publicite publicite
 

04 : 04 TU

Logo temps universel 

Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Menu

Gainsbourg se raconte

Retour sur le parcours de l'artiste, par lui-mĂȘme.


Paris 

02/03/2001 - 

Il y a dix ans, jour pour jour, s’en allait Serge Gainsbourg, l’un des artistes les plus importants de la chanson française. Pour cĂ©lĂ©brer cet anniversaire, RFI Musique revient sur la carriĂšre du crĂ©ateur de la Javanaise avec des extraits d’une interview donnĂ©e deux ans avant sa mort Ă  son domicile parisien de Saint-Germain-des-PrĂ©s. Gainsbourg y avait Ă©voquĂ© les influences littĂ©raires et musicales qui ont marquĂ© l’univers de ses chansons : le jazz, la musique classique, la peinture, la poĂ©sie, le reggae, le funk




L’histoire commence le 2 avril 1928, la naissance de Lucien (pas encore Serge) Ginsburg. Ses parents, des juifs russes de CrimĂ©e, ont fui la rĂ©volution et se sont installĂ©s Ă  Paris. PassionnĂ© par l’art, Joseph, le pĂšre, nourrit sa famille en jouant du piano dans les boĂźtes de nuit. Au milieu de l’appartement familial trĂŽne un piano et la TSF.

« J’ai Ă©tĂ© initiĂ© par mon papa Ă  la musique classique. Pour moi, le premier flash c’est la Rhapsody in Blue. J’ai essayĂ© de la jouer, j’en connais certains thĂšmes qui sont assez abordables sur le plan technique. Avec mes sƓurs, on avait un mouchoir que l’on dĂ©posait Ă  gauche du clavier parce que l’on savait qu’au finish, on allait se mettre Ă  pleurer. Parce que mon papa disait : « Eh, pourquoi tu fais ça, c’est pas un la bĂ©mol, c’est un la majeur ». J’étais bon Ă©lĂšve mais il me faisait peur, il avait une grosse voix. Alors je disais : « Mais je ne l’ai pas fait exprĂšs, j’ai accrochĂ©, j’ai fait un la bĂ©mol ». Mais, c’est ça l’initiation, le piano classique.
Bien sĂ»r, j’adorais Scarlatti, Brahms, Schuman. Mon pĂšre me faisait Ă©couter, ce qui s’appelait alors, la TSF, la TĂ©lĂ©graphie Sans Fil. Il n’était pas question pour ses enfants d’écouter autre chose que du classique. C’était interdit. »

Dans les annĂ©es 50, Serge Gainsbourg attend sa chance sans trop y croire. Ayant abandonnĂ© l’école des beaux-arts, il dĂ©laisse progressivement la peinture et joue de la guitare et du piano dans les cabarets de Paris et de la cĂŽte normande. Il s’inscrit Ă  la Sacem et y dĂ©pose ses premiĂšres chansons en 1954. Il fait alors une rencontre dĂ©terminante.

«AprĂšs, mon pĂšre m’a initiĂ© Ă  d’autres disciplines comme le jazz. LĂ , j’ai donc eu droit aux plus grands maĂźtres, c’est-Ă -dire Irving Berlin, Cole Porter et Gershwin. Gershwin, Ă  l’époque on l’a attaquĂ©, on a dit : « Ah, vous avez tout piquĂ©, c’est un mec qui a tout piquĂ© aux Blacks ». C’est dĂ©gueulasse de dire une chose pareille. Bien sĂ»r, il s’en est inspirĂ©. Mais, c’était Gershwin.

" J’étais pianiste de bar, je me dĂ©merdais pas mal. J’avais du doigtĂ©. Il y a des pianistes de bar qui sont des tapeurs, ce sont des nuls. Moi, j’avais la science du pianissimo forte et tout ça venait du cƓur. La meilleure initiation, c’était ça. C’était faire les dancings. Je ne sais pas si c’est une lĂąchetĂ© de ma part d’avoir quittĂ© cet art majeur pour passer Ă  un art mineur, ou peut-ĂȘtre qu’instinctivement, j’avais la prescience de ma destinĂ©e. »



En 1958, sort le premier 25cm de Serge Gainsbourg Du chant Ă  la une avec le Poinçonneur des Lilas et un texte de prĂ©sentation signĂ© Marcel AymĂ©. Trois autres 25cm seront rĂ©alisĂ©s jusqu’en 1962, inspirĂ©s par le jazz, le roman noir et la poĂ©sie. Puis il y aura l’album Confidentiel encore plus jazz et Gainsbourg percussions qui s’ouvre aux rythmes africains et cubains.

