Chronique album
17/07/2001 -Â
Juin dernier, une heure du matin, au VIP Club des Champs-ĂlysĂ©es, Jean-Marc Cerrone semblait enfin retrouver ses marques. AccompagnĂ© de son lĂ©gendaire groupe Kongas aux percus et de sa vocaliste fĂ©tiche Jocelyn Brown, il renoue avec un public parisien chauffĂ© Ă blanc pour cette premiĂšre scĂšne française, depuis prĂšs de vingt ans. A nouveau prophĂšte en son pays, ce batteur disco prolifique, jadis surnommĂ© "le bĂ»cheron" et longtemps raillĂ© pour ses longues plages "poum-chackĂ©es", revient aujourdâhui sous le soleil. Son nouvel album compile-remix-Ă©vĂšnement Cerrone By Bob Sinclar, est un vĂ©ritable florilĂšge de titres revisitĂ©s par ces DJâs aux doigts dâor. PropulsĂ©es par cette puissante tendance house hexagonale, les sĂ©quences discoĂŻdes de Cerrone remixĂ©es et Ă©chantillonnĂ©es par Bob Sinclar ou Modjo sont soudain remises au goĂ»t du jour. Nostalgie dâune Ă©poque insouciante et glamourâŠ
ParallĂšlement, les cinq tomes principaux (I, II, III, IV et VII) de son Ćuvre sont rééditĂ©s, soit Love in C Minor, Cerroneâs Paradise, Supernature, Golden Touch et You Are The One . Ils ressortiront Ă©galement en vinyl courant juillet, sous la banniĂšre de son propre label Malligator. En effet, Cerrone le fĂ»tĂ© a su, contrairement Ă tant dâautres, prĂ©server au fil des ans, la propriĂ©tĂ© artistique de sa colossale discographie de 24 albums.
Disco-music
Le pied de batterie rĂ©solument en avant, tel le 101Ăšme de cavalerie Ă la charge, les violons virevoltants, les cuivres incendiaires et le groove swinguant dâun "je ne sais quoi latin", le son Cerrone dĂ©boule sur les pistes de danse en cette annĂ©e caniculaire de 1976. LâAmĂ©rique cĂ©lĂšbre alors le bi-centenaire de son independance. Merci Lafayette, bonjour Cerrone ! Pourtant en France, les radios (grandes ondes du monopole dâEtat de lâĂ©poque) refusent obstinĂ©ment de cautionner cette sous culture disco en la programmant sur leurs antennes. Chassez le naturel des ondes, il revient au galop dans les clubs.
Avec sa musique Ă danser, prĂ©cĂ©dant rĂ©solument la foulĂ©e fĂȘtarde de cette FiĂšvre du Samedi Soir des Bee Gees, comme ses pairs Giorgio Moroder, le producteur de Donna Summer, Barry White, Nile Rodgers et tant dâautres, Cerrone invente le concept mĂȘme de disco-music. "Jâai Ă©tĂ© trĂšs vite marginalisĂ©", se souvient aujourdâhui le batteur, "tout de suite, je me suis retrouvĂ© dans un tiroir, car on disait que je faisais de la musique de "discothĂšque". Un jour, pensant faire un jeu de mot en marketing, jâai enlevĂ© le " thĂ©que" pour en faire un sticker Cerrone N° 1 de la disco, je voulais dire de la musique de discothĂšque mais lâexpression est restĂ©eâŠ"
Rencontre avec Barclay
En fait, câest en 1972, grĂące Ă sa rencontre avec Eddie Barclay que dĂ©marre la carriĂšre de Jean-Marc Cerrone. Le fameux fumeur de cigares qui avait dĂ©jĂ cornaquĂ© tant de stars, de Brel Ă Vian en passant par Brassens, avait repĂ©rĂ© tout le potentiel de cette formation de percus. Ainsi, Kongas s'est donc produit aux quatre coins de lâHexagone. Cerrone sâen souvient avec nostalgie : "Rien que de mettre le logo Barclay sur lâaffiche remplissait la salle, câĂ©tait comme un label de qualitĂ© ou du moins un label dâintĂ©rĂȘt."
Mais fin 74, avec lâarrivĂ©e des groupes pop comme Martin Circus, leur directeur artistique cherche obstinĂ©ment Ă les couler dans le moule. "Notre vision rock and roll utopique Ă©tait dĂ©calĂ©e, câĂ©tait devenu du pipeau !", rappelle Cerrone. Kongas prĂ©fĂ©rera bravement se saborder. Câest alors quâil dĂ©cide de jouer son va-tout.
Love In C Minor
De ses propres deniers, il finance lâenregistrement de son iconoclaste Love In C Minor au lĂ©gendaire Trident Studio de Londres oĂč Genesis bosse ses planeries dans la cabine d'Ă cĂŽtĂ©. "Cela ne mâintĂ©ressait pas de faire de la pop. Jâai arrĂȘtĂ© pendant je crois un an et demi, deux ans, je nâen pouvais plus, je nây arrivais pas. Jâai alors produit un album qui Ă©tait pour moi le dernier, aprĂšs jâarrĂȘtais la musique⊠CâĂ©tait mon chant du cygne ce Love In C Minor ."
