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Chronique album


Vanessa Paradis

Une femme heureuse


Paris 

27/10/2000 - 

AprĂšs plusieurs annĂ©es de silence discographique, Vanessa Paradis sort Bliss, qu’elle a en bonne partie Ă©crit elle-mĂȘme, et qui cĂ©lĂšbre son bonheur conjugal et maternel. Un manifeste pop de fĂ©licitĂ©, avant de retrouver la scĂšne, du 20 au 25 mars 2001, Ă  l’Olympia.



En anglais, bliss dĂ©signe un bonheur qui n’a pas d’équivalent parfait en français, Ă  moins de pĂ©riphrase : une fĂ©licitĂ© d’ordre spirituel, qui n’est pas attachĂ©e Ă  un Ă©tat matĂ©riel des choses, mais plutĂŽt Ă  leur envers immatĂ©riel.
Il y a lĂ  quelque chose d’un peu extatique, dĂ©sincarnĂ©, vaguement inaccessible comme toute chose exemplaire: on ne parle pas de bliss aprĂšs une pizza entre amis, les rĂ©sultats du bac ou dix minutes d’amour, mais de joy, de happiness. Vanessa Paradis intitule Bliss son nouveau disque, et c’est un peu une pĂ©tition de principe: ici on Ă©lĂšve le bonheur - le quotidien bonheur - Ă  des altitudes d’action de grĂąces. Et pourtant, Bliss ne parle que de L’Eau et le Vin, de cafĂ©, de gestes jolis, de caresses Ă  portĂ©e de main. Pas d’éblouissement, mais un jeu d’air limpide, une lumiĂšre transparente. Pas de brume, de poussiĂšre, d’encens derriĂšre les murs clos d’un jardin majestueux, mais une lumiĂšre claire sur une pelouse, une sorte de paresse du vent et du soleil sur une petite terrasse sans gloire ni urgence.

C’est lĂ  qu’est Vanessa Paradis, dans une attention tendue tout entiĂšre vers la simplicitĂ© du bonheur - et qui ressemble peut-ĂȘtre Ă  ce que les religions chrĂ©tiennes appellent bĂ©atitude, puisque cela est plus fort encore que notre terrestre bonheur. Bliss est un disque ivre de vie, de la vie vĂ©cue chaque jour, de la vie rendue Ă  la vie, de la vie donnĂ©e Ă  un enfant. Si l’on Ă©tait un magazine people, on oserait dire que cette expression extatique d’un bonheur accessible Ă  tout un chacun ressemble Ă  la sortie d’un tunnel : on ne peut dire si fort ĂȘtre heureux que lorsqu’on a Ă©tĂ© terriblement malheureux.

Justement, le livret de cet album est significatif. Outre quelques photos d’elle (en fille toute simple, en jeune maman si diablement et innocemment jolie), elle l’a dĂ©corĂ© de ses aquarelles, de ses lavis, de ses petits dessins avec des cƓurs et des Ă©toiles : l’expression banale et radieuse du bonheur domestique. Et il y a ces deux titres contemplatifs Ă©crits par Vanessa toute seule, Firmaman et La Ballade de Lily Rose, dans lesquels la voix de sa fille gazouille et l’appelle, comme une preuve de sa joie.

Donc, Vanessa est heureuse de sa vie de couple, de sa vie de mĂšre, de sa vie tout court, et elle le fait savoir. Dieu merci, c’est sans les torrents de bouillie lactĂ©e et les Ă©tangs de miel avec lesquels certaines chanteuses francophones ont cĂ©lĂ©brĂ© leurs noces et maternitĂ©s. DouĂ©e de goĂ»t, elle a choisi de s’entourer d’intelligences sensibles : Mathieu « M » ChĂ©did, Franck Monnet, Didier Golemanas, son compagnon Johnny Depp, Alain Bashung pour une musique... Elle a participĂ© massivement Ă  l’écriture de ce disque, textes et musique. Manifestement plus douĂ©e pour les textes en français, elle assĂšne hĂ©las, en anglais, de longues sĂ©ries de banalitĂ©s vaguement moralistes (par exemple : « around your wounds begin your peace of mind »). Mais, heureusement, en français, tout ce monde parle un langage oblique, sereinement radieux.
On s’envole doucement, sans claquements d’ailes et grands cris de vertige, comme des oiseaux convalescents dĂ©jĂ  comblĂ©s de n’ĂȘtre pas piĂ©tons. Quand elle chante Les Acrobates, c’est avec une voix de fleur qui ne se rĂȘve pas en arbre, et s’émerveille du quotidien miracle de la couleur dans un matin nouveau. C’est cette fragilitĂ©, cette modestie d’ambition qui est le plus charmant de ce disque : dans La la la song ou Dans mon cafĂ©, elle donne une note languide Ă  l’opulence qui fait songer Ă  un Dutronc dĂ©barassĂ© de sa virilitĂ©, Ă  des Beatles trop fragiles pour la stratosphĂšre, Ă  des Innocents sans jeux de mots (encore qu’elle chante : « faire le pressing ou repasser, j’hĂ©site »...). A part quelques poids çà et lĂ  (dans L’Air du temps, par exemple), les arrangements et la production (M et Vanessa, pour l’essentiel) adoptent la mĂȘme clartĂ© tendre, le mĂȘme plan de vol modeste et dĂ©taillĂ©. Petit voyage pop dans les intimes douceurs de vivre, Bliss ressemble Ă  une femme rĂ©ussie.

Vanessa Paradis Bliss (Barclay) 2000


Bertrand  Dicale