Chronique album
Paris
08/12/2000 -
Actualité chargée pour Noir Désir : tout en travaillant à leur sixième album studio (commencé au Maroc en décembre 1999 pour une sortie prévue au printemps 2001), les Quatre de Bordeaux ont mis la dernière touche à la réalisation d'un triple album historique, En route pour la joie (encyclopédie plus que compilation), qui sort, fort opportunément, pour les fêtes de fin d'année.
Cette intense activité n'a pas empêché nos stakhanovistes du rock de mettre la main, collectivement ou individuellement, à bien d'autres chantiers en cette année 2000. Dans l'ordre de la notoriété, Noir Désir a participé à Gratte-Poil, le dernier album des Têtes Raides, sorti le 24 octobre dernier. Le charisme et les guitares énervées du groupe bordelais ont propulsé aux premières places un beau morceau des Têtes Raides, L'Iditenté ("Que Paris est beau/ Quand chantent les oiseaux/ Que Paris est laid/ Quand il se croit français"), qui n'en espérait pas tant...
De son côté, Serge Teyssot-Gay a tenté une seconde aventure en solitaire, après son Silence radio de 1996. Ce nouvel essai intitulé On croit qu'on en est sorti, force l'admiration par sa rigueur quasi monacale (voir chronique ci-dessous). Juste avant, on avait vu nos noirs désirants donner un coup de main à Bashung (dans un Climax dont le concept d'anti-compil n'est pas sans rappeler le présent En route pour la joie) et lui permettre de transformer l'austère Volontaire (Gainsbourg-Bashung-82, époque Play Blessures) en quasi-tube : tout ce que touche Noir Désir se transforme en or...
Sera-ce une fois de plus le cas avec la double compil Tibet libre, qui sortira fin janvier 2001 après moult aventures ? C'est que Bertrand Cantat, en duo cette fois avec le saxophoniste de Noir Désir, Akosh Szlevenyi, y a apporté sa voix à la cause des Tibétains, aux côtés de Blankass, Burning Heads, Matmatah, Mass Hysteria, Prysm ou Tryo... Fin des à-côtés. 
A l'écoute des textes de Georges Hyvernaud, auteur maudit, né avec le siècle, on est en 1943, au cœur pétrifié d'un camp de prisonniers français. Mais, on est aussi hors du temps, au pays de la douleur, de la guerre sans fin. A l'écoute de la voix de Serge Teyssot-Gay, à l'écoute de ses synthétiseurs déchirés, de sa guitare plaintive, de ses tempos lourds, on se dit que la douleur de l'homme a trouvé ici sa BO idéale.
Les aventures de la littérature et du rock sont rares. On se souvient encore des mots du romancier Maurice G. Dantec, en 1997, et de l'écrin de fureur que leur offrait No One Is Innocent. Ici, avec Serge Teyssot-Gay et Georges Hyvernaud, la fureur électrique s'est muée en amertume hypnotique et les textes ont une simplicité photographique.
L'histoire est celle de Georges Hyvernaud, officier de quarante ans, prisonnier dans un camp allemand de Poméranie. Un homme qui voit à trois cents mètres de lui, les prisonniers russes enterrer leurs morts jour après jour (Le camp des Russes). Un homme qui attend son tour pour accéder enfin aux chiottes puantes (Les cabinets). Un homme qui pense aux autres hommes : "C'est avec des gens ordinaires que l'Histoire compose ses aventures" (Tout le monde est dans le coup).
Sur ce dernier titre ou encore sur Dix mille écrans, on ressent les limites de cette expérience quand on se surprend à rythmer, de la tête et du pied, ces mots terribles. Parce qu'ici, qu'on le veuille ou non, on n'est plus dans le divertissement.
Serge Teyssot-Gay On croit qu'on en est sorti, Barclay 2000Jean-Claude Demari
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