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Baobab en Palestine

Intifada Social Tour


Paris 

27/07/2001 - 

Pour la plupart des artistes, Ă©tĂ© rime avec tournĂ©e. Pour la sortie du nouvel opus de Baobab, Reggae Social Club enregistrĂ© en JamaĂŻque, ceux-ci ont choisi de tourner mais dans une rĂ©gion inhabituelle : la Palestine. AprĂšs avoir fait danser les townships et les villages d’Afrique Australe en 1998, le groupe parisien a donc pris la route pour " jeter des notes lĂ  oĂč les jeunes jettent des pierres". Direction Ramallah, Jerusalem, Hebron, Gaza, Naplouse






3 juillet - Tel Aviv- Jérusalem - Ramallah

Pourquoi aller jouer dans une rĂ©gion en guerre alors que le tapis rouge de la promo tranquille pouvait se dĂ©rouler en France ? Les Baobab seraient-ils les derniers reggaemen gaulois tombĂ©s dans une potion magique immunisant contre l’Argent facile (titre de leur dernier single) ? Mis Ă  part un Manu Chao Ă  GĂȘnes, quelques engagements en faveur de la lĂ©galisation du cannabis, de la libĂ©ration du Tibet ou du condamnĂ© Ă  mort amĂ©ricain Mumia Abu Jamal, on cherche encore les Peter Tosh français prĂȘts Ă  jouer dans des situations explosives
 L’idĂ©e de ce voyage a germĂ© aprĂšs l’écriture du titre AlgĂ©rie oĂč Manu, le chanteur du groupe, clame "On devrait tous ĂȘtre en AlgĂ©rie/AuprĂšs de nos frĂšres qu’on assassine/ On devrait tous ĂȘtre en Palestine (
) On devrait tous ĂȘtre en CĂŽte d’Ivoire, mĂȘme si ça n’est pas notre histoire".

AprĂšs une petite discussion entre copains fin fĂ©vrier, cette tournĂ©e un peu particuliĂšre a pris forme avec l’appui d’HervĂ©, un ami qui avait dĂ©jĂ  organisĂ© le pĂ©riple en Afrique. GrĂące Ă  son carnet d’adresses et avec l’aide des Centres Culturels Français et d'un certain nombre de municipalitĂ©s françaises, le budget et les dates ont Ă©tĂ© bouclĂ©es quelques semaines avant le dĂ©part, le 3 juillet dernier
 Avec tout de mĂȘme quelques points d’interrogation.

Bien avant d’écrire la chanson AlgĂ©rie, dont une version a Ă©tĂ© enregistrĂ©e Ă  Paris avec Cheb Kader et un artiste palestinien, Manu, Ouafi, BenoĂźt et Willy avaient dĂ©jĂ  les yeux braquĂ©s sur la rĂ©gion. "J’ai 25 ans et cela fait Ă  peu prĂšs 20 ans que j’entends parler de ce qui se passe ici" rĂ©sume Manu, Ă  son arrivĂ©e Ă  Ramallah, premiĂšre Ă©tape de la tournĂ©e. "On a vu tellement d’images Ă  la tĂ©lĂ©vision rĂ©cemment qu’on ne pouvait pas chanter et rester sans rien faire. Les mots ne coĂ»tent pas cher. Nous, on est venus pour voir comment les choses se passent concrĂštement sur place sans passer par la case mĂ©dia, et aussi pour dire que pour nous la Palestine est un pays Ă  part entiĂšre."

Mais, en pleine Intifada, quand les pierres, les tirs de mortier et les bombes pleuvent de tous cĂŽtĂ©s, ce n’est pas Ă  l’aĂ©roport de Gaza mais Ă  Tel Aviv qu’il faut atterrir. C’est donc via IsraĂ«l que les sept musiciens rejoignent JĂ©rusalem-est, la zone arabe de la ville. Impossible alors d’éluder la question : pourquoi cette tournĂ©e Ă  sens unique, pourquoi aucune date dans l’Etat hĂ©breu oĂč les artistes jamaĂŻcains et Alpha Blondy se produisent rĂ©guliĂšrement ? Ouafi, le saxophoniste et manager du groupe, s’est dĂ©jĂ  expliquĂ© plusieurs fois sur ce point. Il prĂ©cise Ă  nouveau que ce n’est pas parce que Baobab milite pour la crĂ©ation d’un Ă©tat palestinien qu’il est contre IsraĂ«l. "Les dĂ©fenseurs de la paix israĂ©liens ont certainement besoin de soutien, et nous irons les voir aussi, mais aujourd’hui nous jouons vraiment pour les Palestiniens, pour dire que c’est un peuple Ă  part entiĂšre et que l’on ne doit pas ĂȘtre sans cesse obligĂ© de les accoler aux IsraĂ©liens ! Quand on part en GrĂšce, on ne va pas systĂ©matiquement en Turquie."



