publicite publicite
Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Menu

L'autre Trenet

Serge Hureau évoque la face cachée du chanteur


21/02/2001 - 

Mardi, le 20 février 2000 - Absent des hommages à Charles Trenet, Jacques Higelin, éternel admirateur du poÚte - il l'avait fait remonter sur scÚne en 77 au Printemps de Bourges -, nous a cependant confié son sentiment : "C'est trÚs bien qu'un pays rende hommage à ses artistes mais moi, je ne peux pas. Je n'ai jamais aimé ça, je ne sais pas faire ça. Je préfÚrerais que l'on questionne les gens, les gens, les gens ! C'est une affaire entre le public et les artistes."
Si vous, qui nous lisez aujourd'hui, avez apprĂ©ciĂ© (ou dĂ©testĂ©) le Fou chantant, envoyez-nous vos tĂ©moignages, vos souvenirs liĂ©s Ă  cet artiste qui, derriĂšre le swing et la joie de vivre, a nourri son Ɠuvre de mille facettes mĂ©connues, obscures, voire tabou. Le chanteur Serge HureauÂč, auteur du spectacle Au bon p'tit Charles en 1998, nous Ă©voque cet autre Trenet, celui des douleurs et de la solitude.




"Nous, l'Ă©quipe de Au bon p'tit Charles, ce qui nous a intĂ©ressĂ©, c'est lĂ  oĂč il n'y a pas la joie, lĂ  oĂč ce n'est pas simplement le sourire. On a voulu montrer que derriĂšre ce sourire un peu de clown, il y a Ă©videmment Ă©normĂ©ment de blessures, Ă©normĂ©ment de subtilitĂ©. Nous n'avons choisi que des chansons qui avaient trait Ă  quelque chose de tabou - parce que les gens parlent de Trenet en persiflant un peu - soit la dimension de l'enfance. Qui Ă©tait-il quand il Ă©tait enfant et est-ce qu'il parle de ça ? On a donc fait un travail sur les chansons de ses tout dĂ©buts, un rĂ©pertoire incroyable.

Il y en a une qui s'appelle le Petit pensionnaire qui décrit les horribles pensions de son enfance. Trenet est un enfant de divorcés. Il est né en 1913 et son pÚre est parti assez vite à la guerre. Il ne l'a donc quasiment pas vu pendant ses premiÚres années et quand son pÚre est rentré, il le voyait vraiment comme un type qu'il ne connaissait pas. Ses parents ont vite divorcé alors qu'en province, à cette époque, c'était dur pour une femme de partir du foyer. Elle a alors rencontré un cinéaste, Benno Vigny. Trenet raconte comment à partir de cette époque, il a été en pension dans une souffrance incroyable, un peu comme un orphelin et ce cÎté enfant de divorcés, c'est vraiment trÚs important chez lui. C'est vraiment sa modernité."

"Ce qui nous a intĂ©ressĂ© chez lui, c'est d'aller chercher Ă  l'intĂ©rieur et de sortir des trucs Ă©ternels que l'on dit sur lui, que c'est lui qui a amenĂ© le jazz en France. Ce n'est pas vrai du tout, le jazz existait dĂ©jĂ . On a toujours dit des choses un peu faciles, le chanteur swing, tout ça, alors que c'est aussi un type extrĂȘmement inspirĂ©. Sa psychologie, sa sensibilitĂ© suffisent Ă  faire son Ɠuvre.

C'est un type qu'on a donc montrĂ© comme ça avec toutes ses tristesses, et ça a beaucoup touchĂ© les gens, parce que c'Ă©tait respectueux mais assez dur, parce que ça montrait tout, tout ce que les gens disent tout bas de Trenet, en particulier sur son homosexualitĂ©. Il y avait une chanson des annĂ©es 60 qui s'appelait l'AbbĂ© Ă  l'harmonium dont le couplet disait «Mon Dieu, comme il pĂ©dalait, comme il pĂ©dalait bien l’abbé» et qui dĂ©crit cette ambiance trouble qu’on connaĂźt bien aujourd’hui avec les affaires de pĂ©dophilie et qui le troublait quand il Ă©tait enfant dans les pensions. Je trouve que cet homme a eu une force incroyable et le courage de dire des choses comme ça. On ne s’en rendait pas compte. Sa musique avait un cĂŽtĂ© trĂšs swing donc on n'Ă©coutait pas tellement ce message-lĂ  qui est trĂšs fort. Nous, nous sommes allĂ©s creuser de ce cĂŽtĂ©-lĂ  et c’est allĂ© au-delĂ  de nos intuitions."

