3 juillet - Tel Aviv- Jérusalem - Ramallah Pourquoi aller jouer dans une région en guerre alors que le tapis rouge de la promo tranquille pouvait se dérouler en France ? Les Baobab seraient-ils les derniers reggaemen gaulois tombés dans une potion magique immunisant contre
lâArgent facile (titre de leur dernier single) ? Mis Ă part un Manu Chao Ă GĂȘnes, quelques engagements en faveur de la lĂ©galisation du cannabis, de la libĂ©ration du Tibet ou du condamnĂ© Ă mort amĂ©ricain Mumia Abu Jamal, on cherche encore les Peter Tosh français prĂȘts Ă jouer dans des situations explosives⊠LâidĂ©e de ce voyage a germĂ© aprĂšs lâĂ©criture du titre
AlgĂ©rie oĂč Manu, le chanteur du groupe, clame
"On devrait tous ĂȘtre en AlgĂ©rie/AuprĂšs de nos frĂšres quâon assassine/ On devrait tous ĂȘtre en Palestine (âŠ) On devrait tous ĂȘtre en CĂŽte dâIvoire, mĂȘme si ça nâest pas notre histoire".
AprĂšs une petite discussion entre copains fin fĂ©vrier, cette tournĂ©e un peu particuliĂšre a pris forme avec lâappui dâHervĂ©, un ami qui avait dĂ©jĂ organisĂ© le pĂ©riple en Afrique. GrĂące Ă son carnet dâadresses et avec lâaide des Centres Culturels Français et d'un certain nombre de municipalitĂ©s françaises, le budget et les dates ont Ă©tĂ© bouclĂ©es quelques semaines avant le dĂ©part, le 3 juillet dernier⊠Avec tout de mĂȘme quelques points dâinterrogation.
Bien avant dâĂ©crire la chanson
Algérie, dont une version a été enregistrée à Paris avec Cheb Kader et un artiste palestinien, Manu, Ouafi, Benoßt et Willy avaient déjà les yeux braqués sur la région.
"Jâai 25 ans et cela fait Ă peu prĂšs 20 ans que jâentends parler de ce qui se passe ici" rĂ©sume Manu, Ă son arrivĂ©e Ă Ramallah, premiĂšre Ă©tape de la tournĂ©e.
"On a vu tellement dâimages Ă la tĂ©lĂ©vision rĂ©cemment quâon ne pouvait pas chanter et rester sans rien faire. Les mots ne coĂ»tent pas cher. Nous, on est venus pour voir comment les choses se passent concrĂštement sur place sans passer par la case mĂ©dia, et aussi pour dire que pour nous la Palestine est un pays Ă part entiĂšre."
Mais, en pleine Intifada, quand les pierres, les tirs de mortier et les bombes pleuvent de tous cĂŽtĂ©s, ce nâest pas Ă lâaĂ©roport de Gaza mais Ă Tel Aviv quâil faut atterrir. Câest donc via IsraĂ«l que les sept musiciens rejoignent JĂ©rusalem-est, la zone arabe de la ville. Impossible alors dâĂ©luder la question : pourquoi cette tournĂ©e Ă sens unique, pourquoi aucune date dans lâEtat hĂ©breu oĂč les artistes jamaĂŻcains et Alpha Blondy se produisent rĂ©guliĂšrement ? Ouafi, le saxophoniste et manager du groupe, sâest dĂ©jĂ expliquĂ© plusieurs fois sur ce point. Il prĂ©cise Ă nouveau que ce nâest pas parce que Baobab milite pour la crĂ©ation dâun Ă©tat palestinien quâil est contre IsraĂ«l.
"Les dĂ©fenseurs de la paix israĂ©liens ont certainement besoin de soutien, et nous irons les voir aussi, mais aujourdâhui nous jouons vraiment pour les Palestiniens, pour dire que câest un peuple Ă part entiĂšre et que lâon ne doit pas ĂȘtre sans cesse obligĂ© de les accoler aux IsraĂ©liens ! Quand on part en GrĂšce, on ne va pas systĂ©matiquement en Turquie."
