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Chronique album


Manu Chao

De la gloire Ă  l’espĂ©rance


Paris 

15/06/2001 - 

En vingt ans, Manu Chao est devenu l’un des plus cĂ©lĂšbres agitateurs de la scĂšne française, europĂ©enne et sud-amĂ©ricaine. Son nouvel album, Proxima estacion : esperanza (Virgin), marche sur les prestigieuses traces du prĂ©cĂ©dent, Clandestino. De Hot Pants en Mano Negra et en solo, trajectoire d’un enfant gĂątĂ©, suivi d'un avis nuancĂ© sur l'album.




Et de trois pour Manu Chao ! Les puristes feront remarquer que Proxima estacion : esperanza n’est que le second album en solo de l’ex-leader de La Mano Negra, aprĂšs le cĂ©lĂ©brissime Clandestino (Virgin, 1998), dĂ©jĂ  vendu Ă  plus de trois millions d’exemplaires en France et dans le monde... Mais la saga Clandestino semble bien avoir commencĂ© avec Casa Babylon (Virgin, 1994), habituellement prĂ©sentĂ© comme le dernier (et quatriĂšme) album de La Mano Negra : mĂȘme omniprĂ©sence de la langue castillane, mĂȘme fascination pour l’AmĂ©rique Latine et mĂȘme recours Ă  des collages sonores glanĂ©s au fil des voyages. Seule diffĂ©rence notable avec Clandestino et Esperanza... : la forte prĂ©sence de l’électricitĂ© sur Casa Babylon. Mais ce n’est qu’une question d’instrumentation : les versions "unplugged" des plus fiers rockers nous le montrent chaque jour.

Proxima estacion : esperanza a, comme son jumeau Clandestino, le charme facile des rengaines enfantines. Un charme difficile Ă  rompre. En tĂ©moignent les deux accords obsĂ©dants de Me gustas tu. Quel miracle du rythme, de la mĂ©lodie, des bidouillages (et de la langue castillane...) peut rendre indispensable une chanson qui dit en gros, sur deux notes : "J’aime le vent (la marijuana, la montagne, etc.), je t’aime, quelle heure est-il, mon cƓur ?" Et ça marche, on en redemande... Autre moment comparable : Merry blues, inoubliable reggae en anglais pour voix de fausset... La voix qu’affiche aujourd’hui Manu pour rigoler, comme dans Promiscuity : un Français qui chante en anglais avec un accent chicano nasalisĂ© Ă  couper au couteau, ça pourrait faire rire, mais non. Miracle de Chao... Grand moment de ce disque hypnotique : une mĂ©lodie forte, que l’on croirait sortie de chez AĂŻt Menguellet ou Idir, Denia. Puissant... Mention spĂ©ciale au son jazzy du double morceau Trapped by love/Le rendez-vous. Collages, art de l’accumulation rĂ©pĂ©titive, recyclage Ă  l’infini de gimmicks (ici, celui de Je ne t’aime plus, issu de Clandestino, sert beaucoup...) : Manu Chao s’amuse comme un petit fou avec la musique, avec les mixages, et sa bonne humeur est communicative. Une fois de plus.

Manuel Chao naĂźt le 21 juin 1961 dans le quinziĂšme arrondissement de Paris avant de passer toute sa jeunesse Ă  SĂšvres, en banlieue ouest. AtmosphĂšre intellectuelle et ĂŽ combien latine Ă  la maison : son pĂšre, Ramon Chao, fils d’un rĂ©publicain espagnol rĂ©fugiĂ© en France, est Ă©crivain et journaliste (Ă  RFI...). DĂšs 77, Manuel fonde son premier groupe, sous influence rock des annĂ©es 50-60 : les reprises de Chuck Berry sont nombreuses au rĂ©pertoire. BientĂŽt la bande Ă  Chao prend pour nom Joint de Culasse. "On Ă©tait le petit groupe du quartier, dĂ©clarait Manu aux Inrockuptibles en mai 94. De temps en temps, on s’aventurait Ă  jouer du Stooges, mais c’était difficilement acceptĂ©." En ces annĂ©es-lĂ , un vent souffle fort, d’Angleterre et d’Irlande : le punk. Pour Manu, le choc se nomme Stiff Little Fingers et, surtout, The Clash : le goĂ»t de la mĂ©lodie, dĂ©jĂ ...