"C'est aussi son cĂŽtĂ© trĂšs sud-ouest qui nous a intĂ©ressĂ©s. A t’il Ă©tĂ© marquĂ© par les tarentelles, par les rythmes de sardanes, par tous ces groupes de musique de la rĂ©gion de Perpignan qu’on appelle les cobles ? Oui, c’est Ă©vident parce qu’il le dit dans ses chansons et qu’il en a beaucoup parlĂ©. On a voulu montrer ce mĂŽme de province qui monte Ă  Paris avec une fascination dĂ©lirante pour la capitale. Trenet nous a envoyĂ© un trĂšs joli petit mot d’ailleurs. Il Ă©tait Ă©patĂ© qu’on aille chercher des trucs des tout dĂ©buts, de l’époque oĂč il chantait avec Johnny Hess en duo.

On pouvait traiter l'Ɠuvre de Trenet de mille façons diffĂ©rentes et c’est sa richesse. Prenons par exemple la chanson Je chante. Dans le spectacle, c’était la premiĂšre, sans musique. J’arrivais de la salle, un peu comme quelqu’un qui fait la manche dans le mĂ©tro et c’était simplement parlĂ©. Et tout d’un coup, ce texte prenait une autre dimension et on entendait soudain la vraie histoire, l’histoire d’un garçon qui finit dans un commissariat et qui se pend, l’histoire d’un vagabond qui a faim, qui demande Ă  manger «PitiĂ©, je suis tout lĂ©ger, lĂ©ger» et il tombe dans un chemin, la police le ramasse, et il leur dit merci mais dans le commissariat, il se pend en disant Ă  la corde «Ficelle / Tu m’as sauvĂ© de la vie / Sois donc bĂ©nie / Car grĂące Ă  toi, j’ai rendu l’esprit / Et depuis, je chante, je chante soir et matin / je n’ai plus faim». Il a rĂ©ussi un truc incroyable, c’est que sous des airs guillerets, il nous dit que le seul moyen de ne pas avoir faim, c’est de se pendre. C’est trĂšs Ă©tonnant et c’est tout Ă  fait Charles Trenet. LĂ  oĂč on rigole, il y a aussi le dĂ©sespoir. C'est merveilleux pour un interprĂšte parce qu’on peut faire des lectures diffĂ©rentes comme un texte de Verlaine ou de Rimbaud. On peut toujours trouver du sens nouveau et c’est cela qui fait le grand bonhomme qu’il est."
"Oui, c’est un trĂšs grand. C’est vrai qu’il a jouĂ© avec ce swing amĂ©ricain, mais mĂȘme avant ce swing, il a eu d’autres pĂ©riodes diffĂ©rentes. Il portait le meilleur et le pire. C’est un homme qui a couchĂ© avec toutes les Ă©poques. A l’époque de PĂ©tain, il chantait des trucs pĂ©tainistes, Ă  l’époque de Mitterrand, des trucs mitterrandiens. Il a collĂ© Ă  l’air du temps. Il a su saisir comme Gainsbourg, les Ă©poques et en faire une chose personnelle. C’était un illusionniste. Il cite les chansons de patronage, il a fait des parodies des chansons coloniales, en particulier CƓur de palmier, texte terrifiant, il tourne en dĂ©rision ce qu’il entendait quand il Ă©tait enfant. Il est empreint de tout ça, des fanfares qui sont trĂšs puissantes dans sa rĂ©gion, encore aujourd’hui, des fanfares qui ont adoptĂ© le jazz assez vite, l’esprit du carnaval. Il est trĂšs mĂ©diterranĂ©en aussi. D’ailleurs, la vision qu’il a des femmes est terrible, ce ne sont que des mĂšres ou des filles un peu Ă©thĂ©rĂ©es.

