Chronique album
ParisÂ
22/06/2001 -Â
AprĂšs les annĂ©es des premiers tubes (lâhistorique Aline en 1965, puis Les Marionnettes, J'ai entendu la mer), il Ă©tait parti loin du show biz, avant le retour avec les deux albums Les Paradis perdus et Les Mots bleus et une dizaine dâannĂ©es de succĂšs, closes par SuccĂšs fou en 1983. Puis la marginalitĂ© et une quasi retraite jusqu'Ă Bevilacqua, en 1996. Revenu bardĂ© dâĂ©lectronique, assumant pleinement sa singularitĂ©, il avait semblĂ© promettre ne plus vouloir disparaĂźtre. La promesse est tenue avec Commâ si la terre penchait, disque singulier et grave. On y trouve une introduction Ă lâorientale (Elle dit, elle dit, elle dit), un slow des annĂ©es 60 passĂ© par toutes les machines dâaujourdâhui (Lâenfer commence avec L), une curieuse mĂ©ditation Ă©rotico-automobile (On achĂšve bien les autos), une rĂ©flexion sur la nuit, la lenteur et lâinspiration (Jâaime lâennui), la voix de lâactrice Isabella Rossellini ou du bluesman Big Joe Williams... Chansons vaguement prophĂ©tiques, tendresses dĂ©tournĂ©es, ouvrages pop profonds, une dizaine dâĆuvres ouvertement enracinĂ©es dans le nouveau siĂšcle.
Vous ne semblez pas pressé de sortir des disques ?
Aujourdâhui, pour moi, le temps nâa pas de rĂ©alitĂ©. Câest peut-ĂȘtre une forme de conscience limitĂ©e. Je fais des disques pour mon plaisir dâabord, sans du tout avoir une projection sur ce que ça va devenir. Sur mon disque prĂ©cĂ©dent, il y a eu une grosse cassure avec Epic (filiale de Sony qui a publiĂ© Bevilacqua en 1997, NDLR). Ils mâont fait faire un clip dans lâurgence et jâai finalement interdit quâil passe. Ăa nâa pas Ă©tĂ© Ă mon avantage ! Câest le cĂŽtĂ© rebelle que certains me reprochent.
On a lâimpression que seule une part infime de votre musique nous parvient ?
Jâai une boĂźte Ă chaussures pleine de DAT. Mais grĂące Ă cet album, jâai fait une projection et je pense que lâalbum suivant ne sera pas long Ă venir. La synthĂšse, le lien sera la scĂšne.
Vous allez donc enfin remonter sur scĂšne, vingt-cinq ans aprĂšs vos derniers concerts ?
Tous les jours je suis derriĂšre mon ordinateur et jâĂ©cris des choses sur ce projet. Je veux un homme de théùtre pour les lumiĂšres, je veux quâil dessine des portes, des cloisons plutĂŽt quâavoir des pots de vert et dâorange qui vous tombent sur la gueule. Quand on voit ce que fait Lynch avec la lumiĂšre...
Etes-vous un musicien qui chante ou un chanteur qui conçoit de la musique ?
Je ne me considĂšre pas comme un chanteur. Dâabord, je nâenregistre pas comme un chanteur, devant le micro et avec un casque sur les oreilles, mais sans casque, face aux enceintes. Ce sont deux mondes diffĂ©rents !
Quand vous enregistrez ainsi, le volume des haut-parleurs passe dans votre micro. Ăa doit ĂȘtre trĂšs difficile Ă mixer, non ?
Ah, il faut le gĂ©rer au dĂ©part. Mais si on veut de vraies nuances et une vraie Ă©motion, il y a forcĂ©ment de la repisse, ce qui donne des harmoniques particuliĂšres, une Ă©motion plus dimensionnelle Ă lâexpression. Mais jâaime lâaccident. Dans Bevilacqua, il y avait deux chansons qui sont masterisĂ©es dâune DAT que jâai enregistrĂ©e chez moi en trois minutes. Sur cet album, Elle dit, elle dit, elle dit est une chanson complĂštement virtuelle : câest une nappe passĂ©e en boucle qui a créé une Ă©motion particuliĂšre ; Jâai pris le micro et jâai chantĂ© nâimporte quoi, en yaourt ; Le lendemain, jâai réécoutĂ© par acquis de conscience avant de tout jeter Ă la poubelle et il y avait un vrai truc qui passait. Alors je lâai laissĂ©e telle quelle et jâai dĂ©cidĂ© que ce serait lâouverture de lâalbum.
