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Chronique album


CD DE LA SEMAINE : ISHTAR

Export réussi pour une artiste sans frontières


19/01/2001 - 

Paris, le 19 janvier 2001 - Avec le groupe Alabina, puis en solo, l'Israélienne Ishtar, résidente française depuis 92, fait un carton dans le monde entier avec une variété latino-orientale, polyglotte et formatée Fm. Indirectement, elle exporte son pays d'adoption qui semble pourtant ignorer l'impact international de celle qui fait autant danser la cour royale du Maroc que les festivals californiens. A l'affiche de la journée France Influence du Midem, le marché international du disque à Cannes, Ishtar nous conte un parcours pour le moins ancré dans la fusion.




Tout de fuchsia vêtue, veste de mouton flamboyante, longue jupe écossaise, bottes façon western, Ishtar arrive à l'heure mais le regard encore ensommeillé. Il est 15 heures. La chanteuse s'est couchée quelques heures plus tôt, en bout de nuit, après avoir enregistré un titre pour la bande originale du film La Vérité si je mens 2, succès cinématographique (français) annoncé, prévu pour février. Après un café et une cigarette, elle ouvre ses grands yeux bruns : "Je suis prête !"

Vous êtes à l'affiche de la soirée du Midem consacrée aux artistes français qui s'exportent. Vous sentez-vous appartenir au petit monde de la chanson française ?
Aujourd'hui, oui. J'ai travaillé récemment avec des auteurs-compositeurs français très respectés ici (Didier Barbelivien, Lionel Florence, Jacques Veneruso, ndlr). Et je chante maintenant en français, des sujets plus personnels pour pouvoir me faire comprendre du public francophone. Je crois que oui, je peux dire que je fais partie de la chanson française. Je suis fière ! (grand sourire).

Pourquoi fière ?
C'est déjà dû au fait de s'exprimer dans une langue récemment apprise. Je me sens intégrée dans une culture que je connais depuis seulement sept, huit ans. Je m'exprime, je fais passer des émotions dans cette langue. C'est pour moi un grand avantage de pouvoir partager avec les gens, avec les auteurs, des sujets qui me tiennent à cœur. J'ai travaillé sur les mélodies et je me suis bien fait entendre pour l'écriture des textes. Ils ont tous bien compris les sujets sur lesquels je voulais m'exprimer. Ils ont totalement respecté chaque mot que je voulais.

Vous jouez sur le mélange, le métissage, l'internationalité…
Je parle déjà cinq langues. Et je viens d'un pays très jeune, un pays d'émigrés. J'ai donc été bercée dans un mélange de cultures, de musiques, de cuisines,… On a toujours dit que la musique que je faisais avec Alabina, c'était de la world, mais cette notion est tellement floue. J'adore les mélanges, je crois que c'est le moyen de faire passer des messages. Le mélange, c'est justement un moyen de faire passer une partie de moi qui suis déjà un mélange. Le mélange des cultures me fascine.

Votre identité est donc plus liée à la musique qu'à un pays ?
Mon identité est déjà un mélange de tout, de religion, de pays (Elle est fille d'une Egyptienne et d'un Marocain, ndlr). J'ai été élevée en Israël et je me sens très proche de ma culture maternelle. Je suis en France depuis huit ans, j'adore la France. Je me sens complètement française en dépit des difficultés avec la langue (elle parle un français quasi parfait, ndlr). J'ai mes habitudes ici, mon appartement, alors il y a déjà un mélange certain.
Mon identité est plus dans l'esprit. Je suis juive, mais j'ai lu le Coran, je me suis intéressée au bouddhisme. Tout ça sans pratiquer, juste pour savoir. Et en fait, ça m'a donné un point de vue global qui me fait penser que tout n'est question que d'interprétation. Il n'y a qu'une seule vérité, qu'un seul Dieu, c'est ma façon de penser. Pour moi, la religion, c'est juste un moyen d'arriver à la vérité.
Quand vous êtes à l'étranger, vous parle t'on de la France ?
Ah oui ! Et en fait, en France peu de gens savent quel succès a eu Alabina dans le monde. Aux Etats-Unis, nous sommes arrivés troisième au Billboard. Et là-bas, on était considéré comme un groupe français même si je suis Israélienne. Mais les gitans sont français (Los Niños, son groupe, ndlr).

Vous vous êtes justement affranchie de votre groupe Alabina pour jouer sous votre nom Ishtar ?
Il y a toujours eu une confusion entre Alabina et moi. Et je ne pouvais pas utiliser ce nom, qui correspond à un style, pour mon nouvel album qui est plus variété française. Aujourd'hui, on commence à voir la différence. A l'Olympia, les gitans étaient avec moi mais aujourd'hui, je vole seule. Peut-être se réunira t'on plus tard ?

Quelles musiques ont bercé votre enfance en Israël ?
Déjà, la culture musicale en Israël est très mélangée. A la maison, c'est ma grand-mère qui m'a élevée parce que mes parents travaillaient dans la banque et à l'université. Et ma grand-mère est totalement égyptienne, la vraie femme égyptienne (elle fait des gestes décrivant une mama, ndlr). Chez elle, le monde de mystères, des histoires égyptiennes s'ouvrait quand j'y entrais et se terminait quand j'en partais. En dehors, j'écoutais la pop, le rock, Barbra Streisand, Pink Floyd, Madonna, la musique de ma génération. Chez ma grand-mère, c'était la vraie musique traditionnelle. Chez mes parents, c'était plus mélangé. Mon père écoutait Jacques Brel, Edith Piaf, Aznavour beaucoup. Ma mère préférait les classiques égyptiens, les poètes. Sinon, il n'y a pas vraiment de musique israélienne traditionnelle. Ça peut être de la musique d'Europe centrale ou de la musique avec des ouds et des derboukas. C'est très très large. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je ne peux pas me fixer sur un style. Je suis d'abord sensible à la mélodie, après, que ce soit rock fm, pop, funk, j'aime ça. La techno aussi mais seulement quand il y a de la mélodie, sinon la machine seule, ça ne me parle pas.