Avec une intro de "super bimbos qui gloussent" et 16mn 17s dâun bonheur punchĂ©, taillĂ© sur mesure pour les discothĂšques, lâalbum est Ă des annĂ©es lumiĂšres de la pop. Dâailleurs notre batteur se fait largement claquer la porte au nez de toutes les majors. Mais il ne se dĂ©gonfle pas et publie lâobjet sur son propre label Malligator, allant jusquâĂ livrer lui mĂȘme les disquaires. La suite appartient Ă la lĂ©gende.
Sur la pochette, Jean-Marc moustachu mucho-macho-sexy et vraisemblablement "Ă oilpĂ©", comme dirait Gotainer. En kimono noir et accompagnĂ© d'une bombe en tenue d'Eve, il suggĂšre toute la dĂ©bauche de ces annĂ©es libertines nĂ©es de la rencontre de la pilule et des baby-boomers... Ahmet Ertergun, le patron dâAtlantic va, Ă son tour se laisser piquer par cette fiĂšvre disco et son puissant label sera le vecteur qui va promouvoir cette nouvelle musique Ă danser. Bingo !
SuccĂšs aux States
Love In C Minor pulvĂ©rise tous les records de vente. Cerrone dĂ©barque Ă Los Angeles pour recevoir ses premiers Grammy Awards. Il ne tarde guĂšre Ă succomber Ă cette CitĂ© des Anges qui lui offre un triomphe de vainqueur, lorsquâen France on le raille encore. Cerrone sâinstalle dĂ©finitivement en Californie, mĂȘme sâil continue Ă enregistrer Ă Londres ou Paris. "Ce Grammy tu ne sais pas ce que cela pouvait reprĂ©senter pour un Français comme moi, nĂ© banlieusard, qui a dejĂ affrontĂ© tant de difficultĂ©s. Avec un tel instrument, se mettre en avant nâa pas Ă©tĂ© pas aisĂ©. Et en plus je ne chantais pas ! Moi jâĂ©tais plutĂŽt maĂźtre-chanteur, ce que je suis toujours dâailleurs. Non, cela nâĂ©tait pas commun et pas facile. Alors, tu ne te poses mĂȘme pas la question de rester en France oĂč les gens te regardent de travers, te considĂšrent tout juste comme un bĂ»cheron !" LâannĂ©e suivante, en 78 celle de Saturday Night Fever, notre batteur rafle carrĂ©ment cinq Grammies!
"Salut les mecs!"
Jusquâen 84, notre moustachu continue ainsi Ă agiter les discothĂšques et puis, comme souvent dans toute carriĂšre, survient lâĂ©rosion. BalayĂ© par le punk, la disco et ses hĂ©ros sont relĂ©guĂ©s aux bacs des soldeurs. Mais Cerrone, auteur/compositeur/interprĂšte/arrangeur/producteur pouvait sans doute mieux rĂ©sister. Il lâexplique dâailleurs : "Je nâai pas eu besoin dâenregistrer de nouveaux disques pour vivre, jâai un gros catalogue qui tourne sans arrĂȘt. Ces trois derniĂšres annĂ©es, jâai du ĂȘtre impliquĂ© dans 70 compilations Ă travers le monde."Comment Cerrone vit-il son nouveau retour en grĂące ? "Moi Ă lâĂ©poque, par rapport aux copains, quand jâai senti venir le flĂ©chissement des ventes, jâai pris la file de lâair, jâai fait "salut les mecs !" Jâavais, Dieu merci, bien vendu, donc je savais que je pouvais tenir autant que je voulais."
Cerrone prend sa revanche
"Mais aujourdâhui tout se passe avec naturel, car je nâai une fois de plus rien forcĂ©, rien provoquĂ©. Câest pas du business, câest vraiment les mĂŽmes qui ressortent le truc, ces gamins qui sâen vont piquer les vieux vinyls des parents, câest cette gĂ©nĂ©ration qui intĂ©resse les DJ's qui samplent mes morceaux en les remixantâŠ"
La revanche de Cerrone nâest-elle pas aussi celle de la musique Ă©lectronique, essentiellement instrumentale, qui a su ainsi dĂ©passer les barriĂšres de la langue ? "Tout ce qui mâavait manquĂ© Ă une pĂ©riode, le fait que je ne sois pas chanteur, dâĂȘtre sur le devant de la scĂšne en tant quâinstrumentiste, hormis les AmĂ©ricains qui mâont primĂ© lĂ -dessus, tout le reste câĂ©tait trĂšs difficile Ă vivre. Aujourdâhui, ce qui est gĂ©nial câest que le fait de ne pas ĂȘtre chanteur devient un atout, car tous ces DJs ne samplent que la partie musicale pour leurs mixes. Les choses doivent venir dâelles-mĂȘmes, il faut savoir ĂȘtre patient. Moi jâen avais rien Ă secouer, mais vraiment sincĂšrement. Je pourrais te dire : " Il y a longtemps que jâattendais cela, câest une revanche !" Pas du tout ! ".
En 1972, Cerrone signait avec Eddie Barclay. En 2001, ce mythique et frénétique catalogue Malligator, indisponible depuis des lustres en pressage français, revient⊠chez Barclay (Universal). Encore un signe du destin !
Gérard BAR-DAVID
Cerrone By Bob Sinclar Malligator/Barclay (dist. Universal)
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03/02/2003 -Â
27/11/2002 -Â