
Lâhistoire commence le 2 avril 1928, la naissance de Lucien (pas encore Serge) Ginsburg. Ses parents, des juifs russes de CrimĂ©e, ont fui la rĂ©volution et se sont installĂ©s Ă Paris. PassionnĂ© par lâart, Joseph, le pĂšre, nourrit sa famille en jouant du piano dans les boĂźtes de nuit. Au milieu de lâappartement familial trĂŽne un piano et la TSF.
« Jâai Ă©tĂ© initiĂ© par mon papa Ă la musique classique. Pour moi, le premier flash câest la Rhapsody in Blue. Jâai essayĂ© de la jouer, jâen connais certains thĂšmes qui sont assez abordables sur le plan technique. Avec mes sĆurs, on avait un mouchoir que lâon dĂ©posait Ă gauche du clavier parce que lâon savait quâau finish, on allait se mettre Ă pleurer. Parce que mon papa disait : « Eh, pourquoi tu fais ça, câest pas un la bĂ©mol, câest un la majeur ». JâĂ©tais bon Ă©lĂšve mais il me faisait peur, il avait une grosse voix. Alors je disais : « Mais je ne lâai pas fait exprĂšs, jâai accrochĂ©, jâai fait un la bĂ©mol ». Mais, câest ça lâinitiation, le piano classique.
Bien sĂ»r, jâadorais Scarlatti, Brahms, Schuman. Mon pĂšre me faisait Ă©couter, ce qui sâappelait alors, la TSF, la TĂ©lĂ©graphie Sans Fil. Il nâĂ©tait pas question pour ses enfants dâĂ©couter autre chose que du classique. CâĂ©tait interdit. »
Dans les annĂ©es 50, Serge Gainsbourg attend sa chance sans trop y croire. Ayant abandonnĂ© lâĂ©cole des beaux-arts, il dĂ©laisse progressivement la peinture et joue de la guitare et du piano dans les cabarets de Paris et de la cĂŽte normande. Il sâinscrit Ă la Sacem et y dĂ©pose ses premiĂšres chansons en 1954. Il fait alors une rencontre dĂ©terminante.
«
AprĂšs, mon pĂšre mâa initiĂ© Ă dâautres disciplines comme le jazz. LĂ , jâai donc eu droit aux plus grands maĂźtres, câest-Ă -dire Irving Berlin, Cole Porter et Gershwin. Gershwin, Ă lâĂ©poque on lâa attaquĂ©, on a dit : « Ah, vous avez tout piquĂ©, câest un mec qui a tout piquĂ© aux Blacks ». Câest dĂ©gueulasse de dire une chose pareille. Bien sĂ»r, il sâen est inspirĂ©. Mais, câĂ©tait Gershwin.
" JâĂ©tais pianiste de bar, je me dĂ©merdais pas mal. Jâavais du doigtĂ©. Il y a des pianistes de bar qui sont des tapeurs, ce sont des nuls. Moi, jâavais la science du pianissimo forte et tout ça venait du cĆur. La meilleure initiation, câĂ©tait ça. CâĂ©tait faire les dancings. Je ne sais pas si câest une lĂąchetĂ© de ma part dâavoir quittĂ© cet art majeur pour passer Ă un art mineur, ou peut-ĂȘtre quâinstinctivement, jâavais la prescience de ma destinĂ©e. »

En 1958, sort le premier 25cm de Serge Gainsbourg
Du chant Ă la une avec
le Poinçonneur des Lilas et un texte de prĂ©sentation signĂ© Marcel AymĂ©. Trois autres 25cm seront rĂ©alisĂ©s jusquâen 1962, inspirĂ©s par le jazz, le roman noir et la poĂ©sie. Puis il y aura lâalbum
Confidentiel encore plus jazz et
Gainsbourg percussions qui sâouvre aux rythmes africains et cubains.
«
JâĂ©tais guitariste et pianiste dans un cabaret rive gauche, intello quoi. Et qui arrive ? Boris Vian. Et moi je mâĂ©puisais complĂštement avec cet art que je dirais mineur. Boris Vian arrive un soir avec une gueule blĂȘme, avec un Ă©clairage en sur-ex, en terme photographique ou de metteur en scĂšne. Quand jâai entendu Vian chanter, une chose extraordinaire, comme ça, avec un mĂ©pris. Non, je ne dirais pas mĂ©pris parce que ça nâĂ©tait pas un mĂ©chant, câĂ©tait une grande pointure. Je me suis dis : « Merde, il y a peut-ĂȘtre quelque chose Ă faire lĂ -dedans. Câest intelligent, ça nâest pas un art mineur ». Et lĂ , je me suis mis Ă Ă©crire. Câest Vian qui mâa motivĂ©.