Vous ne travaillez pas toujours dans cette urgence...
Je passe par exemple des nuits Ă faire un napping, câest-Ă -dire une base de synthĂ© ou de piano sur laquelle je peux chanter. Mais il faut avancer tout le temps, aller encore plus loin dans le mĂ©lange, avoir encore plus de diffĂ©rences pour ne pas ressembler aux autres. Si câest pour ĂȘtre dans la modernitĂ©, tout ça, pfft. Ce qui compte câest ĂȘtre soi-mĂȘme. Si on Ă©tait au studio, je vous montrerais un truc qui sâappelle Simca Sport 1952 (je donne des titres de voitures, de tableaux, de films Ă mes chansons qui nâont pas de texte, pour avoir des repĂšres ; Jâaime lâennui sâest appelĂ© Lost Highway pendant deux ans). Il nây a pas de guitare ni de batterie, juste un sampler, deux synthĂ©s dâil y a vingt-cinq ans ; câest un mĂ©lange avec une modulation au millimĂštre, des delays, quelque chose que personne ne retrouvera jamais. Moi-mĂȘme, jâen ai lâenregistrement mais je passerais ma vie Ă essayer de le refaire. Il nây a pas de mĂ©lodie, mais dĂ©jĂ une Ă©motion.
Quelles sont vos racines musicales ?
Câest le blues qui mâa atteint en premier, et aussi Brassens qui avait un son particulier de guitare, et qui Ă©tait pour moi le seul chanteur de blues dont les mots avaient une dimension. Je ne suis pas bilingue, alors le blues primitif des annĂ©es 20, dâavant Robert Johnson, câĂ©tait surtout un son, comme plus tard les disques dâElvis chez Sun. La seule musique qui ne me touche pas beaucoup, câest la musique brĂ©silienne. Je ne la ressens pas. Jâaime la musique classique, jâaime le jazz - je suis collectionneur de 78-tours.
Ce passé-là transparaßt-il dans vos chansons ?
Je me sers de certaines choses qui sont terriblement secrĂštes et ancrĂ©es en moi, des souvenirs trĂšs importants pour le prĂ©sent. Plus jâavance, plus je reviens en arriĂšre, vers certains souvenirs que jâaime de lâintouchable que jâĂ©tais. Jâavais trĂšs jeune une philosophie de sauvage, de rebelle. Quand on est dans une famille en suspension, ça ne colle pas toujours avec les profs - ni avec les autres, dâailleurs. Je nâai pas fait dâĂ©tudes, je nâai que mon certif' (certificat d'Ă©tudes, NDLR). Je suis allĂ© au premier jour du BEPC, je suis restĂ© une heure et jâai rendu ma copie. Je ne me souviens pas dâun seul prof qui mâaimait bien. Il nây a quâune chose qui mâintĂ©ressait dans la pension : jâĂ©tais toujours au fond, non pour rĂȘvasser mais parce que jâentendais le cours de philosophie de la classe de premiĂšre dâĂ cĂŽtĂ©. Le prof sâappelait M. Campocasso, il nây avait que lui qui mâintĂ©ressait.
La philosophie vous intéresse ?
Je ne mâanalyse pas, je suis un spontanĂ©, je ne marche quâavec lâĂ©motionnel. Au niveau des mots, je laisse mon imaginaire complĂštement libre, au rĂ©veil, et il part dans des trucs que je ne peux pas raconter. LĂ , ce nâest plus moi, câest un jumeau, une ombre de lâesprit qui parle. JâĂ©coute ce quâelle me retransmet et, parfois, il y a un embryon qui va en sortir et qui va donner naissance Ă quelque chose. Dans tout ce qui sâest passĂ© lĂ de complĂštement surrĂ©aliste, je peux en noter quatre lignes ou, Ă de rares moments, ça court... Je ne suis pas quelquâun qui vit au niveau du sol.
Commâ si la terre penchait (Mercury-Universal 586071 2)
Bertrand Dicale
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