4 juillet - Ramallah - camp de rĂ©fugiĂ©s dâAl AmariLa journĂ©e commence par un petit bĆuf avec des musiciens du Conservatoire National de Musique de Ramallah. Ils nâont jamais entendu parler de reggae ni de Bob Marley mais sont ravis de pouvoir jouer avec des Ă©trangers car pour lâinstant tout voyage leur est interdit. Rendez-vous est donc pris pour un enregistrement avec le groupe Mawa Ă la fin de la tournĂ©e. LâaprĂšs-midi dĂ©bute par une visite du camp de rĂ©fugiĂ©s dâAl Amari oĂč Baobab doit jouer le soir. Voici lâoccasion dâentendre des histoires souvent bouleversantes, des bribes de vies brisĂ©es par la guerre.
Petite inquiĂ©tude de Manu qui constate que personne ne connaĂźt le reggae ici et surtout quâĂ priori, en pĂ©riode dâIntifada et de deuils, la musique nâest pas toujours la bienvenueâŠ
"En parlant avec des gamins du camp, jâai vraiment ressenti la profonde violence quâils ont en eux. Ils ne parlent que des affrontements, des endroits oĂč ils jettent des pierres, des morts. Dans ce contexte, je ne sais pas ce que la musique peut leur apporter", confie t-il avant de monter sur la scĂšne improvisĂ©e dans la cour du camp. Finalement les jeunes rĂ©servent un accueil plus quâenthousiaste au reggae mĂ©tissĂ© de Montreuil. La soirĂ©e se finit chez les hĂŽtes du camp en musique, jusquâau lever du jourâŠ
5 juillet - Al Amari â NaplouseCe dĂ©part sur les routes contrĂŽlĂ©es par lâAutoritĂ© palestinienne, permet au groupe de se frotter Ă nouveau Ă la rĂ©alitĂ© concrĂšte des diffĂ©rentes artĂšres du pays et des check points, de mieux comprendre les diffĂ©rences entre zones A, B et C dont ils ont tant entendu parler dans les mĂ©dias.
Pour la premiĂšre fois du voyage on entend Bob Marley. Câest le rĂ©ceptionniste de lâhĂŽtel de Naplouse qui a ramenĂ© une cassette dâItalie oĂč il a fait ses Ă©tudes. Pendant le concert Ă lâUniversitĂ© Al Najah de Naplouse, Baobab invite un jeune joueur palestinien de oud Ă monter sur scĂšne. Il chante une chanson pour les martyrs de lâIntifada dont les photos peuplent les murs de la fac. Lorsque le reggae rĂ©sonne Ă nouveau dans lâenceinte de lâuniversitĂ©, les jeunes Ă©tudiants sâapprochent petit Ă petit de la scĂšne et se dĂ©foulent en imitant Michael Jackson, Eminem ou dâautres stars aperçues sur MTV. Pas pour trĂšs longtemps, puisque cette dĂ©bauche de garçons et de filles ne plait guĂšre Ă certaines autoritĂ©s religieuses qui ajournent le show. Le lendemain, une association islamique fait publier un article dans le journal national. Il condamne sĂ©vĂšrement la tournĂ©e de Baobab et le concert de Naplouse en particulier, pendant lequel des femmes ont dansĂ© avec des hommes. Mais la tournĂ©e continue.
6/7/8 juillet - Naplouse â Bande de Gaza â Camp de rĂ©fugiĂ©s de Deir El BallahAprĂšs avoir encore goĂ»tĂ© aux diffĂ©rentes formalitĂ©s pour se rendre dans lâun des points les plus stratĂ©giques du globe, les Baobab sont accueillis dans un des camps de rĂ©fugiĂ©s de la bande de Gaza. LĂ encore, musique et politique se mĂȘlent. AprĂšs les visites dâhĂŽpitaux, de familles ou de lieux de bombardement durant la journĂ©e, les soirĂ©es sont placĂ©es sous le signe des rencontres musicales avec des artistes palestiniens, mais officiellement, pas question de parler de concerts puisquâon est en pĂ©riode de deuil. Et ici, le soir, quand les hommes chantent et dansent, les femmes restent Ă la maison.
9/10/11 juillet - Gaza-HĂ©bron-JĂ©rusalemCâest sur HĂ©bron que pesait la plus grande incertitude du voyage. Fallait-il prendre le risque de se rendre dans ce fief trĂšs sensible oĂč se cĂŽtoient violemment Palestiniens et colons israĂ©liens ? Finalement, vers 20h00, la question est tranchĂ©e : un taxi emmĂšne le groupe vers lâun des points les plus chauds de Cisjordanie.
