Vous avez travaillĂ© de concert une premiĂšre fois en 1997 pour un titre seulement, La Garde meurt mais ne se rend pas. Pourquoi ne pas avoir tentĂ© lâaventure dans la foulĂ©e ?Shurik'n : Lâenvie de faire un album est nĂ©e aprĂšs ce maxi, mais nous ne savions pas encore que nous allions travailler ensemble. Quand on passait voir ensemble des potes en studio, machinalement, ils nous appelaient La Garde. Lorsque nous avons eu le temps, nous nous sommes dit : "
OK, pourquoi pas maintenant ?". Puis, nous nous sommes demandĂ©s quel type dâalbum faire. CâĂ©tait fin avril 2000. En mai, nous avons planchĂ© sur lâalbum. Vu que nous produisons tous les deux, nous avions dĂ©jĂ pas mal de morceaux faits chacun de notre cĂŽtĂ©. Nous les avons rassemblĂ©s et nous sommes arrivĂ©s Ă une cinquantaine dâinstrumentaux. Si un morceau ne plaisait pas Ă lâun ou Ă lâautre, il dĂ©gageait. Pour les
lyrics, nous nous sommes vus tous les jours chez moi pour écrire. Parfois, on regardait la télévision et rien ne venait. Puis, le lendemain, on pouvait écrire un texte ou un texte et demi.
Vous ĂȘtes-vous imposĂ© une discipline ? A la maison, le rythme de travail est quelquefois plus relĂąchĂ©âŠS : Câest un projet qui nous tenait Ă cĆur, donc lâinspiration est venue assez facilement.
Sur la pochette, vous apparaissez en chevaliers mĂ©diĂ©vaux. Dans les chansons, vous vous exprimez chacun Ă travers un personnage. Comment expliqueriez-vous le concept La Garde ?S : La Garde, câest la rĂ©union de nos deux univers : lâAsie et lâ
heroic fantasy. Câest la dĂ©fense de notre vision du hip hop et de nos principes. Il ne faut jamais nĂ©gliger le fond car, quand tu as le privilĂšge dâĂȘtre sur une scĂšne et de tenir un micro dans tes mains, la moindre des choses que tu dois Ă ceux qui te donnent ce privilĂšge est de ne pas leur raconter nâimporte quoi. Dans nos lectures, il est toujours question du petit contre le fort, de David contre Goliath, le peuple contre les hautes sphĂšres⊠On aborde souvent nos textes dans cette optique-lĂ , le fait de partir de rien et dâarriver Ă quelque chose.
Ces justiciers de tous les temps nous montrent au moins quâau fond, rien nâa changĂ©.S : Exactement.
En crĂ©ant Ă deux, on sâinfluence mutuellement. Qui a apportĂ© quoi ?Faf la rage : Nous avons chacun un pied dans le monde de lâautre, peut-ĂȘtre superficiellement car je ne me suis pas mis Ă pratiquer des arts martiaux pour La Garde ! Tout le cĂŽtĂ© asiatique et fĂ©odal, câest Jo qui lâa amenĂ© et le cĂŽtĂ©
heroic fantasy, chevaleresque, câest moi. A ce niveau-lĂ , la pochette parle dâelle-mĂȘme.
S : Lâ
heroic fantasy, je la lisais en bandes dessinées adultes, genre
Chroniques de la lune noire. La lire en roman, ça mâest venu il y a deux ans par lâintermĂ©diaire de Faf. Mon but, câest lâĂ©criture et lâ
heroic fantasy mâa amenĂ© un nouveau vocabulaire, de nouvelles tournures de phrases, une nouvelle façon de planter un dĂ©cor, de dĂ©crire des personnagesâŠ
F : Jo peut arriver avec des sons traditionnels asiatiques que je nâai pas le rĂ©flexe de sampler. Dâautre part, je nâai pas cent disques de musique traditionnelle asiatique chez moi, alors que lui, les a. Il y a eu un gros mĂ©lange musical. On a mĂȘlĂ© du typiquement blues Ă une harpe que tu imaginerais mĂ©diĂ©vale, alors que pas du tout. Au plus tu mĂ©langes, au plus tu crĂ©es des atmosphĂšres inĂ©dites.
Un projet commun comme celui-ci vous apporte-t-il quelque chose dans vos carriĂšres solo ?S : DĂ©jĂ , une Ă©norme satisfaction. Dans la maniĂšre de travailler, ça mâa poussĂ© Ă essayer dâavoir un
flow plus variĂ©, Ă suivre la musique. Câest une ouverture dâesprit que je vais conserver dans mon travail.
F : Pour moi, mĂȘme si câest ponctuel, câest plus quâun projet annexe : câest carrĂ©ment un deuxiĂšme album solo. Nous nous sommes autant impliquĂ©s dans cet album que dans nos albums solo respectifs. Jo a une façon de ressentir la musique diffĂ©rente de la mienne. A la base, il est danseur. Moi, je ne danse pas. On ne rĂ©agit pas de la mĂȘme maniĂšre en Ă©coutant un instrumental. Maintenant quâon a fait cet album ensemble, je commence Ă peine Ă voir comment il Ă©coute la musique. Dans mes prochaines productions, je reviendrais peut-ĂȘtre avec quelque chose dâun peu plus dansant que ce que je faisais.
La scĂšne, ça se prĂ©pare comment ?S : Nous avons voulu que la plus grande partie de lâalbum soit jouable sur scĂšne. Nous venons de faire deux
show cases au Canada. Nous nâavions jamais jouĂ© nos morceaux sur scĂšne. Les Ă©couter Ă fond avec du monde dans la salle a Ă©tĂ© lâoccasion de prendre nos marques. Ăa nous permet de commencer Ă y penser. Mais ce nâest que le dĂ©but.
Que vous inspire la scĂšne rap ces derniers temps ?
S : On sâest mis dans le hip hop par passion. Mais, depuis dix ans, beaucoup se sont lancĂ©s par appĂąt du gain. Aujourdâhui, des groupes pas trĂšs rĂ©putĂ©s demandent parfois des cachets extraordinaires ou ont des exigences incroyables. Ils veulent tout, tout de suite. Il y a tellement de rap quâil y a forcĂ©ment de la rĂ©cupĂ©ration. Avant, quand tu disais que tu faisais du rap, les gens se foutaient de ta gueule. Il fallait ĂȘtre passionnĂ©. Les choses ont changĂ©. AprĂšs, câest le temps qui juge. Ceux qui ne sont pas lĂ par passion ne durent pas.