" Mon premier 25cm, câĂ©tait le Poinçonneur des Lilas
. PremiĂšre idĂ©e : je descends dans les plans glauques et je vais voir un poinçonneur. Et je lui ai dit : « Monsieur, sâil vous plaĂźt, quels sont vos espoirs aprĂšs une journĂ©e de boulot comme ça ? ». Il mâa dit : « Jeune homme, je veux voir le ciel ». VoilĂ , câĂ©tait la phrase-clĂ© qui mâa amenĂ© Ă Ă©crire le Poinçonneur.
" Quelques annĂ©es plus tard, Brel a eu une phrase terrible pour moi. Il mâa dit: « Tant que tu ne comprendras pas, que tu nâauras pas la notion de ce que tu es, câest-Ă -dire un crooner, tu nây arriveras pas ». Et la rĂ©sultante de lâaffaire, câest quâil avait raison. Parce que les plus belles chansons que jâai Ă©crites, câĂ©tait des chansons de crooner. Par exemple la Javanaise, lâEau Ă la bouche, Manon, DĂ©pression au-dessus du jardin. »
Au début des années 60
, Serge Gainsbourg est victime de la vague yĂ©-yĂ© qui submerge le pays. CataloguĂ© « chanteur Ă textes », ĂągĂ© de 35 ans, il est loin dâĂȘtre considĂ©rĂ© comme un chanteur Ă succĂšs⊠Jusquâau jour oĂč il signe lâironique
PoupĂ©e de cire, poupĂ©e de son, interprĂ©tĂ©e par France Gall, chanson qui remporte le prix de lâEurovision en 1965 Ă Naples. Gainsbourg abandonne alors la scĂšne, pour quelques annĂ©es, et se met Ă Ă©crire pour diverses chanteuses comme RĂ©gine, Mireille Darc, et France Gall Ă nouveau avec
les Sucettes.
En 1966, la rĂ©volution pop vient de Londres et de la Grande-Bretagne. Gainsbourg y enregistre ses nouveaux titres. Câest le premier tournant de sa carriĂšre et aussi lâoccasion dâutiliser le franglais dans ses textes.
«
Je voulais le son british, jâen avais marre des Frenchies. CâĂ©tait plus cool que les Frenchies, un autre look. Je nâaime pas la stagnation. Câest ce qui mâa motivĂ© dans toute ma carriĂšre, je voulais changer de look. Câest ça qui me speedait. Comic Strip
, ça a dâabord Ă©tĂ© fait Ă Londres avec une Black, comme Ford Mustang
. Deux micros live. Elle était forte la petite Black sur Ford Mustang.»

Le 3 octobre 1967
, Serge Gainsbourg dĂ©jeune avec lâactrice Brigitte Bardot pour Ă©laborer un projet dâĂ©mission de tĂ©lĂ©vision. Sous le charme, il lui propose de lui Ă©crire des chansons, ce qui lâamĂšne, entre autres, Ă l Ă©criture du sulfureux
Je tâaime⊠moi non plus, inspirĂ© dâune boutade de Salvador Dali.
«
Je pense que câest la premiĂšre chanson hard que lâon ait jamais Ă©crite dans lâhistoire de cet art mineur. Jâhabitais, Ă lâĂ©poque, Ă la CitĂ© internationale des arts, qui existe toujours. Je dĂźnais avec Brigitte et sciemment, je me pĂšte la gueule. Elle mâappelle le lendemain, elle me dit : « Pourquoi tu tâes pĂ©tĂ© la gueule comme ça ? ». Et moi, silence, du genre « JâĂ©tais subjuguĂ© par ta beautĂ© ». Elle me dit ceci : « Ecris-moi la plus belle chanson dâamour que tu puisses imaginer ». Dans la nuit, jâai Ă©crit Je tâaime moi non plus
et Bonnie and Clyde
. Dans la nuit. Alors on lâa enregistrĂ©e dans des conditions terrifiantes, dans une tension de passion. Main dans la main avec deux micros.