En 1981, le Joint se consume : rejoint par le cousin de Manu, Santiago Casariego, batteur, il devient les Hot Pants. Pas dĂ©cisif vers la cĂ©lĂ©britĂ©... L’ambiance reste assez rockabilly, ou plus exactement rhythm’n’blues sous mezcal. Influence de Clash donc, comme en tĂ©moigne, par exemple, African witch. De nombreux concerts dans le milieu alternatif parisien (et, dĂ©jĂ , jusqu’en Espagne) ponctuent la route des Hot Pants, plus un unique album, Loco mosquito (1986), qui, quinze ans aprĂšs, s’écoute toujours avec jubilation. Au menu, la langue anglaise n’a pour concurrente que l’espagnol : dĂ©jĂ ... De concert en concert, Manu Chao devient une figure (d’ange) de la scĂšne punk-alternative parisienne, jouant dans le supergroupe Los Carayos aux cĂŽtĂ©s de François Hadji-Lazaro, leader des Garçons Bouchers, puis "prĂȘtant" la structure des Hot Pants aux Kingsnakes de Daniel Jeanrenaud, revenus de la cĂŽte Ouest ricaine aurĂ©olĂ©s de la frĂ©quentation de Chuck Berry et des Flamin’ Groovies...

DerniĂšre Ă©tape : les Hot Pants se sĂ©parent en 1986 pour former La Mano Negra, rejointe cette fois par Tonio Chao, le frangin, Ă  la trompette – et toujours avec le cousin Santiago (dit Santi) aux tambours... Tout est alors en place pour que commence la saga du plus grand groupe punk de la banlieue ouest. ImmĂ©diatement, Manu en pose le concept : ce sera la "patchanka", soit un mĂ©lange dĂ©tonant de rock, de ska, de salsa, de flamenco et de raĂŻ, France, Espagne et Afrique du Nord mĂȘlĂ©es. Et puis, la scĂšne : faut qu’ça bouge ! Le premier 45-tours de La Mano Negra, La zarzamora, sort fin 1987 sur le label de François Hadji-Lazaro, Boucherie Productions. Il est bientĂŽt suivi du premier album, justement appelĂ© Patchanka : une magistrale illustration des thĂšses de MaĂźtre Manu, Ă  la croisĂ©e de Clash et de toutes les musiques du Sud... On en retient surtout le trĂšs Ă©nergique Ronde de nuit, proche de BĂ©rurier Noir, et le 45-tours Mala vida, manifeste hispanophone trĂšs Ă©nervĂ©, rempli de cuivres...

1988 est l’annĂ©e de l’apogĂ©e du mouvement punk alternatif. C’est aussi le dĂ©but de sa fin : ce mouvement autonome d’artistes libres et bordĂ©liques est devenu une source de profits. Les concerts tournent fort, les disques de BĂ©rurier Noir, des Satellites, d’OTH et de La Mano ne coĂ»tent pas cher en enregistrement et se vendent trĂšs bien. Le terrain est prĂȘt pour les grandes manƓuvres de l’économie de marchĂ© et de ses reprĂ©sentants dans le domaine, les "majors" (maisons de disques multinationales). L’intĂšgre Mano Negra, en quittant Boucherie Productions pour signer chez Virgin, en 1989, pose le premier acte de l’implosion de l’alternative. "La Mano et les Satellites, s’ils Ă©taient restĂ©s indĂ©pendants un an de plus, auraient permis au mouvement de mettre les majors Ă  genoux, me confiait Loran, de BĂ©rurier Noir, en septembre 1989, deux mois avant son ultime concert. Nous pouvions faire une rĂ©volution culturelle en France
 Alors, nous on se casse. Nous sommes François et Loran. Des individus. Pas un produit."

