Chronique album
Paris
09/03/2001 -
En janvier 2000, 27 artistes prennent la route, pour les Enfoirés. C'est un immense succès. 55.000 spectateurs. Tel un groupe de potes, ces chanteurs, certains des stars (Goldman, Obispo, Bruel, Souchon, Cabrel,…), jouent l'humilité et voyagent en (deux) bus de ville en ville pour huit dates. Un documentaire télévisé les montre faisant la course, David Hallyday au volant d'un des bus, faisant des concours d'acrobatie sur les fauteuils ou de grimaces à travers les vitres, Obispo orchestrant une invasion de ballons gonflables dans le bus adverse pour retarder leur départ, et j'en passe… Tous ensemble, ils ont accepté bénévolement cette tournée exceptionnelle dans un seul but : chanter pour récolter des fonds, récolter des fonds pour nourrir, loger, trouver du travail à ceux, trop nombreux, qui en France, sont sans moyens. Projet fou et exceptionnel qui, depuis l'an dernier, fonctionne à merveille.
Petit coup de rétroEt si la tournée n'existe que depuis 2000, l'engagement des artistes pour les restos date de 1985, année de naissance de l'association sur l'idée géniale et généreuse de Michel Colucci, dit Coluche, humoriste et comédien, personnalité majeure de la scène artistique française, mais aussi politique, sociale, culturelle, et j'en passe... Coluche était partout. Cette grande gueule timide, drôle et désespérée, a provoqué et bousculé le train-train des idées en France jusqu'à la fatale rencontre de sa moto et d'un Putain de camion en juin 86.
Il avait alors tout juste eu le temps de mettre en place les prémices d'une petite idée qu'il avait eue comme ça, un jour, en direct à la radio en septembre 85 : créer des cantines gratuites pour les plus démunis, d'abord à Paris, puis en province, le tout sponsorisé. Une idée si simple… La différence avec Coluche, c'est que son entêtement, sa réelle révolte, doublés d'une immense popularité, d'un étonnant charisme dans la population, dans le show-biz et même dans les plus hautes sphères de l'Etat d'alors, vont permettre en quelques mois de concrétiser la petite idée. Dès l'hiver 85, 8,5 millions de repas sont servis ! Seize ans plus tard, les Restaurants du cœur en distribuent 55 millions (hiver 1999-2000). Bilan à la fois formidable et terrifiant.
Entre ces deux pôles, l'enthousiasme et la colère, agissent et travaillent tous les bénévoles, dont les artistes qui ont un jour mis leur célébrité au service des Restos. C'est vrai que depuis les années 80 et le boum de l'humanitaire business, les chanteurs français ne mégotent pas sur leur engagement personnel à commencer par la famine en Ethiopie en 85 où quelques dizaines d'entre eux avaient participé au 45 tours composé par Renaud et Franck Langolff : 2 millions d'exemplaires écoulés ! Et même si certains en profitent pour dorer un peu leur image, peu importe, seul le résultat compte. C'est bien ce que Coluche avait compris. En surdoué de la communication, il prend donc son téléphone et appelle ses potes : les stars ! Emission spéciale à la télé en janvier 86, première expérience du genre en France. Les Restos récoltent de l'argent pour la fin de l'hiver. Mais l'enjeu, c'est l'hiver prochain. Et les suivants.
Jean-Jacques et les autres
C'est là qu'intervient Jean-Jacques Goldman, alors jeune musicien qui depuis les débuts des années 80, cartonne single après single auprès d'un large public. Issu d'un milieu politisé, il sait ce que signifie l'engagement. Un jour, Coluche, conscient des qualités humaines du chanteur et de son savoir-faire es-tubes, lui demande une chanson pour son association naissante. En trois jours, c'est fait. Goldman la fait enregistrer par ses pairs, le tout agrémenté de quelques voix populaires, un footballeur (Platini), des stars (Deneuve, Montand), un animateur vedette (Drucker) et bien sûr, Coluche. Depuis, la Chanson des Restos est un hymne, accompagnant toutes les campagnes de l'association, tous les moments, bons ou mauvais, et surtout les concerts, lieu de rendez-vous annuel entre le grand public et les Restos.
Chaque hiver suivant, les artistes sont sur le pont d'une façon ou d'une autre (émission de télé, visite au président de la République, … ). En octobre 88, est votée la Loi Coluche qui ouvre une réduction d'impôts à chaque personne faisant un don, même minime, à une association.
Il faut attendre l'hiver 89-90 pour que naisse le premier concert, la première tournée. Mais quelle affiche ! Goldman, Sanson, Hallyday, Sardou et Mitchell, cinq stars de la chanson, cinq énormes vendeurs de disques. Pour le public, l'initiative est très excitante et tout naturellement, les fonds rentrent dans l'escarcelle de l'association. Cet hiver-là, 26 millions de repas sont distribués. Mais trop lourd à monter et à gérer, cet angle musical, pourtant lucratif, disparaît l'année suivante. L'association n'a pas le temps de s'y consacrer. Jean-Jacques Goldman, benjamin de la bande, décide alors de prendre en main cette partie. Dès 92, c'est reparti pour ne plus cesser. De cinq artistes, on passe à dix sur la scène prestigieuse de l'Opéra Garnier pour un concert unique et télévisé. Duos, trios, rigolades, humour, les concerts des Enfoirés, nom générique de la troupe inspiré de l'insulte popularisée par Coluche, sont toujours le plus joyeux possible. Avec quelques piliers, Maurane, Muriel Robin, aujourd'hui Obispo, Goldman réfléchit chaque année à une nouvelle liste de titres, le répertoire étant puisé dans les standards de la chanson française. Ainsi de Quand on n'a que l'amour, l'extraordinaire duo Céline Dion/Maurane en 96 aux Plays Boys de Dutronc version Chippendales avec Renaud, Souchon, Voulzy, Pagny, Bruel et l'humoriste Pierre Palmade en 95, les concerts des Enfoirés sont une succession de moments de tendresses, parfois bouleversants, et d'instants de gros délire où les artistes se lâchent, oubliant leur ego au vestiaire.
La notoriété utile 
Cette année, la tournée a traversé dix autres villes. A Paris, les Enfoirés ont même joué trois fois en une journée, au Café de la Gare à 14h, au Casino de Paris à 17h puis au Zénith à 21h ! Partout le plein ! A Lyon, plus de 80 artistes ont participé à l'ultime date mise en scène par Luc Besson et filmée pour une diffusion télévisée sur TF1 le 9 mars. Nul doute, les Restos du cœur est de loin l'association qui a le mieux réussi le cocktail vedettes-humanitaire. Beaucoup essaient avec un certain succès (Sol en Si, Emmaüs, Solidarité Sida, …) mais jamais avec une telle régularité, une telle popularité, une telle palette d'artistes, une telle réussite financière. Il est vrai qu'en seize ans, aucune irrégularité n'a entaché le fonctionnement d'une association solide, qui ne cesse de développer ses pôles d'action : logement, activités culturelles et alphabétisation, antennes spécial bébés (les petits pots du cœur). C'était le but de Coluche, créer une alternative à ce qu'il estimait être une certaine passivité de l'Etat dans le domaine de la lutte contre la pauvreté. Pari réussi. Grâce à la célébrité de certains et à l'anonymat de beaucoup. C'est vrai, les Restos ne sont pas les seuls sur le terrain, loin de là. Mais aujourd'hui, ils sont indispensables.
Catherine Pouplain-Pédron
09/02/2010 -