02/10/2000 -Â
Certains rĂȘvent dâAmĂ©rique, dâautres des mers du Sud. Mais tous rĂȘvent dâun ailleurs. Daddy Nuttea, lui, rĂȘve de JamaĂŻque. Ou plutĂŽt nâen rĂȘve plus. TombĂ© dans la culture reggae Ă lâadolescence, il ne lâa depuis jamais quittĂ©e, sâen imprĂ©gnant jusquâen JamaĂŻque mĂȘme. Originaire de Guadeloupe, celui qui sâautoproclamera "lâAgitateur" voit le jour Ă Paris en 1968, annĂ©e agitĂ©e. DĂ©jĂ un signe du temps ? Les annĂ©es qui suivent, ses parents retournent vivre en Guadeloupe avant de sâinstaller dĂ©finitivement Ă Paris en 1974, dans le XIIIĂšme arrondissement. A la maison, la musique tient une place importante. "Ma mĂšre Ă©tait une fan de musique. Dans ses disques, on trouvait Hendrix et Santana, mais aussi Bob Marley, Peter Tosh ou Louis Armstrong.".
Sâil dĂ©couvre le reggae au dĂ©but des annĂ©es 80, il attendra la fin de la dĂ©cennie pour sâinvestir Ă son tour dans la scĂšne reggae parisienne, alors restreinte et anarchique. A lâĂ©poque, "les Blancs Ă©taient plus des collectionneurs de disques de reggae, et les Noirs des musiciens.". Lorsquâil tombe sur une cassette de King Sturgav, le sound system du JamaĂŻcain U-Roy (inventeur du toast), sa voie est toute trouvĂ©e : le dancehall, un terme qui dĂ©signe le lieu oĂč se produit le sound system et la musique qui y est jouĂ©e. "A force de mâentendre, certains potes trouvaient que jâavais une bonne voix.". Il ne se voit pourtant pas chanteur, un emploi oĂč il ne semble pas trouver sa place. "Lâalternative, câĂ©tait le toast", style vocal plus tchatchĂ© que chantĂ©. Avec Tonton David, Don Lickshot et Polino, Daddy Nuttea monte son propre sound system en 1989. High Fight International se taillera vite une belle rĂ©putation, tournant beaucoup Ă Paris et ses alentours, dans des salles devenues cĂ©lĂšbres chez les amateurs (lâEspace MassĂ©na ou la pĂ©niche Rubis). Ils dĂ©crochent une Ă©mission sur une radio locale, interrompue pour agitation notoire. Alors que beaucoup de DJ utilisent le crĂ©ole, Daddy Nuttea choisit de toaster en français et en anglais. Sâidentifiant alors Ă Papa San, star jamaĂŻcaine connue pour la rapiditĂ© de son dĂ©bit, on le surnomme "Speed DJ". Comme Papa San, son style est vif, agressif, teintĂ© dâego trip. On devine quâentre le rude boy et le rasta tendance baba cool Ă la sauce jamaĂŻcaine, cet adepte de boxe sâinscrit plutĂŽt dans la lignĂ©e des rude boys, sans nĂ©gliger son penchant lover. Câest sans doute pour cela quâil sâest senti Ă©tranger Ă la vague de reggae Ă la française dâil y a deux ans plus proche dâune variĂ©tĂ© honnie que de lâessence mĂȘme du reggae, spirituelle et sociale. Quand High Fight se sĂ©pare, Daddy Nuttea rejoint Ghetto Youth avant de former un nouveau sound system, Stand Tall, avec la plupart des anciens du High Fight. Mais, dans lâintervalle, sa carriĂšre a marquĂ© un tournant.
PremiĂšre division
En 1992, alertĂ©s par le buzz, des gens de Virgin assistent Ă un sound system de High Fight. "A la fin, on leur a adressĂ© la parole.". Ce type de soirĂ©e sâachevant au petit matin, "ils ont eu le temps de sentir la vibe !" Il ne sâemballe pas. Dans lâunderground, ne gagne-t-il pas correctement sa vie ? Mais "ils ont insistĂ© et sont arrivĂ©s avec un chĂšque balĂšze.". Surtout, "je leur ai dit que je signerais Ă condition dâaller travailler en JamaĂŻque.". VĆu exaucĂ© : le vieux rĂȘve se concrĂ©tise. Pour partir prĂ©parer son premier album, Paris-Kingston-Paris, il nâoublie pas comme dâautres son passeport pour Zion. Il faut dire que lâhomme paraĂźt lucide⊠"Lâenregistrement nâa pas Ă©tĂ© trĂšs bien organisĂ©. La maison de disques ne connaissait rien Ă la JamaĂŻque et moi, je ne savais pas comment faire un album. Je nâavais que des textes qui parlaient de dancehall.". Ce sĂ©jour dâun mois sera malgrĂ© tout fort enrichissant. "Jâai appris Ă poser ma voix de façon plus sereine. Jâavais lâhabitude de la scĂšne. JâĂ©tais un peu speed et me rapprochais trop du micro. En JamaĂŻque, ce fut la continuitĂ© mais aussi le perfectionnement.". Outre la maĂźtrise du studio, il rencontre sur place des artistes quâil respecte : General Degree (prĂ©sent sur son album suivant), Buju Banton, Yami Bolo ou Steely et Cleevy, qui rĂ©alisent ce premier essai. Pour lâanecdote, il gravera mĂȘme un 45tours sur le label de ces derniers, dont il vendra quelques centaines dâexemplaires en JamaĂŻque. Dans la mĂȘme veine ragga, il renouvellera lâexpĂ©rience en 1994 pour un mini LP et en 1996 pour son second album, Retour aux sources, Ă©galement enregistrĂ© au pays de Marley (dont il reprend Natural mystic) et sur lequel on trouve lâemblĂ©matique LâAgitateur.