Le premier disque de La Mano chez Virgin, Puta’s fever, frĂšre jumeau de Patchanka, paraĂźt immĂ©diatement. Il se devait d’ĂȘtre un succĂšs d’intĂ©gritĂ© et de ventes. Il le fut. Pas une seule fausse note sur cet album de l’aprĂšs-alternative, emmenĂ© par l’indĂ©modable Pas assez de toi et par l’hymne punko-raĂŻ Sidi H’Bibi, entiĂšrement chantĂ© en arabe pour faire la nique Ă  la Guerre du Golfe. De l’énergie, des cuivres, des harmonies... Et Puta’s fever se vend Ă  plus de 500.000 exemplaires, en France et (dĂ©jĂ ) Ă  l’étranger. En 90, la Mano, au faĂźte de la gloire, part aux USA faire la premiĂšre partie de la tournĂ©e d’Iggy Pop : dĂ©sillusions. Cette tournĂ©e signe le divorce du groupe avec la sphĂšre anglo-saxonne. Elle amĂšne aussi son corollaire : l’attirance de plus en plus marquĂ©e pour l’autre AmĂ©rique, celle du Sud.

En 1991 sort le troisiĂšme album de La Mano Negra, King of Bongo. Difficile de prendre la suite de Puta’s fever, mĂȘme avec le son triomphant de King Kong Five... Il faut reprendre l’initiative : au printemps 92, la Mano dĂ©cide de frapper fort. C’est l’opĂ©ration Cargo, qui va durer six mois : pour cĂ©lĂ©brer Ă  sa façon le 500Ăšme anniversaire de l’arrivĂ©e de Cristobal Colon (dit Christophe) aux AmĂ©riques, la Mano s’embarque avec la compagnie Royal de Luxe et le chorĂ©graphe Philippe DecouflĂ© dans un cargo dont la cale a Ă©tĂ© transformĂ©e en rue du vieux Nantes. Objectif : tous les grands ports de la cĂŽte atlantique de l’AmĂ©rique latine, jusqu’à Cuba... Le succĂšs est fou, le retentissement mondial. La Mano a trouvĂ© son Eldorado.

Rebelote Ă  l’hiver 93 : La Mano Negra interrompt l’enregistrement de son quatriĂšme album pour aller se ressourcer en Colombie (en proie Ă  la guerre civile triangulaire : Etat, narco-trafiquants, guĂ©rilla...). Cette fois, c’est un vieux train (le "Train de Glace") qui sert de terrain d’expĂ©rimentation Ă  notre bande de saltimbanques. Partout se reproduit le nouveau style Mano Manu : un concert en commun avec des artistes du coin, des improvisations, la foule en dĂ©lire - et, parfois, un enregistrement rapide. Coup de gĂ©nie pour une inspiration en quĂȘte de nouveau souffle : le carnet de voyages sera la marque du quatriĂšme album de la Mano, Casa Babylon. "Ce dernier album est essentiellement constituĂ© de "jams" retravaillĂ©es, avoue Manu aux Inrockuptibles en mai 94. C’est un disque cosmopolite, enregistrĂ© au rythme de nos voyages." Le dernier disque de La Mano Negra, qui se sĂ©pare peu aprĂšs. Le premier de Manu Chao.
Le trajet de Manu aprĂšs la Mano est dĂ©sormais cĂ©lĂšbre : fondation de Radio Bemba, son nouveau groupe, en 96 Ă  Barcelone, voyages, seul, de Rio Ă  Bogota, de Mexico Ă  Buenos Aires, et aussi en Afrique, pendant deux ans, armĂ© d’un petit studio d’enregistrement portatif qui capte tous les bruits de la vie sud-amĂ©ricaine, les musiques des rues... Et sortie, en 1998, d’un disque apparemment modeste, sorte de conservatoire de la latinitĂ©, Clandestino... Douze chansons-collages en espagnol, deux en français, une en portugais, une en anglais : seize occasions de flatter nos oreilles, aussi bien avec l’obsĂ©dant Je ne t’aime plus qu’avec le joyeux Clandestino. Miracle ou presque : le bouche-Ă -oreille pousse ce disque vers des sommets jamais atteints en France. Trois millions de Clandestino sont vendus, dont deux Ă  l’étranger, Europe et AmĂ©rique du Sud... Depuis, Manu est parti vivre Ă  Barcelone. Il a rĂ©activĂ© Radio Bemba. Il a chantĂ© Ă  Mexico sur la place du Zocalo devant 150.000 personnes venues pour le sous-commandant Marcos et pour lui. La voie lui est ouverte pour vivre une troisiĂšme ou une quatriĂšme vie. Prochaine station : l’espĂ©rance.

