BourgesÂ
19/04/2001 -Â

Ce nâest pas un hasard si la sociĂ©tĂ© organisatrice du Printemps sâest Ă lâorigine appelĂ©e « Ecoute s âil pleut »⊠Quand on va au festival de Bourges pour la premiĂšre fois, le leitmotiv des connaisseurs est : « Nâoublie pas ton cirĂ© et tes bottes ! » Certes, dĂšs le deuxiĂšme jour, lâĂ©tat de certaines allĂ©es justifie dĂ©jĂ cette judicieuse mise en garde. Mais, la foule berruyĂšre et les festivaliers de tout poil (Ă 90% des moins de 35 ans selon une Ă©tude menĂ©e en 1997 par le PdB et des Ă©tudiants locaux) nâont, câest bien connu depuis le boueux Woodstock ou les Ă©ditions embourbĂ©es des rĂ©centes EurockĂ©ennes de Belfort, que faire de cette gadoue.
AprĂšs avoir justement enjambĂ© quelques flaques mĂ©morables, on se retrouve au sec autour dâune table oĂč nous accueillent « comme Ă la maison » deux hĂŽtes, Christian et GrĂ©goire dit Iso, figures emblĂ©matique des TĂȘtes Raides, groupe essentiel du paysage musical français dont lâauthenticitĂ© du travail domine une industrie musicale souvent moins gĂ©nĂ©reuse que ces sept tĂȘtes-lĂ .
Cet aprĂšs-midi, ils nous parlent, nous rĂ©pondent, nous racontent qui ils sont. Peu portĂ©s sur la mĂ©diatisation, ils reviennent sur la cĂ©rĂ©monie tĂ©lĂ©visĂ©e des Victoires de la musique oĂč ils ont chantĂ© il y a quelques semaines : « Nous, ce qui nous intĂ©ressait, câĂ©tait de pouvoir jouer en direct devant des gens qui ne nous connaissaient pas forcĂ©ment. Pour la soirĂ©e en elle-mĂȘme, il faut prendre un peu dâaspirine⊠», dĂ©marre Christian. Câest clair, leur contact avec la tĂ©lĂ©vision a toujours Ă©tĂ© distant : « On sâest parfois fait virer de quelques Ă©missions. AprĂšs les rĂ©pĂ©titions, ils nous demandaient de partir comme dans un Hommage Ă Piaf en 95. On cadrait pas, on Ă©tait comme des ovnis par rapport aux autres participants. » « Ils nous ont pris pour des provinciaux et ils avaient carrĂ©ment raison ⊠» renchĂ©rit ironiquement Iso. « Ăa fait 15 ans quâon tourne et ce nâest pas ça qui va changer notre façon de faire. Ce qui nous importe, ce sont les gens dans les salles, qui viennent nous voir sans nous avoir vu Ă la tĂ©lĂ©. Câest plutĂŽt sain », termine Christian.
Les membres des TĂȘtes Raides sont plus portĂ©s sur le partage : « Des Ă©changes avec des groupes, on en a tous les jours, avec les Casse Pipe, Noir DĂ©sir, Jean Corti, Yann Tiersen. LâĂ©change, avec des musiciens ou des gens anonymes, câest toujours positif. » Dâailleurs, Iso rappelle que depuis leur premiĂšre galette quâils sont venus vendre eux-mĂȘmes Ă Bourges en 89, ils ont toujours eu des invitĂ©s. Avec Tiersen, sur scĂšne ce soir-lĂ avant eux, lâĂ©change a toujours Ă©tĂ© fort : « Ăa ne se raconte pas, ça se vit. Câest un bout de vie. Câest de la musique. Avec lui, on nâa jamais eu besoin de se poser de questions. On a quelque chose Ă se raconter. Câest aussi une façon de remettre en question comment on fait de la musique. »
VĂ©ritable encyclopĂ©die des tournĂ©es TĂȘtes Raides, Iso Ă©grĂšne les dates et lieux de passage du groupe au festival (cinq depuis 89), comme il le fait de façon spectaculaire Ă chaque fin de concert. Mais, pour eux « un festival, câest la fĂȘte de la musique et il y a longtemps quâĂ Bourges, c'est plus ça. » Ils jugent que dĂ©sormais le Printemps pourrait « dĂ©river sur un truc oĂč ne se cĂŽtoient que les gens du mĂ©tier », journalistes et professionnels et « la musique, ce nâest pas ça.»