Et puis, c’était un homosexuel ce qui Ă©tait trĂšs prĂ©sent dans ses chansons. Beaucoup prĂ©fĂšrent dire que ce n’était pas important, qu’on n’en parle pas mais c’est trĂšs important dans son Ɠuvre, vraiment. C’est quelqu’un qui a chantĂ© le dĂ©sir, parfois en trichant un peu, parce que Ă  cette Ă©poque, il fallait tricher. Dans la Folle complainte, on sent un garçon trĂšs complexe. Il dit un texte sublime «Je n'ai pas aimĂ© ma mĂšre./ Je n'ai pas aimĂ© mon sort / Je n'ai pas aimĂ© la guerre / Je n'ai pas aimĂ© la mort / Je n'ai jamais su dire pourquoi j’étais distrait, je n’ai jamais su sourire Ă  tel ou tel attrait». C’est assez fort. C’était un enfant qui se mettait de cĂŽtĂ© et c’est un homme qui s’est toujours mis en retrait. Il Ă©tait extrĂȘmement solitaire, il se voyait comme une espĂšce de clochard inspirĂ©, comme un ange. Il savait s’amuser, faire des repas avec des amis, se soĂ»lait beaucoup mais il retournait toujours Ă  sa solitude. Il se tenait Ă  l’écart aussi parce qu’il Ă©tait un peu particulier. Il a Ă©tĂ© couvert d’insultes toute sa vie. On le traitait de «pĂ©dé», de «gros pĂ©dé». C’était Ă  peu prĂšs ça, le niveau. Il a eu des histoires dans les annĂ©es 60 avec quelqu’un qui avait 19 ans. Dans ce temps-lĂ , c’était un mineur, 19 ans c’était ĂȘtre encore un enfant. Plus aujourd’hui. C’est ça la grande diffĂ©rence."

"Enfin, ce que je trouve trĂšs fort et Ă©mouvant chez lui, c’est son dĂ©sir de chanter, de rĂ©ussir, son arrivĂ©e Ă  Paris au dĂ©but des annĂ©es 30. Et puis l’importance de sa mĂšre qui vivait avec un cinĂ©aste et qui l’emmenait sur les tournages. Il adorait le cinĂ©ma et la peinture aussi. Comme Gainsbourg, il Ă©tait d’abord peintre dans son adolescence. Il a aussi Ă©crit deux romans (Dodo maniĂšres, Ă©d. Albin Michel, 1940 et la Bonne planĂšte, Ed. Brunier, 1949, ndlr). Il Ă©tait justement allĂ© voir le poĂšte Max Jacob pour lui montrer ses Ă©crits. Et Jacob lui avait conseillĂ© de s’essayer Ă  autre chose mais toujours dans l’écriture. Il s’est donc mis Ă  Ă©crire des chansons.

Il a surtout marquĂ© dans la mesure oĂč les gens se reconnaissaient en lui. Par exemple, Georges Brassens, qui Ă©tait de SĂšte non loin de Narbonne, dit que les premiĂšres chansons qu’il a aimĂ©es sont celles de Trenet. Lui, se reconnaissait une parentĂ© trĂšs grande avec Trenet, une pseudo lĂ©gĂšretĂ©. Higelin aussi est fou de lui, mĂȘme si, comme Brassens, on ne l’entend pas forcĂ©ment dans ses chansons sauf peut-ĂȘtre dans TombĂ© du ciel. Le swing et la lĂ©gĂšretĂ©, Mireille l’avait aussi, Jean Tranchant aussi, mais ce que Trenet a apportĂ©, c’est plus compliquĂ© que ça, plus fin, c’est cette cruautĂ© trĂšs grande. Ce qu’il a apportĂ©, c’est maintenant qu’on va le voir. "

Propos recueillis par Catherine Pouplain

1- Serge Hureau est le directeur du Hall de la Chanson (le Centre national du Patrimoine de la Chanson, des Variétés et des Musiques actuelles).

Et n'oubliez pas, si Trenet vous a marqué, racontez-le nous.