Jean-Claude Demari

Pour ou contre, tous les avis s'expriment sur RFI Musique. A l'enthousiasme de Jean-Claude Demari, offrons ci-dessous un avis "différent" :

Manu Chao est depuis douze ans – aussi bien hier comme leader de la Mano qu’aujourd’hui comme artiste solo - le crĂ©ateur le plus intĂ©ressant de la scĂšne parisienne.

On reste d’autant plus perplexe devant ce nouvel album. Il faut toute la candeur de la presse française – journalistes ou attachĂ©s de presse ? - pour affirmer sans rire que cette galette est un disque original, "dans la continuitĂ© du prĂ©cĂ©dent". On les sent en fait un peu gĂȘnĂ©s, les confrĂšres, de devoir crier au gĂ©nie pour une simple resucĂ©e d’un Clandestino qui, lui, Ă©tait inattendu et, pour le coup, vraiment gĂ©nial.

Rien n’oblige un artiste, aussi crĂ©atif soit-il, Ă  fournir un bon album tous les trois ans, si ce n’est un Ă©ventuel contrat avec sa maison de disques. Et Chao, dont on connaĂźt la libertĂ© d’esprit, n’avait aucune raison de se prĂ©cipiter Ă  sortir ce remake ; D'autant, comme il l’a dit Ă  la presse, qu’il n’a pas de problĂšme d’argent, ce qui doit en effet donner une certaine libertĂ© d’action.

LibertĂ© qui rejaillit forcĂ©ment sur l’auditeur (l’acheteur ?), lequel a le droit de se sentir vaguement flouĂ© par cet objet qui ne s’avĂšre nullement indispensable pour quiconque fait tourner Clandestino en boucle depuis 36 mois sur sa platine.

Tout est relatif, bien sĂ»r. Il y a de pires choses qui coĂ»tent aussi environ 120 francs, et que des millions de gens achĂštent. Mais voilĂ  bien le terrain sur lequel on n’avait pas envie de rencontrer Manu : la comparaison avec un banal CD, sa banale promotion, son banal accueil convenu et, au bout du compte, la banalisation d’un type qui, pourtant, ne l’est pas.

Tout ce qui pourrait ĂȘtre agrĂ©able Ă  l’écoute de cet opus en continu est aussitĂŽt gĂąchĂ© par l’impression de "dĂ©jĂ  entendu". On a bien compris que lĂ  prĂ©cisĂ©ment Ă©tait l’intention de l’auteur, tĂ©moin cette fameuse petite boucle (Mr Bobby) que Manu, provoc', nous promet encore pour le prochain album. Bon, d’accord, on a bien saisi le clin d’Ɠil, mais on n’est pas forcĂ© d’adhĂ©rer. Le contraire de la dĂ©magogie n’est pas nĂ©cessairement le "foutage de gueule" (citation attribuĂ©e au sous-commandant Marcos) !

Jean-Jacques Dufayet

Manu Chao Proxima estacion : Esperanza (Virgin)
Hot Pants Loco mosquito (réédition Virgin).

Jean-Claude  Demari