21/02/2001 -Â
"Nous, l'Ă©quipe de Au bon p'tit Charles, ce qui nous a intĂ©ressĂ©, c'est lĂ oĂč il n'y a pas la joie, lĂ oĂč ce n'est pas simplement le sourire. On a voulu montrer que derriĂšre ce sourire un peu de clown, il y a Ă©videmment Ă©normĂ©ment de blessures, Ă©normĂ©ment de subtilitĂ©. Nous n'avons choisi que des chansons qui avaient trait Ă quelque chose de tabou - parce que les gens parlent de Trenet en persiflant un peu - soit la dimension de l'enfance. Qui Ă©tait-il quand il Ă©tait enfant et est-ce qu'il parle de ça ? On a donc fait un travail sur les chansons de ses tout dĂ©buts, un rĂ©pertoire incroyable.
Il y en a une qui s'appelle le Petit pensionnaire qui décrit les horribles pensions de son enfance. Trenet est un enfant de divorcés. Il est né en 1913 et son pÚre est parti assez vite à la guerre. Il ne l'a donc quasiment pas vu pendant ses premiÚres années et quand son pÚre est rentré, il le voyait vraiment comme un type qu'il ne connaissait pas. Ses parents ont vite divorcé alors qu'en province, à cette époque, c'était dur pour une femme de partir du foyer. Elle a alors rencontré un cinéaste, Benno Vigny. Trenet raconte comment à partir de cette époque, il a été en pension dans une souffrance incroyable, un peu comme un orphelin et ce cÎté enfant de divorcés, c'est vraiment trÚs important chez lui. C'est vraiment sa modernité."
"Ce qui nous a intĂ©ressĂ© chez lui, c'est d'aller chercher Ă l'intĂ©rieur et de sortir des trucs Ă©ternels que l'on dit sur lui, que c'est lui qui a amenĂ© le jazz en France. Ce n'est pas vrai du tout, le jazz existait dĂ©jĂ . On a toujours dit des choses un peu faciles, le chanteur swing, tout ça, alors que c'est aussi un type extrĂȘmement inspirĂ©. Sa psychologie, sa sensibilitĂ© suffisent Ă faire son Ćuvre.
C'est un type qu'on a donc montrĂ© comme ça avec toutes ses tristesses, et ça a beaucoup touchĂ© les gens, parce que c'Ă©tait respectueux mais assez dur, parce que ça montrait tout, tout ce que les gens disent tout bas de Trenet, en particulier sur son homosexualitĂ©. Il y avait une chanson des annĂ©es 60 qui s'appelait l'AbbĂ© Ă l'harmonium dont le couplet disait «Mon Dieu, comme il pĂ©dalait, comme il pĂ©dalait bien lâabbé» et qui dĂ©crit cette ambiance trouble quâon connaĂźt bien aujourdâhui avec les affaires de pĂ©dophilie et qui le troublait quand il Ă©tait enfant dans les pensions. Je trouve que cet homme a eu une force incroyable et le courage de dire des choses comme ça. On ne sâen rendait pas compte. Sa musique avait un cĂŽtĂ© trĂšs swing donc on n'Ă©coutait pas tellement ce message-lĂ qui est trĂšs fort. Nous, nous sommes allĂ©s creuser de ce cĂŽtĂ©-lĂ et câest allĂ© au-delĂ de nos intuitions."
"C'est aussi son cĂŽtĂ© trĂšs sud-ouest qui nous a intĂ©ressĂ©s. A tâil Ă©tĂ© marquĂ© par les tarentelles, par les rythmes de sardanes, par tous ces groupes de musique de la rĂ©gion de Perpignan quâon appelle les cobles ? Oui, câest Ă©vident parce quâil le dit dans ses chansons et quâil en a beaucoup parlĂ©. On a voulu montrer ce mĂŽme de province qui monte Ă Paris avec une fascination dĂ©lirante pour la capitale. Trenet nous a envoyĂ© un trĂšs joli petit mot dâailleurs. Il Ă©tait Ă©patĂ© quâon aille chercher des trucs des tout dĂ©buts, de lâĂ©poque oĂč il chantait avec Johnny Hess en duo.
On pouvait traiter l'Ćuvre de Trenet de mille façons diffĂ©rentes et câest sa richesse. Prenons par exemple la chanson Je chante. Dans le spectacle, câĂ©tait la premiĂšre, sans musique. Jâarrivais de la salle, un peu comme quelquâun qui fait la manche dans le mĂ©tro et câĂ©tait simplement parlĂ©. Et tout dâun coup, ce texte prenait une autre dimension et on entendait soudain la vraie histoire, lâhistoire dâun garçon qui finit dans un commissariat et qui se pend, lâhistoire dâun vagabond qui a faim, qui demande Ă manger «PitiĂ©, je suis tout lĂ©ger, lĂ©ger» et il tombe dans un chemin, la police le ramasse, et il leur dit merci mais dans le commissariat, il se pend en disant Ă la corde «Ficelle / Tu mâas sauvĂ© de la vie / Sois donc bĂ©nie / Car grĂące Ă toi, jâai rendu lâesprit / Et depuis, je chante, je chante soir et matin / je nâai plus faim». Il a rĂ©ussi un truc incroyable, câest que sous des airs guillerets, il nous dit que le seul moyen de ne pas avoir faim, câest de se pendre. Câest trĂšs Ă©tonnant et câest tout Ă fait Charles Trenet. LĂ oĂč on rigole, il y a aussi le dĂ©sespoir. C'est merveilleux pour un interprĂšte parce quâon peut faire des lectures diffĂ©rentes comme un texte de Verlaine ou de Rimbaud. On peut toujours trouver du sens nouveau et câest cela qui fait le grand bonhomme quâil est."
