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Chronique album


Christophe

"Je ne vis pas au niveau du sol"


Paris 

22/06/2001 - 

Une fois de plus, Christophe revient avec un album Ă©tonnant, Comm' si la terre penchait. De tube en tube et de rupture en rupture, il s’est construit une carriĂšre paradoxale, affranchie des rythmes et des catĂ©gories habituelles de la chanson française.




AprĂšs les annĂ©es des premiers tubes (l’historique Aline en 1965, puis Les Marionnettes, J'ai entendu la mer), il Ă©tait parti loin du show biz, avant le retour avec les deux albums Les Paradis perdus et Les Mots bleus et une dizaine d’annĂ©es de succĂšs, closes par SuccĂšs fou en 1983. Puis la marginalitĂ© et une quasi retraite jusqu'Ă  Bevilacqua, en 1996. Revenu bardĂ© d’électronique, assumant pleinement sa singularitĂ©, il avait semblĂ© promettre ne plus vouloir disparaĂźtre. La promesse est tenue avec Comm’ si la terre penchait, disque singulier et grave. On y trouve une introduction Ă  l’orientale (Elle dit, elle dit, elle dit), un slow des annĂ©es 60 passĂ© par toutes les machines d’aujourd’hui (L’enfer commence avec L), une curieuse mĂ©ditation Ă©rotico-automobile (On achĂšve bien les autos), une rĂ©flexion sur la nuit, la lenteur et l’inspiration (J’aime l’ennui), la voix de l’actrice Isabella Rossellini ou du bluesman Big Joe Williams... Chansons vaguement prophĂ©tiques, tendresses dĂ©tournĂ©es, ouvrages pop profonds, une dizaine d’Ɠuvres ouvertement enracinĂ©es dans le nouveau siĂšcle.

Vous ne semblez pas pressé de sortir des disques ?
Aujourd’hui, pour moi, le temps n’a pas de rĂ©alitĂ©. C’est peut-ĂȘtre une forme de conscience limitĂ©e. Je fais des disques pour mon plaisir d’abord, sans du tout avoir une projection sur ce que ça va devenir. Sur mon disque prĂ©cĂ©dent, il y a eu une grosse cassure avec Epic (filiale de Sony qui a publiĂ© Bevilacqua en 1997, NDLR). Ils m’ont fait faire un clip dans l’urgence et j’ai finalement interdit qu’il passe. Ça n’a pas Ă©tĂ© Ă  mon avantage ! C’est le cĂŽtĂ© rebelle que certains me reprochent.

On a l’impression que seule une part infime de votre musique nous parvient ?
J’ai une boüte à chaussures pleine de DAT. Mais grñce à cet album, j’ai fait une projection et je pense que l’album suivant ne sera pas long à venir. La synthùse, le lien sera la scùne.
Vous allez donc enfin remonter sur scĂšne, vingt-cinq ans aprĂšs vos derniers concerts ?
Tous les jours je suis derriĂšre mon ordinateur et j’écris des choses sur ce projet. Je veux un homme de théùtre pour les lumiĂšres, je veux qu’il dessine des portes, des cloisons plutĂŽt qu’avoir des pots de vert et d’orange qui vous tombent sur la gueule. Quand on voit ce que fait Lynch avec la lumiĂšre...

Etes-vous un musicien qui chante ou un chanteur qui conçoit de la musique ?
Je ne me considĂšre pas comme un chanteur. D’abord, je n’enregistre pas comme un chanteur, devant le micro et avec un casque sur les oreilles, mais sans casque, face aux enceintes. Ce sont deux mondes diffĂ©rents !

Quand vous enregistrez ainsi, le volume des haut-parleurs passe dans votre micro. Ça doit ĂȘtre trĂšs difficile Ă  mixer, non ?
Ah, il faut le gĂ©rer au dĂ©part. Mais si on veut de vraies nuances et une vraie Ă©motion, il y a forcĂ©ment de la repisse, ce qui donne des harmoniques particuliĂšres, une Ă©motion plus dimensionnelle Ă  l’expression. Mais j’aime l’accident. Dans Bevilacqua, il y avait deux chansons qui sont masterisĂ©es d’une DAT que j’ai enregistrĂ©e chez moi en trois minutes. Sur cet album, Elle dit, elle dit, elle dit est une chanson complĂštement virtuelle : c’est une nappe passĂ©e en boucle qui a créé une Ă©motion particuliĂšre ; J’ai pris le micro et j’ai chantĂ© n’importe quoi, en yaourt ; Le lendemain, j’ai réécoutĂ© par acquis de conscience avant de tout jeter Ă  la poubelle et il y avait un vrai truc qui passait. Alors je l’ai laissĂ©e telle quelle et j’ai dĂ©cidĂ© que ce serait l’ouverture de l’album.

