
Câest plein. Encore une fois, câest plein. Sardou va remplir Bercy du 12 au 28 janvier, avant de partir en tournĂ©e jusquâau mois de juin. On comptera ses spectateurs par centaines de milliers, comme dâhabitude. Pourtant, cette fois-ci, il ne sâest pas fait prĂ©cĂ©der dâun scandale au lancement de son album, comme
Le Bac G qui Ă©gratignait lâEducation nationale en 1992,
Selon que vous serez⊠qui sâen prenait Ă la justice en 1994,
Mon dernier rĂȘve sera pour toi derriĂšre lequel on croyait deviner lâombre de Tapie en 1997. Sorti en septembre dernier,
Français est lâalbum dâun atrabilaire apaisĂ©, et ce nâest pas la polĂ©mique qui explique le triomphe annoncĂ© de Bercy.
Non, simplement, Sardou est un chanteur populaire. Populaire Ă tous les sens du mot : lâadhĂ©sion de tous les styles de gens, lâampleur de sa popularitĂ©, la qualitĂ© trĂšs directe de lâĂ©motion quâil offre Ă partager. Et ça fait du monde... On aime bien dissĂ©quer ses chansons, les Ă©pingler sur la cible. On a pincĂ© le nez lorsquâil a chantĂ© en pleine affaire Patrick Henry, assassin dâun enfant,
« Tu n'as plus besoin d'avocat/J'aurai ta peau tu périras ». On a trouvé un peu ridicule le grand lyrisme patriotique et naval de
« Ne mâappelez plus jamais France/La France elle mâa laissĂ© tombĂ© ». On a moquĂ©
Le Temps des colonies ou
Ils ont le pĂ©trole mais câest tout. Une fois tout cela alignĂ©, on avait un chanteur franchouillard, rĂ©ac, vaguement incommodant pour les biens pensants de la mesure et de la distance.

Un jour, il sâest rĂ©sumĂ© de maniĂšre parfaite en disant :
« Je nâai pas une grande gueule, jâai une grosse voix. » Ce nâest pas une voix grosse seulement de haine pour son Ă©poque. Sardou dit tout haut tout ce quâil pense : il nâaime pas notre monde ? Il ne lâa jamais aimĂ©, pas plus Ă cinq ans quâĂ cinquante. A dix-huit ans, dans son premier 45-tours,
Le Madras, il chante :
« Ayez lâair de filles Ă©tant des garçons (...) Et vous serez dans le vent ». Homophobe ? On frĂ©mit : il sâen prend aux
« hypocrites/Moitié pédés moitié hermaphrodites » (dans
J'Accuse en 1976), aux
« nuées de pédales/Sortant de Carnegie Hall » (dans
Chanteur de jazz en 1981). Mais il a fait s'amuser la France en 1971 avec
La Folle du régiment et surtout, exactement, vingt ans plus tard, il a donné à la chanson une leçon de tolérance avec
Le PrivilĂšge - « Est-ce une maladie ordinaire/Un garçon qui aime un garçon ».Le monde lâagace en vrac, antimilitaristes et militaires, flics et voyous, misogynes et fĂ©ministes, beaux esprits et esprits Ă©troits. Mais plutĂŽt que se consacrer Ă la contemplation de la fleurette, du chien-loup ou du ciel - refuges ordinaires des misanthropes actifs -, il affronte le rĂ©el en bougonnant des leçons de morale toujours pertinentes mĂȘme si elles ne sont pas les plus photogĂ©niques. Son premier succĂšs, alors que la France de De Gaulle avait claquĂ© la porte de lâOtan et filait le parfait amour avec lâAllemagne dâAdenauer, disait :
« Si les Ricains nâĂ©taient pas lĂ /Vous seriez tous en Germanie ». Et ça ne veut pas dire quâil aime particuliĂšrement lâAmĂ©rique de
La Java de Broadway, mais que
« Yankee go home » Ă©crit au feutre sur les blousons des babas, ça lâagace prodigieusement.

Ce serait un macho inexcusable pour avoir chanté :
« J'ai envie de violer des femmes/De les forcer Ă m'admirer » ; mais dans la mĂȘme chanson,
Les Villes de solitude, il clame
« Moi le passant bien protĂ©gĂ©/Par deux mille ans de servitude (...) Me vient (...) l'envie d'Ă©clater une banque/De me crucifier le caissier ». En 1973, dans la torpeur pompidolienne que font frissonner les exactions des « autonomes », câest troublant pour lâordre moral. Il vient de sortir
Montmirail, quelques années aprÚs
Verdun, et aprÚs un certain nombre de chansons drapées de bleu-blanc-rouge. Mais se souvient-on que les gendarmes sont allés le chercher dans les coulisses de Bobino en 1966 ? Insoumis, il est parti au service militaire avec son maquillage et son costume de scÚne.
Alors, quand il apparaĂźt souriant et lâhumeur dĂ©gagĂ©e, comme avec son nouveau disque, on est un peu dĂ©paysĂ© : on cherche les surfaces rugueuses, la aigles vifs. Cela nous rappelle quâon ne peut rĂ©sumer Sardou Ă ses colĂšres. Comme beaucoup dâautres atrabilaires avant lui (Jules Renard, Arno Schmidt), il aimerait simplement un monde plus humain, qui ne vienne pas le dĂ©ranger par ses horreurs. Alors, puisquâil le faut, il porte le micro dans la plaie, mais aussi dans le plaisir et la quiĂ©tude. Qui dâautre que lui pourrait chanter quelque chose dâaussi simple et exemplaire que, sur son dernier album :
« Jâaime les Français/Tous les Français/MĂȘme les Français que je nâaime pas » ? Câest peut-ĂȘtre cela qui fonde la valeur de Sardou : il simplifie. Il ne simplifie pas Ă la peinture rose ou en fermant les yeux, mais en disant tout droit ce quâil pense, ce qui lui semble juste et bon. Il aimait bien le temps des femmes soumises, mais il les aime libres, finalement ; il nâaime pas trop que la France porte des enfants du monde entier mais il prĂ©fĂšre que, sâils sont lĂ , ce soit dignes et respectĂ©s... Un humaniste qui fait contre mauvaise fortune bon cĆur, qui croit fermement que les grands sentiments ne sont pas seulement pour le jour de la signature de la pĂ©tition, mais pour chaque matin et partout. Câest pourquoi il peut faire des hymnes du quotidien, dâimmenses chansons de petites gens. Il rend Ă chacun lâaccĂšs aux grands principes, au cĆur grand ouvert, aux mots dont on ne sait plus toujours quoi faire dans la vie quotidienne : lâamour, la compassion, la sincĂ©ritĂ©... Tout droit.