"Oui, câest un trĂšs grand. Câest vrai quâil a jouĂ© avec ce swing amĂ©ricain, mais mĂȘme avant ce swing, il a eu dâautres pĂ©riodes diffĂ©rentes. Il portait le meilleur et le pire. Câest un homme qui a couchĂ© avec toutes les Ă©poques. A lâĂ©poque de PĂ©tain, il chantait des trucs pĂ©tainistes, Ă lâĂ©poque de Mitterrand, des trucs mitterrandiens. Il a collĂ© Ă lâair du temps. Il a su saisir comme Gainsbourg, les Ă©poques et en faire une chose personnelle. CâĂ©tait un illusionniste. Il cite les chansons de patronage, il a fait des parodies des chansons coloniales, en particulier CĆur de palmier, texte terrifiant, il tourne en dĂ©rision ce quâil entendait quand il Ă©tait enfant. Il est empreint de tout ça, des fanfares qui sont trĂšs puissantes dans sa rĂ©gion, encore aujourdâhui, des fanfares qui ont adoptĂ© le jazz assez vite, lâesprit du carnaval. Il est trĂšs mĂ©diterranĂ©en aussi. Dâailleurs, la vision quâil a des femmes est terrible, ce ne sont que des mĂšres ou des filles un peu Ă©thĂ©rĂ©es.
Et puis, câĂ©tait un homosexuel ce qui Ă©tait trĂšs prĂ©sent dans ses chansons. Beaucoup prĂ©fĂšrent dire que ce nâĂ©tait pas important, quâon nâen parle pas mais câest trĂšs important dans son Ćuvre, vraiment. Câest quelquâun qui a chantĂ© le dĂ©sir, parfois en trichant un peu, parce que Ă cette Ă©poque, il fallait tricher. Dans la Folle complainte, on sent un garçon trĂšs complexe. Il dit un texte sublime «Je n'ai pas aimĂ© ma mĂšre./ Je n'ai pas aimĂ© mon sort / Je n'ai pas aimĂ© la guerre / Je n'ai pas aimĂ© la mort / Je n'ai jamais su dire pourquoi jâĂ©tais distrait, je nâai jamais su sourire Ă tel ou tel attrait». Câest assez fort. CâĂ©tait un enfant qui se mettait de cĂŽtĂ© et câest un homme qui sâest toujours mis en retrait. Il Ă©tait extrĂȘmement solitaire, il se voyait comme une espĂšce de clochard inspirĂ©, comme un ange. Il savait sâamuser, faire des repas avec des amis, se soĂ»lait beaucoup mais il retournait toujours Ă sa solitude. Il se tenait Ă lâĂ©cart aussi parce quâil Ă©tait un peu particulier. Il a Ă©tĂ© couvert dâinsultes toute sa vie. On le traitait de «pĂ©dé», de «gros pĂ©dé». CâĂ©tait Ă peu prĂšs ça, le niveau. Il a eu des histoires dans les annĂ©es 60 avec quelquâun qui avait 19 ans. Dans ce temps-lĂ , câĂ©tait un mineur, 19 ans câĂ©tait ĂȘtre encore un enfant. Plus aujourdâhui. Câest ça la grande diffĂ©rence."
"Enfin, ce que je trouve trĂšs fort et Ă©mouvant chez lui, câest son dĂ©sir de chanter, de rĂ©ussir, son arrivĂ©e Ă Paris au dĂ©but des annĂ©es 30. Et puis lâimportance de sa mĂšre qui vivait avec un cinĂ©aste et qui lâemmenait sur les tournages. Il adorait le cinĂ©ma et la peinture aussi. Comme Gainsbourg, il Ă©tait dâabord peintre dans son adolescence. Il a aussi Ă©crit deux romans (Dodo maniĂšres, Ă©d. Albin Michel, 1940 et la Bonne planĂšte, Ed. Brunier, 1949, ndlr). Il Ă©tait justement allĂ© voir le poĂšte Max Jacob pour lui montrer ses Ă©crits. Et Jacob lui avait conseillĂ© de sâessayer Ă autre chose mais toujours dans lâĂ©criture. Il sâest donc mis Ă Ă©crire des chansons.
Il a surtout marquĂ© dans la mesure oĂč les gens se reconnaissaient en lui. Par exemple, Georges Brassens, qui Ă©tait de SĂšte non loin de Narbonne, dit que les premiĂšres chansons quâil a aimĂ©es sont celles de Trenet. Lui, se reconnaissait une parentĂ© trĂšs grande avec Trenet, une pseudo lĂ©gĂšretĂ©. Higelin aussi est fou de lui, mĂȘme si, comme Brassens, on ne lâentend pas forcĂ©ment dans ses chansons sauf peut-ĂȘtre dans TombĂ© du ciel. Le swing et la lĂ©gĂšretĂ©, Mireille lâavait aussi, Jean Tranchant aussi, mais ce que Trenet a apportĂ©, câest plus compliquĂ© que ça, plus fin, câest cette cruautĂ© trĂšs grande. Ce quâil a apportĂ©, câest maintenant quâon va le voir. "
Propos recueillis par Catherine Pouplain
1- Serge Hureau est le directeur du Hall de la Chanson (le Centre national du Patrimoine de la Chanson, des Variétés et des Musiques actuelles).
Et n'oubliez pas, si Trenet vous a marqué, racontez-le nous.