« J’étais guitariste et pianiste dans un cabaret rive gauche, intello quoi. Et qui arrive ? Boris Vian. Et moi je m’épuisais complĂštement avec cet art que je dirais mineur. Boris Vian arrive un soir avec une gueule blĂȘme, avec un Ă©clairage en sur-ex, en terme photographique ou de metteur en scĂšne. Quand j’ai entendu Vian chanter, une chose extraordinaire, comme ça, avec un mĂ©pris. Non, je ne dirais pas mĂ©pris parce que ça n’était pas un mĂ©chant, c’était une grande pointure. Je me suis dis : « Merde, il y a peut-ĂȘtre quelque chose Ă  faire lĂ -dedans. C’est intelligent, ça n’est pas un art mineur ». Et lĂ , je me suis mis Ă  Ă©crire. C’est Vian qui m’a motivĂ©.

" Mon premier 25cm, c’était le Poinçonneur des Lilas. PremiĂšre idĂ©e : je descends dans les plans glauques et je vais voir un poinçonneur. Et je lui ai dit : « Monsieur, s’il vous plaĂźt, quels sont vos espoirs aprĂšs une journĂ©e de boulot comme ça ? ». Il m’a dit : « Jeune homme, je veux voir le ciel ». VoilĂ , c’était la phrase-clĂ© qui m’a amenĂ© Ă  Ă©crire le Poinçonneur.

" Quelques annĂ©es plus tard, Brel a eu une phrase terrible pour moi. Il m’a dit: « Tant que tu ne comprendras pas, que tu n’auras pas la notion de ce que tu es, c’est-Ă -dire un crooner, tu n’y arriveras pas ». Et la rĂ©sultante de l’affaire, c’est qu’il avait raison. Parce que les plus belles chansons que j’ai Ă©crites, c’était des chansons de crooner. Par exemple la Javanaise, l’Eau Ă  la bouche, Manon, DĂ©pression au-dessus du jardin. »

Au dĂ©but des annĂ©es 60, Serge Gainsbourg est victime de la vague yĂ©-yĂ© qui submerge le pays. CataloguĂ© « chanteur Ă  textes », ĂągĂ© de 35 ans, il est loin d’ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un chanteur Ă  succĂšs
 Jusqu’au jour oĂč il signe l’ironique PoupĂ©e de cire, poupĂ©e de son, interprĂ©tĂ©e par France Gall, chanson qui remporte le prix de l’Eurovision en 1965 Ă  Naples. Gainsbourg abandonne alors la scĂšne, pour quelques annĂ©es, et se met Ă  Ă©crire pour diverses chanteuses comme RĂ©gine, Mireille Darc, et France Gall Ă  nouveau avec les Sucettes.

En 1966, la rĂ©volution pop vient de Londres et de la Grande-Bretagne. Gainsbourg y enregistre ses nouveaux titres. C’est le premier tournant de sa carriĂšre et aussi l’occasion d’utiliser le franglais dans ses textes.

« Je voulais le son british, j’en avais marre des Frenchies. C’était plus cool que les Frenchies, un autre look. Je n’aime pas la stagnation. C’est ce qui m’a motivĂ© dans toute ma carriĂšre, je voulais changer de look. C’est ça qui me speedait. Comic Strip, ça a d’abord Ă©tĂ© fait Ă  Londres avec une Black, comme Ford Mustang. Deux micros live. Elle Ă©tait forte la petite Black sur Ford Mustang.»



Le 3 octobre 1967, Serge Gainsbourg dĂ©jeune avec l’actrice Brigitte Bardot pour Ă©laborer un projet d’émission de tĂ©lĂ©vision. Sous le charme, il lui propose de lui Ă©crire des chansons, ce qui l’amĂšne, entre autres, Ă  l Ă©criture du sulfureux Je t’aime
 moi non plus, inspirĂ© d’une boutade de Salvador Dali.

« Je pense que c’est la premiĂšre chanson hard que l’on ait jamais Ă©crite dans l’histoire de cet art mineur. J’habitais, Ă  l’époque, Ă  la CitĂ© internationale des arts, qui existe toujours. Je dĂźnais avec Brigitte et sciemment, je me pĂšte la gueule. Elle m’appelle le lendemain, elle me dit : « Pourquoi tu t’es pĂ©tĂ© la gueule comme ça ? ». Et moi, silence, du genre « J’étais subjuguĂ© par ta beautĂ© ». Elle me dit ceci : « Ecris-moi la plus belle chanson d’amour que tu puisses imaginer ». Dans la nuit, j’ai Ă©crit Je t’aime moi non plus et Bonnie and Clyde. Dans la nuit. Alors on l’a enregistrĂ©e dans des conditions terrifiantes, dans une tension de passion. Main dans la main avec deux micros.