Un pont vers le hip hop
Devant les alĂ©as dâune carriĂšre grand public, il demeure fidĂšle Ă ces fans qui lâont fait roi de lâunderground, signant des inĂ©dits pour les compilations Ragga Dub Force et Rappatitude 2, qui le rapprochera du public hip hop. Il gagnera ensuite un clash (compĂ©tition entre deux DJs) contre Daddy Yod â une victoire quâil minimise mais qui lâa peut-ĂȘtre rendu plus confiant encore dans ses possibilitĂ©s. Sâil apprĂ©cie le rap comme musique, il nâen va pas de mĂȘme pour son milieu, quâil juge hypocrite et trop attirĂ© par le strass. La provocation gratuite nâest pas son pain quotidien. IntĂšgre mais pas intĂ©griste, il sâĂ©tait, plus jeune, discrĂštement essayĂ© au smurf, probablement influencĂ© par la mythique Ă©mission Hip Hop, co-produite par Laurence Touitou, qui fondera plus tard Delabel⊠sa maison de disques depuis 1992 ! Lâunderground hip hop parisien fait le premier pas, saluant son morceau La CompĂ©tition. A lâĂ©coute de ce titre, AkhĂ©naton (IAM) le contacte. Ils crĂ©ent ensemble La 25Ăšme image, pour la bande son de La Haine, film culte de la gĂ©nĂ©ration rap. IndĂ©pendant, Nuttea privilĂ©gie les amitiĂ©s Ă lâopportunisme des modes et des collaborations mĂ©diatiques. Il rejoindra Ă nouveau AkhĂ©naton, qui lâinvite en 1997 sur LâEcole du micro dâargent, lâalbum dâIAM, et lui rendra la politesse en lâaccueillant sur les siens, Retour aux sources et Un signe du temps. "Si je nâavais pas rencontrĂ© IAM, jâaurais certainement moins fait de ragga-hip hop.". En dehors dâIAM et des rappeurs cĂŽtoyĂ©s lors de lâenregistrement de la B.O. de Taxi 2, il nâa dâailleurs travaillĂ© quâavec son ami Joey Starr, la moitiĂ© la plus turbulente de NTM, pour rĂ©aliser le clip de Natural mystic. En 2000, MillĂ©naire, tirĂ© de Taxi 2, lâimpose auprĂšs du public hip hop.
Résolutions pour le nouveau millénaire
EnregistrĂ© entre Philadelphie et Paris, produit par Haendel Tucker (Diana King, FugeesâŠ), Un signe du temps, son ambitieux nouvel album, est son disque le plus ouvert et le plus personnel, celui pour lequel il ne se fait plus appeler que Nuttea. "Mes amis mâappellent Nuttea.". Sâil y rĂ©affirme sa croyance en Dieu (Chacun sa vĂ©ritĂ©), il continue de dĂ©noncer (Le Monde part en c⊠) et dâaffirmer sa ligne de conduite (UnitĂ©), sans se priver de moments plus lĂ©gers (Elle te rend dingue). Le pĂšre de famille â il a trois enfants â sâinquiĂšte dans Oh mama, rĂ©vĂ©lant une certaine profondeur, et se fait plaisir sur The Key, en duo avec le JamaĂŻcain Luciano, dont il assurait la premiĂšre partie quatre ans plus tĂŽt. Mais chez Nuttea, la musique prime sur les paroles. "Les textes me sont inspirĂ©s par les musiques.". Le son de ce Signe du temps, plus reggae ("dans le vrai reggae, la musique et la spiritualitĂ© se rejoignent."), surprendra les puristes : des violons par-ci, des cuivres par-lĂ , et mĂȘme une sonate avec lâorchestre philharmonique de Paris, clin dâĆil Ă son pĂšre, amateur de classique. Mais il devrait sĂ©duire au-delĂ tant il rĂ©vĂšle un artiste Ă©panoui et un vocaliste douĂ© qui sait Ă©largir son champ dâaction et Ă©voluer. Maximum respect.
Gilles Rio