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Le monde de Sardou

L’humaniste atrabilaire


Paris 

11/01/2001 - 

Nouveau sacre prĂ©vu pour Michel Sardou Ă  Bercy du 12 au 28 janvier (avec matinĂ©e supplĂ©mentaire le 27) avant plusieurs mois de tournĂ©e : inlassablement, le chanteur moissonne une popularitĂ© unique au disque comme sur scĂšne, aprĂšs la sortie de Français, son nouvel album, en septembre dernier. Sans scandale et sans colĂšre, c’est encore le succĂšs d’un Ă©tonnante alchimie de grands principes et de franchise, de grands sentiments et de simplicitĂ©.




C’est plein. Encore une fois, c’est plein. Sardou va remplir Bercy du 12 au 28 janvier, avant de partir en tournĂ©e jusqu’au mois de juin. On comptera ses spectateurs par centaines de milliers, comme d’habitude. Pourtant, cette fois-ci, il ne s’est pas fait prĂ©cĂ©der d’un scandale au lancement de son album, comme Le Bac G qui Ă©gratignait l’Education nationale en 1992, Selon que vous serez
 qui s’en prenait Ă  la justice en 1994, Mon dernier rĂȘve sera pour toi derriĂšre lequel on croyait deviner l’ombre de Tapie en 1997. Sorti en septembre dernier, Français est l’album d’un atrabilaire apaisĂ©, et ce n’est pas la polĂ©mique qui explique le triomphe annoncĂ© de Bercy.
Non, simplement, Sardou est un chanteur populaire. Populaire Ă  tous les sens du mot : l’adhĂ©sion de tous les styles de gens, l’ampleur de sa popularitĂ©, la qualitĂ© trĂšs directe de l’émotion qu’il offre Ă  partager. Et ça fait du monde... On aime bien dissĂ©quer ses chansons, les Ă©pingler sur la cible. On a pincĂ© le nez lorsqu’il a chantĂ© en pleine affaire Patrick Henry, assassin d’un enfant, « Tu n'as plus besoin d'avocat/J'aurai ta peau tu pĂ©riras ». On a trouvĂ© un peu ridicule le grand lyrisme patriotique et naval de « Ne m’appelez plus jamais France/La France elle m’a laissĂ© tombĂ© ». On a moquĂ© Le Temps des colonies ou Ils ont le pĂ©trole mais c’est tout. Une fois tout cela alignĂ©, on avait un chanteur franchouillard, rĂ©ac, vaguement incommodant pour les biens pensants de la mesure et de la distance.



Un jour, il s’est rĂ©sumĂ© de maniĂšre parfaite en disant : « Je n’ai pas une grande gueule, j’ai une grosse voix. » Ce n’est pas une voix grosse seulement de haine pour son Ă©poque. Sardou dit tout haut tout ce qu’il pense : il n’aime pas notre monde ? Il ne l’a jamais aimĂ©, pas plus Ă  cinq ans qu’à cinquante. A dix-huit ans, dans son premier 45-tours, Le Madras, il chante : « Ayez l’air de filles Ă©tant des garçons (...) Et vous serez dans le vent ». Homophobe ? On frĂ©mit : il s’en prend aux « hypocrites/MoitiĂ© pĂ©dĂ©s moitiĂ© hermaphrodites » (dans J'Accuse en 1976), aux « nuĂ©es de pĂ©dales/Sortant de Carnegie Hall » (dans Chanteur de jazz en 1981). Mais il a fait s'amuser la France en 1971 avec La Folle du rĂ©giment et surtout, exactement, vingt ans plus tard, il a donnĂ© Ă  la chanson une leçon de tolĂ©rance avec Le PrivilĂšge - « Est-ce une maladie ordinaire/Un garçon qui aime un garçon ».
Le monde l’agace en vrac, antimilitaristes et militaires, flics et voyous, misogynes et fĂ©ministes, beaux esprits et esprits Ă©troits. Mais plutĂŽt que se consacrer Ă  la contemplation de la fleurette, du chien-loup ou du ciel - refuges ordinaires des misanthropes actifs -, il affronte le rĂ©el en bougonnant des leçons de morale toujours pertinentes mĂȘme si elles ne sont pas les plus photogĂ©niques. Son premier succĂšs, alors que la France de De Gaulle avait claquĂ© la porte de l’Otan et filait le parfait amour avec l’Allemagne d’Adenauer, disait : « Si les Ricains n’étaient pas lĂ /Vous seriez tous en Germanie ». Et ça ne veut pas dire qu’il aime particuliĂšrement l’AmĂ©rique de La Java de Broadway, mais que « Yankee go home » Ă©crit au feutre sur les blousons des babas, ça l’agace prodigieusement.


Ce serait un macho inexcusable pour avoir chantĂ© : « J'ai envie de violer des femmes/De les forcer Ă  m'admirer » ; mais dans la mĂȘme chanson, Les Villes de solitude, il clame « Moi le passant bien protĂ©gĂ©/Par deux mille ans de servitude (...) Me vient (...) l'envie d'Ă©clater une banque/De me crucifier le caissier ». En 1973, dans la torpeur pompidolienne que font frissonner les exactions des « autonomes », c’est troublant pour l’ordre moral. Il vient de sortir Montmirail, quelques annĂ©es aprĂšs Verdun, et aprĂšs un certain nombre de chansons drapĂ©es de bleu-blanc-rouge. Mais se souvient-on que les gendarmes sont allĂ©s le chercher dans les coulisses de Bobino en 1966 ? Insoumis, il est parti au service militaire avec son maquillage et son costume de scĂšne.
Alors, quand il apparaĂźt souriant et l’humeur dĂ©gagĂ©e, comme avec son nouveau disque, on est un peu dĂ©paysĂ© : on cherche les surfaces rugueuses, la aigles vifs. Cela nous rappelle qu’on ne peut rĂ©sumer Sardou Ă  ses colĂšres. Comme beaucoup d’autres atrabilaires avant lui (Jules Renard, Arno Schmidt), il aimerait simplement un monde plus humain, qui ne vienne pas le dĂ©ranger par ses horreurs. Alors, puisqu’il le faut, il porte le micro dans la plaie, mais aussi dans le plaisir et la quiĂ©tude. Qui d’autre que lui pourrait chanter quelque chose d’aussi simple et exemplaire que, sur son dernier album : « J’aime les Français/Tous les Français/MĂȘme les Français que je n’aime pas » ?
C’est peut-ĂȘtre cela qui fonde la valeur de Sardou : il simplifie. Il ne simplifie pas Ă  la peinture rose ou en fermant les yeux, mais en disant tout droit ce qu’il pense, ce qui lui semble juste et bon. Il aimait bien le temps des femmes soumises, mais il les aime libres, finalement ; il n’aime pas trop que la France porte des enfants du monde entier mais il prĂ©fĂšre que, s’ils sont lĂ , ce soit dignes et respectĂ©s... Un humaniste qui fait contre mauvaise fortune bon cƓur, qui croit fermement que les grands sentiments ne sont pas seulement pour le jour de la signature de la pĂ©tition, mais pour chaque matin et partout. C’est pourquoi il peut faire des hymnes du quotidien, d’immenses chansons de petites gens. Il rend Ă  chacun l’accĂšs aux grands principes, au cƓur grand ouvert, aux mots dont on ne sait plus toujours quoi faire dans la vie quotidienne : l’amour, la compassion, la sincĂ©ritĂ©... Tout droit.

Bertrand  Dicale