Vous ne travaillez pas toujours dans cette urgence...
Je passe par exemple des nuits Ă  faire un napping, c’est-Ă -dire une base de synthĂ© ou de piano sur laquelle je peux chanter. Mais il faut avancer tout le temps, aller encore plus loin dans le mĂ©lange, avoir encore plus de diffĂ©rences pour ne pas ressembler aux autres. Si c’est pour ĂȘtre dans la modernitĂ©, tout ça, pfft. Ce qui compte c’est ĂȘtre soi-mĂȘme. Si on Ă©tait au studio, je vous montrerais un truc qui s’appelle Simca Sport 1952 (je donne des titres de voitures, de tableaux, de films Ă  mes chansons qui n’ont pas de texte, pour avoir des repĂšres ; J’aime l’ennui s’est appelĂ© Lost Highway pendant deux ans). Il n’y a pas de guitare ni de batterie, juste un sampler, deux synthĂ©s d’il y a vingt-cinq ans ; c’est un mĂ©lange avec une modulation au millimĂštre, des delays, quelque chose que personne ne retrouvera jamais. Moi-mĂȘme, j’en ai l’enregistrement mais je passerais ma vie Ă  essayer de le refaire. Il n’y a pas de mĂ©lodie, mais dĂ©jĂ  une Ă©motion.
Quelles sont vos racines musicales ?
C’est le blues qui m’a atteint en premier, et aussi Brassens qui avait un son particulier de guitare, et qui Ă©tait pour moi le seul chanteur de blues dont les mots avaient une dimension. Je ne suis pas bilingue, alors le blues primitif des annĂ©es 20, d’avant Robert Johnson, c’était surtout un son, comme plus tard les disques d’Elvis chez Sun. La seule musique qui ne me touche pas beaucoup, c’est la musique brĂ©silienne. Je ne la ressens pas. J’aime la musique classique, j’aime le jazz - je suis collectionneur de 78-tours.

Ce passé-là transparaßt-il dans vos chansons ?
Je me sers de certaines choses qui sont terriblement secrĂštes et ancrĂ©es en moi, des souvenirs trĂšs importants pour le prĂ©sent. Plus j’avance, plus je reviens en arriĂšre, vers certains souvenirs que j’aime de l’intouchable que j’étais. J’avais trĂšs jeune une philosophie de sauvage, de rebelle. Quand on est dans une famille en suspension, ça ne colle pas toujours avec les profs - ni avec les autres, d’ailleurs. Je n’ai pas fait d’études, je n’ai que mon certif' (certificat d'Ă©tudes, NDLR). Je suis allĂ© au premier jour du BEPC, je suis restĂ© une heure et j’ai rendu ma copie. Je ne me souviens pas d’un seul prof qui m’aimait bien. Il n’y a qu’une chose qui m’intĂ©ressait dans la pension : j’étais toujours au fond, non pour rĂȘvasser mais parce que j’entendais le cours de philosophie de la classe de premiĂšre d’à cĂŽtĂ©. Le prof s’appelait M. Campocasso, il n’y avait que lui qui m’intĂ©ressait.

La philosophie vous intéresse ?
Je ne m’analyse pas, je suis un spontanĂ©, je ne marche qu’avec l’émotionnel. Au niveau des mots, je laisse mon imaginaire complĂštement libre, au rĂ©veil, et il part dans des trucs que je ne peux pas raconter. LĂ , ce n’est plus moi, c’est un jumeau, une ombre de l’esprit qui parle. J’écoute ce qu’elle me retransmet et, parfois, il y a un embryon qui va en sortir et qui va donner naissance Ă  quelque chose. Dans tout ce qui s’est passĂ© lĂ  de complĂštement surrĂ©aliste, je peux en noter quatre lignes ou, Ă  de rares moments, ça court... Je ne suis pas quelqu’un qui vit au niveau du sol.

Comm’ si la terre penchait (Mercury-Universal 586071 2)

Bertrand  Dicale