Chronique album
Paris
15/09/2000 -
On aime ou on n'aime pas, mais il faut reconnaître que Claude Nougaro n'a cessé de communiquer une valeur rare à la langue française : le swing. De cette pulsation vitale - sans laquelle le jazz n'est plus -, le dernier album du chanteur toulousain, Embarquement Immédiat, nous livre quelques pépites. Décollage en beauté avec Jet Set, satire plus espiègle que méchante sur le gratin social, introduite à la batterie par un 5/4 : rythme "biscornu", pour reprendre l'expression de Nougaro, qui l'avait déjà magistralement visité dans son célèbre A Bout De Souffle (1965) sur le thème Blue Rondo à la Turk (de Dave Brubeck).
Le grand orchestre comme locomotive d'or
Puis le big band, enregistré aux Etats-Unis, déroule un somptueux tapis de cuivres aux couleurs soul jazz des années soixante. Se fondant dans l'orchestre comme un instrumentiste (la voix pourrait d'ailleurs être remplacée par un saxophone ou une trompette), le chanteur s'embarque dans cette locomotive d'or, avec une aisance qui continue d'étonner.
Yvan Cassar, directeur musical du show donné, il y a quelques mois, par Johnny Hallyday à la tour Eiffel, a réalisé l'album Embarquement Immédiat et a composé la moitié des morceaux, Nougaro ayant participé aux partitions de six chansons. "Je voulais quelqu'un qui maîtrise le symphonique, explique le père de Cécile. Non pas un jazzman pur et dur, mais un arrangeur possédant une globalité où je puisse retrouver ma grande famille, du classique à l'Afrique en passant par le jazz. Yvan Cassar m'avait déjà impressionné, quand il avait écrit un arrangement de Toulouse et de Vie Violence pour un orchestre philharmonique de quatre-vingt-dix musiciens". 
Standard de jazz et chorus
Les peintres sont régulièrement conviés dans ses vers. Picasso et sa muse Gala, Bernard Buffet et son Anabel, dans Chiffre Deux, Nombre d'or, hymne qu'il dédie aux couples. "J'évoque aussi des couples masculins, à l'instar de Verlaine et Rimbaud, Vendredi et son Robinson Crusoé, précise-t-il. Je suis fasciné par les grandes histoires d'amour, les passions dévorantes qui brûlent dans l'éternité des temps". Il pose ses mots sur Tin Tin Deo, fameuse musique du percussionniste cubain Chano Pozo (pionnier du latin jazz, avec le trompettiste américain Dizzy Gillespie, dès la fin des années quarante). "J'ai eu envie de renouveler mon inspiration dans les grands thèmes de jazz. Dieu sait que j'en ai écouté. Je suis tombé par hasard sur une version de Tin Tin Deo par le pianiste Oscar Peterson en trio et j'ai eu un coup de foudre". Claude Nougaro a déjà montré son habileté à investir un standard (Take Five pour A Bout de souffle ; Let My people Go pour Armstrong). Ecoutez bien la transition que son chant effectue, de la seconde strophe à la troisième : sa voix, qui traînait lascivement sur les derniers vers ("On s'aimera encore mieux / Nombre d'or, chiffre deux"), plonge soudain, avec une agilité féline, dans le swing du couplet suivant.
Domptant les aspérités de la langue française, le joaillier rimeur opère un découpage des syllabes en totale osmose avec la nécessité musicale. Et cisèle le vocable selon son souhait, jusqu'à le faire danser.
Fara C.
CD Claude Nougaro Embarquement Immédiat (EMI)
A lire : "40 chansons triées sur le violet", textes de Nougaro illustrés par le peintre argentin Ricardo Mosner (éditions Albin Michel).
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