» LĂ -dessus, qui arrive ? La petite British. La petite Jane. La petite Jane, je lui fais Ă©couter ça, elle trouve ça pas dĂ©gueulasse. Je vais Ă  Londres, je ne dis rien Ă  la maison de disques. J’ai dit : « J’ai fait un single avec la petite Anglaise, elle s’appelle Jane B ». On enregistre et les techniciens arrivent, ils disent : « That’s a hit, man ». Je reviens Ă  Paris et je dis : « Je voudrais voir le big boss ». Je bouscule tout le monde. Il Ă©coute. La version Brigitte, c’était la femme superbe, chorus symphonique, tous les plumiers. Plumiers, se sont les violons. L’enregistrement avec Brigitte est assez beau. Simplement, nous sommes en do majeur et Jane a pris l’octave au-dessus. Ça veut dire que c’est devenu une petite nymphette, une petite Lolita. Le boss me dit : « Vous, en tant qu’auteur, vous risquez la taule. Moi, en tant qu’éditeur, je risque la taule. Alors, pour un 45 ça ne vaut pas le coup. Vous retournez Ă  Londres et vous me faites un 30cm. » (rires).

En janvier 1971, se termine l’enregistrement de Melody Nelson un album concept de sept plages, jouĂ© par un orchestre rock et un orchestre symphonique, arrangĂ© par Jean-Claude Vannier. CentrĂ© sur le thĂšme de la nymphette, il est considĂ©rĂ© comme l’un des meilleurs albums de Gainsbourg et reçoit un excellent accueil. Il a d’ailleurs Ă©tĂ© maintes fois Ă©chantillonnĂ© par la suite, par MC Solaar par exemple.

« Le scĂ©nar de Melody Nelson ? Je pourrais dire que c’est La VĂ©nus au miroir du Titien. Il a mis en scĂšne La VĂ©nus au miroir, on lui voit son cul mais on ne voit pas sa gueule. Et, on lui voit sa gueule parce qu’elle tient un miroir. Ça c’est un grand chef opĂ©rateur et un grand metteur en scĂšne qui a fait cela. Donc, c’était Lolita. Je cherchais la Lolita de mes instincts, je ne dirais pas physiques, mais fantasmagoriques, instinctuels. La petite Lolita qui sait finaliser dans l’amour, dans sa beautĂ©, dans sa jeunesse. Je fais s’éteindre Melody dans un crash d’avion. Melody, oĂč es-tu Melody ?»

En 1979, Gainsbourg et son producteur Philippe Lerichomme concrĂ©tisent leur envie de rĂ©aliser un album entiĂšrement reggae et s’envolent pour Kingston oĂč ils retrouvent les choristes de Bob Marley ainsi que la section rythmique composĂ©e de Sly Dumbar Ă  la batterie et de Robbie Shakespeare Ă  la basse. Au programme, jeux rythmiques entre les temps inversĂ©s du reggae et la prosodie de Gainsbourg. Gros succĂšs commercial, l’album fera aussi scandale Ă  cause de la reprise de la Marseillaise, Aux armes et caetera. A partir de lĂ , Serge Gainsbourg devient immensĂ©ment populaire et reconnu par le jeune public. Il retrouve la scĂšne et cĂšde souvent la place Ă  Gainsbarre, personnage provocateur et mĂ©diatique.

« LĂ , je trouve le plus grand. J’ai trouvĂ© Robbie Shakespeare, Sly Dumbar, Sticky, la femme de Marley, Rita Marley. D’abord, les rapports Ă©taient trĂšs durs. C’était un petit White, un petit Frenchy. Mais, quand j’ai posĂ© mes deux mains sur les claviers, ils se sont dits : « Attention, ça n’est pas un rigolo. C’est un professionnel ». Ils m’ont admis.

» Ma gloire quelque part me dĂ©truit, dĂ©truit mon Ăąme, mon conscient et mon subconscient. Le mec est le showman et c’est le showman qui va m’avoir. Je ne pense pas que j’aurai, je crois, assez de conscience pour ne pas me faire bouffer par moi-mĂȘme. C’est un mĂ©tier extrĂȘmement cruel dans le sens qu’il faut livrer son Ăąme. Si on ne la livre pas, on est un faux cul et on ne tient pas la route, voilĂ . Donc, il faut beaucoup de sincĂ©ritĂ©, ce qui coĂ»te trĂšs, trĂšs cher. »

Extraits d'une interview enregistrée en décembre 1989 au domicile de Serge Gainsbourg par Patrick Chompré et Jean-Luc Leray pour France Culture, issue des archives de l'INA.