Le chant, ça a toujours une évidence ?
Je ne crois pas au hasard. Quand j'avais huit ans, je faisais des interviews imaginaires dans la salle de bain et dans le rôle de la chanteuse. Quand j'ai eu 12, 13 ans, je faisais ça en anglais. Mon rêve, ça a toujours été en fait d'être sur une scène. Je voulais avoir mon spectacle avec mes chansons sur une grande scène avec mon public. Je suis fière d'avoir réalisé ce rêve. Mais en plus, le succès d'Alabina, c'est le résultat de beaucoup de travail. On a fait énormément de scènes. Parfois, on jouait dans trois pays en 24 heures. Le travail et la foi, un entourage qui m'aime, c'est ça la chance.
Et cette carrière, vous n'aurez pas pu la monter ailleurs qu'en France ?
Là, je n'ai pas choisi. J'avais quitté Israël suite à des problèmes personnels. Je devais faire un disque mais j'en avais un peu marre de chanter les chansons des autres depuis l'âge de 15 ans. Les conditions n'étaient vraiment pas réunies pour préparer un album. Je suis partie en Australie, l'endroit le plus loin ! J'y suis restée neuf mois, une période de grossesse comme par hasard… Puis, alors que j'étais prête à rentrer, j'ai du faire une escale en Europe, en Italie exactement. Et une amie australienne m'a proposé de venir à Paris un mois avec elle. Je n'avais aucune raison d'y rester, ni argent, ni famille, ni ami, rien, pas même un lit. Rien. Finalement, j'ai commencé à passer des auditions. C'était une période très difficile mais c'est comme ça que maintenant j'apprécie les bonnes choses. Là, j'ai écouté ma voix intérieure et je n'avais pas tort.

Vous avez été élevée entre deux cultures, deux langues, pas toujours amies, mais aujourd’hui, votre musique n'est pas particulièrement engagée ?
C'est un besoin, c'est naturel. On peut dire que j'ai eu deux langues maternelles. L'arabe, c'est presque inné. Avant, je le lisais, je l'écrivais, mais je ne l'avais jamais chanté. Quand jai commencé, je trouvais bizarre qu'on pointe le doigt vers moi en disant "Ah, c'est une Israélienne qui chante l'arabe". En Israël, on vit encore avec les Arabes en paix. Tout ce qu'on voit à la télé, c'est une partie de ce qui passe en Israël. Mais il n'y a pas que Gaza en Israël. La vie quotidienne est très mélangée. On vit très bien ensemble, dans un même immeuble, entre musulmans et juifs. La paix, je la connais et j'ai envie de la transmettre aux gens qui ne la connaissent pas. Je peux la transmettre effectivement à travers mes chansons comme j'ai fait récemment à l'Olympia en chantant avec Idir ou avant, avec Cheb Mami. Peut-être suis-je un peu naïve ? Mais je crois que la paix est vraiment possible. Et en Israël, je connais la paix et les gens ne savent pas que ça existe !

Vous a t'on déjà demandé de prendre partie ?
Je suis toujours là pour chanter contre le racisme.

Mais par rapport à ce qui se passe en ce moment dans votre pays ?
Non, non, non ! La politique, je déteste, je ne m'en mêle pas. J'ai déjà chanté pour le roi du Maroc, pour des Saoudiens. Je suis souvent en contact avec le fils de Moubarak. Mais je ne veux pas créer des problèmes ou être utilisée. Je suis une artiste.

Vous êtes une grande vedette dans les pays arabes. N'est-ce pas parfois un problème d'être israélienne ?
Non, mais je sais qu’un passeport israélien, ce n'est pas toujours facile. On me donne parfois des passes diplomatiques. J'ai déjà joué pour des gens très importants du monde arabe et ça s'est toujours passé dans le respect. Je crois que ce qu'on ressent, on le dégage aussi.

Ishtar est sincère mais cependant, pas un mot, aucune allusion directe au conflit israélo-palestinien. La chanteuse met la musique en avant, sans doute pour se protéger. On ne peut la blâmer.

Dans quelques jours, la belle se prépare à repartir vers les Etats-Unis, l'Inde, l'Australie et Hong Kong. Là où le succès l’appelle. En effet, en dépit d’un dernier album, Ishtar (Sony/Columbia), volontairement plus francophone et de deux Olympia réussis en décembre dernier, l’Hexagone ne semble être que la plate-forme de lancement d’une carrière explosive hors frontières mais qui reste mitigée et communautaire en France, pays des tiroirs. De plus, le refus de Sony de donner les chiffres de vente laisserait présager des scores décevants, quatre mois après sa sortie.
Plus encore que l’Indonésienne Anggun, au parcours presque similaire, mais à la musique moins typée, Ishtar trouve assurément une grande partie de son public et de sa réussite loin de son pays de résidence. Elle va d’ailleurs enregistrer prochainement un album en anglais pour le marché international. Mais à l’instar d’un Rachid Taha ou des Nubians, aussi à l’affiche de la journée France au Midem (ainsi qu’Anggun), Ishtar confirme que la France qui s’exporte de façon probante, est essentiellement celle qui épouse le reste du monde, ses musiques, ses langues, ses cultures.

Propos recueillis par Catherine Pouplain
Photo de homepage : St George.

Ishtar est à l'affiche du concert de la journée France Influence le dimanche 21 janvier au Palais des Festivals.