi que j’ai perdu plein de choses dans les hôtels et ça donne ce deuxième CD, un peu comme des rapports de la femme de chambre ou du portier de nuit - ce qu’il a trouvé, à quelle heure et dans quelle chambre. »

Engelberg, fin mars 2001.
Derrière l’estrade, le mur couvert de bois de cerfs, de cornes de mouflons, d’animaux naturalisés, est éclairé par une guirlande de fleurs lumineuses. Demain matin, l’hôtel Hess sera définitivement fermé et Stephan Eicher est venu lui dire adieu. Sans lui, d’ailleurs, qui en dehors de la Suisse connaîtrait Engelberg ? La petite station de sports d’hiver a deux spécialités : l’aelplermagronen mit apfelmus (des pâtes, des pommes de terre et du fromage cuits ensemble, avec des oignons frits et de la compote de pomme) et puis des chansons à l’oblique mélancolie, voyageuses et curieusement enracinées, très arrangées mais d’une émotion toujours nue. On ne sait pas si c’est la décoration un peu kitsch, l’atmosphère hors du temps ou le paysage qui ressemble le plus à ces chansons vieilles d’une douzaine d’années - Déjeuner en paix, Hemmige.



Paris, mi-septembre 2001.
« Je suis musicien et je fais beaucoup de concerts. Très tôt, ma vie a basculé des lieux fixes au mouvement. Une fois, je suis allé à Phnom Penh ; douze heures de vol de Zurich à Bangkok, six heures d’attente, trois heures d’avion jusqu’à Phnom Penh, puis taxi sous la mousson, qui s’arrête juste quand on arrive à l’hôtel. On a posé les valises et, avec les musiciens, nous sommes allés faire un tour. J’étais fatigué et au bout d’un moment j’ai dit : « je rentre à la maison ». Personne ne s’est retourné pour me dire : « tu rentres à Zurich ? » Il était clair pour tout le monde que je retournais à l’hôtel. Ça m’a semblé un peu surréel, mais je me suis dit : bon, je n’ai même pas vu la moquette de ma chambre, je ne sais même pas s’il y a une vue depuis la fenêtre, mais au bout d’une demie-heure dans une nouvelle ville après vingt-quatre heures de voyage, l’hôtel est devenu ma maison. »

Engelberg, fin mars 2001.
En début de soirée, Eicher a chanté quelques chansons en allemand au bar, accompagné par le pianiste de l’hôtel. Dans la grande salle du restaurant, ses invités, les invités de la famille Hess et des notables d’Englberg poussent les assiettes : il monte sur scène avec son nouveau groupe, le Lost and Found Orchestra. L’ambiance est curieuse, entre nostalgie et jubilation, entre une sorte de deuil laïque provincial et la ferveur bigarrée d’une bande de musiciens - tsiganes de Hongrie, musiciens classiques, anglo-saxons de la pop, vieux compagnons suisses et une jeune Roumaine à la voix divine, Irina. Car la petite fête de l’hôtel Hess est aussi une des premières apparitions du Lost and Found Orchestra et une des premières occasions pour Stephan Eicher d’assumer un de ses vieux fantasmes : dans beaucoup de ses chansons, c’est Irina qui prend la première voix, à sa place.


Paris, mi-septembre 2001.
« Dans le Lost and Found Orchestra, pour quinze musiciens, nous avons dix nationalités et sept langues. Mais aucune langue - français, anglais ou allemand - n’est parlée par tout le monde. C’est un orchestre dans lequel on ne parle que musicalement. Si je dois expliquer à quelle heure on va manger, ça prend très longtemps. Si tout le monde a des instruments, ça marche parfaitement. Le violoniste de cet orchestre, Karel, a écrit des concertos pour violon et orchestre, joue dans les mariages avec les tsiganes, tient le premier violon dans Othello, accompagne une danseuse flamenco, joue des quatuors de Beethoven, joue avec moi... Mais personne ne lui dit que son image est floue. Mais, pour les musiciens de musique populaire, pour les chanteurs, il faut ne pas être flou. Pourtant, les musiciens électroniques n’ont pas de problèmes avec l’idée du pseudonyme - combien de noms a Aphex Twin ? Dans les groupes de rap, chacun va chez l’autre faire un featuring... Mais chez nous, les chanteurs à guitare, ce n’est pas possible. j’ai un projet de trois CD que l’on passerait ensemble - un dans la chambre, un dans le salon, un dans la cuisine - pour que la musique se mélange. J’en ai parlé à plusieurs maisons de disques. A chaque fois, on me dit : « Le concept est intéressant, mais tu ne préfères pas nous faire un disque de chansons ? »

Stephan Eicher Hotel's (Virgin France) 2001


Bertrand  Dicale