» LĂ -dessus, qui arrive ? La petite British. La petite Jane. La petite Jane, je lui fais Ă©couter ça, elle trouve ça pas dĂ©gueulasse. Je vais Ă Londres, je ne dis rien Ă la maison de disques. Jâai dit : « Jâai fait un single avec la petite Anglaise, elle sâappelle Jane B ». On enregistre et les techniciens arrivent, ils disent : « Thatâs a hit, man ». Je reviens Ă Paris et je dis : « Je voudrais voir le big boss ». Je bouscule tout le monde. Il Ă©coute. La version Brigitte, câĂ©tait la femme superbe, chorus symphonique, tous les plumiers. Plumiers, se sont les violons. Lâenregistrement avec Brigitte est assez beau. Simplement, nous sommes en do majeur et Jane a pris lâoctave au-dessus. Ăa veut dire que câest devenu une petite nymphette, une petite Lolita. Le boss me dit : « Vous, en tant quâauteur, vous risquez la taule. Moi, en tant quâĂ©diteur, je risque la taule. Alors, pour un 45 ça ne vaut pas le coup. Vous retournez Ă Londres et vous me faites un 30cm. » (rires).
En janvier 1971, se termine lâenregistrement de
Melody Nelson un album concept de sept plages, jouĂ© par un orchestre rock et un orchestre symphonique, arrangĂ© par Jean-Claude Vannier. CentrĂ© sur le thĂšme de la nymphette, il est considĂ©rĂ© comme lâun des meilleurs albums de Gainsbourg et reçoit un excellent accueil. Il a dâailleurs Ă©tĂ© maintes fois Ă©chantillonnĂ© par la suite, par MC Solaar par exemple.
«
Le scénar de Melody Nelson
? Je pourrais dire que câest La VĂ©nus au miroir
du Titien. Il a mis en scÚne La Vénus au miroir
, on lui voit son cul mais on ne voit pas sa gueule. Et, on lui voit sa gueule parce quâelle tient un miroir. Ăa câest un grand chef opĂ©rateur et un grand metteur en scĂšne qui a fait cela. Donc, câĂ©tait Lolita. Je cherchais la Lolita de mes instincts, je ne dirais pas physiques, mais fantasmagoriques, instinctuels. La petite Lolita qui sait finaliser dans lâamour, dans sa beautĂ©, dans sa jeunesse. Je fais sâĂ©teindre Melody dans un crash dâavion. Melody, oĂč es-tu Melody ?»
En 1979, Gainsbourg et son producteur Philippe Lerichomme concrĂ©tisent leur envie de rĂ©aliser un album entiĂšrement reggae et sâenvolent pour Kingston oĂč ils retrouvent les choristes de Bob Marley ainsi que la section rythmique composĂ©e de Sly Dumbar Ă la batterie et de Robbie Shakespeare Ă la basse. Au programme, jeux rythmiques entre les temps inversĂ©s du reggae et la prosodie de Gainsbourg. Gros succĂšs commercial, lâalbum fera aussi scandale Ă cause de la reprise de
la Marseillaise, Aux armes et caetera. A partir de là , Serge Gainsbourg devient immensément populaire et reconnu par le jeune public. Il retrouve la scÚne et cÚde souvent la place à Gainsbarre, personnage provocateur et médiatique.
«
LĂ , je trouve le plus grand. Jâai trouvĂ© Robbie Shakespeare, Sly Dumbar, Sticky, la femme de Marley, Rita Marley. Dâabord, les rapports Ă©taient trĂšs durs. CâĂ©tait un petit White, un petit Frenchy. Mais, quand jâai posĂ© mes deux mains sur les claviers, ils se sont dits : « Attention, ça nâest pas un rigolo. Câest un professionnel ». Ils mâont admis.
» Ma gloire quelque part me dĂ©truit, dĂ©truit mon Ăąme, mon conscient et mon subconscient. Le mec est le showman et câest le showman qui va mâavoir. Je ne pense pas que jâaurai, je crois, assez de conscience pour ne pas me faire bouffer par moi-mĂȘme. Câest un mĂ©tier extrĂȘmement cruel dans le sens quâil faut livrer son Ăąme. Si on ne la livre pas, on est un faux cul et on ne tient pas la route, voilĂ . Donc, il faut beaucoup de sincĂ©ritĂ©, ce qui coĂ»te trĂšs, trĂšs cher. »
Extraits d'une interview enregistrée en décembre 1989 au domicile de Serge Gainsbourg par Patrick Chompré et Jean-Luc Leray pour France Culture, issue des archives de l'INA.