LĂ encore, lâidĂ©e dâaccueillir un concert de reggae nâenchante pas toujours les partenaires palestiniens qui prĂ©fĂšrent que les Baobab se cantonnent Ă organiser des ateliers musicaux avec les jeunes, Ă jouer sans amplificateurs ou Ă partager la scĂšne avec des enfants. Willy, le percussionniste, commence Ă se dĂ©courager.
"Je constate quâici les enfants ne voient que des images de guerre, que mĂȘme la musique a un sens particulier : elle chante lâIntifada. En tant que musiciens français, sommes-nous vraiment utiles ?". Manu le coupe et distille une dose dâenthousiasme :
"Si nous nâavons plus dâespoir, qui va leur en donner ? Les jeunes Palestiniens ont besoin de notre musique. Les choses vont venir petit Ă petit. Aujourdâhui on joue dans des conditions un peu spĂ©ciales, mais il faut quâon soit lĂ et quâon leur parle de paix. On est les premiers Ă faire ça, on plante une graine, câest normal que ce soit difficile." Finalement, la joie des jeunes spectateurs finit de convaincre. Au-dessus des musiciens, le portrait dâArafat veille tandis quâau mur, les dessins des enfants ne parlent que de la mort du petit Mohammed, tuĂ© dans les combats. Petite victoire : un autre article publiĂ© par douze associations palestiniennes dans le journal soutient la tournĂ©e de Baobab.
Le soir, un concert a Ă©tĂ© organisĂ© Ă la hĂąte dans le nouvel amphi en plein air de lâuniversitĂ© Al Qds Ă JĂ©rusalem-est. Le ciment et lâair sont frais. DerriĂšre le groupe, au loin on aperçoit les colonies juives. Avant ce concert, les Ă©tudiants connaissaient AĂŻcha et Khaled, ce soir, ils dĂ©couvrent le son jamaĂŻcain et reprennent en chĆur le refrain ska de
Comment allez-vous ?12/13 juillet - HĂ©bron-JĂ©rusalem-RamallahPremier dĂźner entre Français depuis le dĂ©but du voyage. Entre deux plats de pois chiche, la discussion sâanime. Il est question du sort de JĂ©rusalem, de la situation Ă HĂ©bron, des religions monothĂ©istes, du Coran, de la Bible, de Dieu, du communisme, des banlieues, de la guerre⊠En bout de table, Manu sâenflamme, ses dreadlocks volent. Loin des prĂȘches rastas, sa conviction rappelle celle dâun Marley des annĂ©es 70, mais ses confrĂšres sont aussi de solides routiers de la joute verbale bon enfant. Tard dans la nuit, la discussion reste agitĂ©e sans jamais basculer dans la violence. Dehors, on distingue le bruit des balles qui sâĂ©changent Ă quelques centaines de mĂštres.
AprÚs quelques heures de sommeil, le groupe à rendez-vous dans un des studios de la célÚbre université de Bir Zeit à Ramallah, pour enregistrer un titre avec Mawa. Le soir, pour la premiÚre fois depuis cette tournée en Palestine, des jeunes garçons et des jeunes filles dansent ensemble sur
Algérie. La réputation libérale de Ramallah serait-elle fondée ?
14/15 juillet - Ramallah - JĂ©rusalem - aĂ©roport de Tel Aviv AprĂšs avoir jouĂ© pour la cĂ©rĂ©monie officielle du Consulat de France, le 14 juillet Ă JĂ©rusalem-est, les Baobab retrouvent une derniĂšre fois la rĂ©sidence de Ramallah avant de sâenvoler pour Paris, cette fois encore via IsraĂ«l. Dernier stress avant de partir⊠Comment les services de sĂ©curitĂ© de lâaĂ©roport israĂ©lien verront-ils le passage de ces artistes français arborant fiĂšrement le drapeau palestinien sur leurs bagages ? Finalement lâembarquement se fait sans fouille et sans souci. Cette ouverture ne suffira pas, bien sĂ»r, Ă leur faire oublier ce quâon appelle "la cause palestinienne".
AprĂšs quelques jours de vacances, le groupe sâapprĂȘte Ă tĂ©moigner de ce quâils ont vu avant de repartir ailleurs ou de sâimpliquer dans des actions de quartier, puisque pour Baobab "la musique nâest pas faite que pour vendre du rĂȘve, mais aussi pour sâancrer dans le rĂ©el.