Paris
30/07/2001 -

L'univers de Mister Gang
Mais cette incompréhension et les doutes sur l’authenticité de leur démarche a blessé les membres du Gang. Avec Paris>Lisbonne>Pointe-à Pitre, les interrogations n’ont plus lieux d’être. Tant dans l’esprit que dans la musique, Mister Gang fait indubitablement partie de la famille reggae, une famille à laquelle plusieurs invitations ont été lancées. La présence du chanteur de Baobab sur Comme un seul homme, de Tryo sur Ecoute ma prière et du saxophoniste de K2R Riddim sur Daï apporte un démenti à ceux qui croient que jalousies et rancœurs régissent les relations entre les acteurs du reggae français.
Dresser un tableau idyllique serait exagéré, il y a toujours des clans au sein desquels on se respecte et on sait reconnaître les mérites de l’autre. Certains artistes n’hésitent pas à affirmer que les musiciens de Mister Gang constituent tout simplement le meilleur backing band en France ! Et il est vrai que face aux quatorze nouveaux morceaux de ce second album, bien des groupes, y compris ceux de Kingston, ne soutiennent pas la comparaison, qu’il s’agisse du squelette rythmique assuré par le couple basse-batterie ou des ornements chatoyants apportées par les cuivres. Pour obtenir un tel résultat, nul besoin d’aller absolument en Jamaïque. C’est à côté de Blois, dans un studio troglodyte, creusé dans la roche que les neufs garçons, qui ont entre 25 et 32 ans, ont procédé à l’enregistrement, d’abord ensemble pour tester les lieux puis en nombre restreint au cours de différentes sessions, pour des questions de logistique. Ils ont ensuite fait appel aux services du mixeur anglo-jamaïcain Derek Demondo Fevrier, (qui vient également de participer au prochain single de Tonton David) avec lequel ils avaient déjà travaillé sur un remix des rappeurs sénégalais Positive Black Soul. Ils lui ont laissé carte blanche, et en retour, il leur a façonné un son lourd, orageux, comme cela se faisait en Jamaïque il y a vingt ans, loin de celui de Liberté Illégale, beaucoup plus clair.
Si le titre Paris>Lisbonne>Pointe-à Pitre est une référence directe aux origines portugaises et antillaises des deux chanteurs, le thème du voyage est apparu naturellement au terme d’une longue tournée d’un an et demi ponctuée par 150 concerts. Cette vie de nomade, qu’ils ont découverte alors qu’ils pensaient déjà la connaître, a conditionné leur inspiration. Plusieurs idées de textes sont nées dans des chambres d’hôtel, devant la télé qui les ramenait à la réalité le temps d’un flash info. Leur regard s’en est trouvé changé et donne un ton particulier aux chansons qui reflètent avant tout l’univers intérieur de Mister Gang au cours de ces dix huit mois intenses.
Faya Dub: la revanche des instrumentistes
Pendant environ une décennie et surtout à Paris, le reggae français a d’abord été une affaire de chanteurs. Les musiciens faisaient figure de mercenaires, ballottés entre les artistes qui avaient recours à leurs services, ponctuellement et pour leurs propres compositions. Au cours des dernières années, la tendance s’est inversée et ce sont maintenant les groupes qui occupent le terrain. Dans ce nouveau contexte, Faya Dub tient enfin sa revanche musicale. Le propre de cette formation installée à Paris est d’être d’abord composée d’instrumentistes plus expérimentés les uns que les autres. On y retrouve entre autres le guitariste Alex Legrand engagé par Saint Germain sur sa dernière tournée mondiale, le clavier Christian Moore qui a participé à l’aventure du reggae en France depuis plus de vingt ans dans l’ombre de Tonton David ou de Princess Erika, le trompettiste Peter Segona qui fut aux côtés de Salif Keita, Manu Dibango, Percy Sledge…
Lorsqu’ils se sont associés en 1998, à l’initiative de Thierry Negro et de Rico Gaultier qui possèdent eux aussi un CV impressionnant, ils avaient pour but de mettre en commun leur passion des rythmes jamaïcains sans se laisser brider par un chanteur leader qui imposerait ses volontés. L’idée de se réunir leur est venue lors des concerts au cours desquels ils se croisaient et partageaient le même sentiment d’insatisfaction.
Quand ils se retrouvent pour une première répétition, ils constatent que l’alchimie entre eux fonctionne à merveille, avec toute la richesse de leurs multiples influences. Leur plaisir de s’exprimer librement les pousse rapidement à enregistrer un premier disque, presque complètement instrumental, avec les morceaux que chacun avait composé secrètement. Pour Sings & Plays, leur second album (auto produit) qui vient de paraître, ils ont choisi cette fois, de mettre des voix au service de leur musique. Ce sont celles d’artistes méconnus qu’ils ont rencontrés lors de leurs tribulations en France et à l’étranger.
Pas un vrai casting mais plutôt des coups de cœur ou des compagnons de longue date restés eux aussi dans l’ombre depuis des années et à qui ils tendent une perche. A l’image de Jason Wilson venu du Guyana et dont ils ont fait connaissance il y a dix ans à Cayenne, le bluesman Ras Smaila ou la jeune chanteuse hollandaise Sena venue en même temps que Faya Dub en Bosnie, dans un camp de réfugiés l’été dernier, pour donner un coup de main. L’invité le plus inattendu est sans aucun doute Jalal, le chanteur des Last Poets qui avaient jeté les bases du rap en 1968 avec Jimi Hendrix. «C’est quelqu’un qui a défriché le chemin », estime Thierry Negro qui fut son bassiste pendant plusieurs années. Un chemin que Faya Dub cherche visiblement à explorer plus en avant.
Bertrand Lavaine