Autre histoire, autre monde, autre vision du mĂ©tier : Tahiti 80. CoincĂ©s entre la balance et une confĂ©rence de presse, on retrouve deux dâentre eux, Sylvain Marchand (2Ăšme Ă partie de la gauche) le batteur et Pedro Resende le bassiste (Ă gauche toute), dans un coin sombre du singulier MusĂ©um dâHistoire naturelle de Bourges, entre les champignons et le planĂ©tarium.
Moins de deux ans aprĂšs la sortie de leur premier disque Puzzle (AtmosphĂ©riques/Trema/Sony), les Rouennais sont tout simplement Disque dâor au Japon (120.000 exemplaire Ă©coulĂ©s rien que sur lâĂźle nippone !) et rentrent de leur premiĂšre tournĂ©e amĂ©ricaine. Fous de pop sixties façon Kinks,Byrds, Beatles and co., le quatuor a Ă©mergĂ© avec un rĂ©pertoire entiĂšrement en anglais qui assume son cousinage non complexĂ© avec ses maĂźtres anglo-amĂ©ricains. A part leur origine, rien de francophone dans leur histoire. Aujourdâhui, leur nom est Ă©troitement associĂ© Ă la French Touch qui sâexporte : « On suit un peu la voie créée par lâĂ©lectronique, Air, Daft Punk. » raconte Sylvain. « Mais, prĂ©cise Pedro, on se dĂ©marque dâeux parce quâon a un style purement anglo-saxon. »
Visiblement, la maison de disques a tout de suite pensĂ© au marchĂ© Ă©tranger quand ils les ont « signĂ©s » : « Ils pensaient pas forcĂ©ment au marchĂ© français au dĂ©part », selon Sylvain. « Ils ont vu que ce serait dur. » « Mais, je trouve ça bien de montrer que nous en France, on peut faire autre chose que de la chanson française », continue Pedro. Leur album sort fin mai en Grande-Bretagne. Pour eux, câest essentiel et symbolique : « On a dĂ©jĂ deux singles dans les charts », annoncent-ils comme une Ă©vidence. En revanche, ils sont conscients que la conquĂȘte discographique des Etats-Unis est une autre paire de manche : « LĂ -bas, câest trĂšs compliquĂ©, trĂšs vaste, il faut vraiment travailler un album pour quâil dĂ©colle. » 
Le Japon, Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ? Et la France lĂ -dedans ? « Ben⊠, rĂ©ponds Pedro soudain moins inspirĂ©, on aimerait bien ĂȘtre reconnus. Ăa serait bien de faire quelques dates. La prochaine Ă©tape, ce sera la France » lance tâil finalement tout fier mais peut-ĂȘtre moins convaincu. « Peut-ĂȘtre faut-il ce passage Ă lâĂ©tranger pour ĂȘtre crĂ©dible en France ? Ici, on est en concurrence avec les Anglo-saxons dans les quotas radio. On a moins de chances.»
Finalement, peu dâanalyse et beaucoup de naturel dans leur dĂ©marche. Avec une passion dâados, ils ont fait le tour du monde des charts. A Bourges, ils sont au programme dâune soirĂ©e, certes, anglo-saxonne (Divine Comedy, Muse) mais leurs chances sont-elles aussi moindres quâils le disent auprĂšs dâun public tout ce quâil y a plus français ? Lâaccueil que la salle leur rĂ©serve laisse penser le contraire, chacun des membres ayant apparemment des groupies prĂ©sentes, Pedro en tĂȘte.
Sous des lights multicolores, vaguement psychĂ©dĂ©liques, le groupe ne fait cependant pas dans la reconstitution historique Ă lâinstar de Bertrand Burgalat. Bien de leur temps, le jeune quatuor, enrichi dâun cinquiĂšme larron Ă cheval sur une trompette et un synthĂ©, Ă©grĂšne ses titres pimpants dâune façon plus convaincante que sur lâalbum, trop mielleux. Ils y injectent de la musique Ă©lectronique fort bienvenue et lorsquâils attaquent leur tube Heartbeat, une partie du public fait le lien entre eux et ce titre tout de mĂȘme largement diffusĂ© lâan passĂ© sur les ondes françaises.
Cependant, une lĂ©gĂšre lassitude sâinstalle, le groupe ne dĂ©gageant pas beaucoup dâĂ©motion, jusquâĂ lâenvolĂ©e finale, agressive et chaotique, enfin passionnante. A Bourges, il nây a pas de rappel, le planning des concerts Ă©tant minutĂ©, mais le public en rĂ©clame cependant, moins rancunier que les quotas envers un groupe français totalement dĂ©tournĂ© de la vie musicale hexagonale.
Catherine Pouplain