4 juillet - Ramallah - camp de rĂ©fugiĂ©s d’Al Amari

La journĂ©e commence par un petit bƓuf avec des musiciens du Conservatoire National de Musique de Ramallah. Ils n’ont jamais entendu parler de reggae ni de Bob Marley mais sont ravis de pouvoir jouer avec des Ă©trangers car pour l’instant tout voyage leur est interdit. Rendez-vous est donc pris pour un enregistrement avec le groupe Mawa Ă  la fin de la tournĂ©e. L’aprĂšs-midi dĂ©bute par une visite du camp de rĂ©fugiĂ©s d’Al Amari oĂč Baobab doit jouer le soir. Voici l’occasion d’entendre des histoires souvent bouleversantes, des bribes de vies brisĂ©es par la guerre.

Petite inquiĂ©tude de Manu qui constate que personne ne connaĂźt le reggae ici et surtout qu’à priori, en pĂ©riode d’Intifada et de deuils, la musique n’est pas toujours la bienvenue
 "En parlant avec des gamins du camp, j’ai vraiment ressenti la profonde violence qu’ils ont en eux. Ils ne parlent que des affrontements, des endroits oĂč ils jettent des pierres, des morts. Dans ce contexte, je ne sais pas ce que la musique peut leur apporter", confie t-il avant de monter sur la scĂšne improvisĂ©e dans la cour du camp. Finalement les jeunes rĂ©servent un accueil plus qu’enthousiaste au reggae mĂ©tissĂ© de Montreuil. La soirĂ©e se finit chez les hĂŽtes du camp en musique, jusqu’au lever du jour


5 juillet - Al Amari – Naplouse

Ce dĂ©part sur les routes contrĂŽlĂ©es par l’AutoritĂ© palestinienne, permet au groupe de se frotter Ă  nouveau Ă  la rĂ©alitĂ© concrĂšte des diffĂ©rentes artĂšres du pays et des check points, de mieux comprendre les diffĂ©rences entre zones A, B et C dont ils ont tant entendu parler dans les mĂ©dias.

Pour la premiĂšre fois du voyage on entend Bob Marley. C’est le rĂ©ceptionniste de l’hĂŽtel de Naplouse qui a ramenĂ© une cassette d’Italie oĂč il a fait ses Ă©tudes. Pendant le concert Ă  l’UniversitĂ© Al Najah de Naplouse, Baobab invite un jeune joueur palestinien de oud Ă  monter sur scĂšne. Il chante une chanson pour les martyrs de l’Intifada dont les photos peuplent les murs de la fac. Lorsque le reggae rĂ©sonne Ă  nouveau dans l’enceinte de l’universitĂ©, les jeunes Ă©tudiants s’approchent petit Ă  petit de la scĂšne et se dĂ©foulent en imitant Michael Jackson, Eminem ou d’autres stars aperçues sur MTV. Pas pour trĂšs longtemps, puisque cette dĂ©bauche de garçons et de filles ne plait guĂšre Ă  certaines autoritĂ©s religieuses qui ajournent le show. Le lendemain, une association islamique fait publier un article dans le journal national. Il condamne sĂ©vĂšrement la tournĂ©e de Baobab et le concert de Naplouse en particulier, pendant lequel des femmes ont dansĂ© avec des hommes. Mais la tournĂ©e continue.

6/7/8 juillet - Naplouse – Bande de Gaza – Camp de rĂ©fugiĂ©s de Deir El Ballah

AprĂšs avoir encore goĂ»tĂ© aux diffĂ©rentes formalitĂ©s pour se rendre dans l’un des points les plus stratĂ©giques du globe, les Baobab sont accueillis dans un des camps de rĂ©fugiĂ©s de la bande de Gaza. LĂ  encore, musique et politique se mĂȘlent. AprĂšs les visites d’hĂŽpitaux, de familles ou de lieux de bombardement durant la journĂ©e, les soirĂ©es sont placĂ©es sous le signe des rencontres musicales avec des artistes palestiniens, mais officiellement, pas question de parler de concerts puisqu’on est en pĂ©riode de deuil. Et ici, le soir, quand les hommes chantent et dansent, les femmes restent Ă  la maison.


9/10/11 juillet - Gaza-Hébron-Jérusalem

C’est sur HĂ©bron que pesait la plus grande incertitude du voyage. Fallait-il prendre le risque de se rendre dans ce fief trĂšs sensible oĂč se cĂŽtoient violemment Palestiniens et colons israĂ©liens ? Finalement, vers 20h00, la question est tranchĂ©e : un taxi emmĂšne le groupe vers l’un des points les plus chauds de Cisjordanie.

LĂ  encore, l’idĂ©e d’accueillir un concert de reggae n’enchante pas toujours les partenaires palestiniens qui prĂ©fĂšrent que les Baobab se cantonnent Ă  organiser des ateliers musicaux avec les jeunes, Ă  jouer sans amplificateurs ou Ă  partager la scĂšne avec des enfants. Willy, le percussionniste, commence Ă  se dĂ©courager. "Je constate qu’ici les enfants ne voient que des images de guerre, que mĂȘme la musique a un sens particulier : elle chante l’Intifada. En tant que musiciens français, sommes-nous vraiment utiles ?". Manu le coupe et distille une dose d’enthousiasme : "Si nous n’avons plus d’espoir, qui va leur en donner ? Les jeunes Palestiniens ont besoin de notre musique. Les choses vont venir petit Ă  petit. Aujourd’hui on joue dans des conditions un peu spĂ©ciales, mais il faut qu’on soit lĂ  et qu’on leur parle de paix. On est les premiers Ă  faire ça, on plante une graine, c’est normal que ce soit difficile." Finalement, la joie des jeunes spectateurs finit de convaincre. Au-dessus des musiciens, le portrait d’Arafat veille tandis qu’au mur, les dessins des enfants ne parlent que de la mort du petit Mohammed, tuĂ© dans les combats. Petite victoire : un autre article publiĂ© par douze associations palestiniennes dans le journal soutient la tournĂ©e de Baobab.

Le soir, un concert a Ă©tĂ© organisĂ© Ă  la hĂąte dans le nouvel amphi en plein air de l’universitĂ© Al Qds Ă  JĂ©rusalem-est. Le ciment et l’air sont frais. DerriĂšre le groupe, au loin on aperçoit les colonies juives. Avant ce concert, les Ă©tudiants connaissaient AĂŻcha et Khaled, ce soir, ils dĂ©couvrent le son jamaĂŻcain et reprennent en chƓur le refrain ska de Comment allez-vous ?

12/13 juillet - Hébron-Jérusalem-Ramallah

Premier dĂźner entre Français depuis le dĂ©but du voyage. Entre deux plats de pois chiche, la discussion s’anime. Il est question du sort de JĂ©rusalem, de la situation Ă  HĂ©bron, des religions monothĂ©istes, du Coran, de la Bible, de Dieu, du communisme, des banlieues, de la guerre
 En bout de table, Manu s’enflamme, ses dreadlocks volent. Loin des prĂȘches rastas, sa conviction rappelle celle d’un Marley des annĂ©es 70, mais ses confrĂšres sont aussi de solides routiers de la joute verbale bon enfant. Tard dans la nuit, la discussion reste agitĂ©e sans jamais basculer dans la violence. Dehors, on distingue le bruit des balles qui s’échangent Ă  quelques centaines de mĂštres.

AprÚs quelques heures de sommeil, le groupe à rendez-vous dans un des studios de la célÚbre université de Bir Zeit à Ramallah, pour enregistrer un titre avec Mawa. Le soir, pour la premiÚre fois depuis cette tournée en Palestine, des jeunes garçons et des jeunes filles dansent ensemble sur Algérie. La réputation libérale de Ramallah serait-elle fondée ?

14/15 juillet - Ramallah - Jérusalem - aéroport de Tel Aviv

AprĂšs avoir jouĂ© pour la cĂ©rĂ©monie officielle du Consulat de France, le 14 juillet Ă  JĂ©rusalem-est, les Baobab retrouvent une derniĂšre fois la rĂ©sidence de Ramallah avant de s’envoler pour Paris, cette fois encore via IsraĂ«l. Dernier stress avant de partir
 Comment les services de sĂ©curitĂ© de l’aĂ©roport israĂ©lien verront-ils le passage de ces artistes français arborant fiĂšrement le drapeau palestinien sur leurs bagages ? Finalement l’embarquement se fait sans fouille et sans souci. Cette ouverture ne suffira pas, bien sĂ»r, Ă  leur faire oublier ce qu’on appelle "la cause palestinienne".
AprĂšs quelques jours de vacances, le groupe s’apprĂȘte Ă  tĂ©moigner de ce qu’ils ont vu avant de repartir ailleurs ou de s’impliquer dans des actions de quartier, puisque pour Baobab "la musique n’est pas faite que pour vendre du rĂȘve, mais aussi pour s’ancrer dans le rĂ©el.

Baobab Reggae Social Club (Polydor Universal) 2001


Elodie  Maillot